LQ N°47
Les Lumières résistent, par Elise Etchamendy
FondaMental: Éradiquer la maladie mentale, jusqu’où?, par Valérie Pera-Guillot
Un colloque au Sénat sur les soins psychiques

Les Lumières résistent
Elise Etchamendy
N’en déplaise à la Haute Autorité de santé (HAS), non, la psychanalyse ne saurait être une méthode non recommandée.
D’abord, parce qu’elle n’est pas une méthode; comme l’a justement rappelé Daniel Roy[1], elle est une formation, pour quelqu’un qui est un sujet avant d’être un professionnel. De ce point de vue, la psychanalyse concerne le savoir bien plus que la technique. Elle ne vise pas à établir des programmes d’éducation, elle propose un éclaircissement sur la part d’ombre de chacun.
La pratique thérapeutique inspirée par la psychanalyse ne manque pas non plus de preuves scientifiques. De nombreux travaux sont parus qui démontrent l’efficacité et la validité scientifique des psychothérapies psychanalytiques. Ils prennent appui sur des outils scientifiques tels que des études randomisées et des méta-analyses[2] et paraissent dans les revues scientifiques les plus reconnues en psychiatrie et dans le champ biomédical. Ils démontrent une efficacité au moins égale aux autres approches (TCC mais aussi pharmacothérapie[3][4][5][6]), selon le fameux effet Dodo[7], et même plus structurante et plus durable dans le temps[8]. Sa «non-recommandation» par la HAS du fait d’un «niveau de preuve scientifique insuffisant» est tout à fait infondée.
Non, enfin, la psychanalyse n’ignore pas la nécessité, pour les personnes autistes, d’un «parcours de vie cohérent et de qualité, ainsi que de favoriser leur accès à des environnements de vie apprenants et inclusifs»[9], selon le souhait de la HAS. La psychanalyse concourt aux gains éducatifs et sociaux en permettant à chaque sujet d’obtenir une réduction de son symptôme. Bien mieux, à l’occasion, c’est même par ce symptôme que se crée un lien social possible. De ce point de vue, elle est particulièrement recommandée pour les autistes, puisqu’à les suivre dans leurs bizarreries, à accompagner leurs petites productions sonores ou à soutenir leurs étranges intérêts, c’est le lien à l’autre qui devient possible. La psychanalyse, elle, tire enseignement des sujets autistes eux-mêmes.
Une méconnaissance de l’autisme
La HAS ne saurait faire référence en matière d’autisme. En effet, non seulement elle nie les travaux scientifiques sur les pratiques inspirées de la psychanalyse, mais elle refuse aussi de tenir compte des écrits des psychiatres qui furent les premiers à décrire ce diagnostic. Elle méconnait dès lors tout un pan du champ auquel elle prétend dicter des bonnes pratiques.
Ainsi, ni Kanner ni Asperger ne sont cités dans son rapport. Aucun des éléments cliniques tels qu’eux les ont observés ne trouvent leur écho. Il n’y a pas trace de la question du regard ou de l’image, pourtant déjà présente chez Kanner et importante dans les cas d’autisme. De même, le signifiant qu’il propose d’«isolement» ou de «solitude» autistique [aloneness] est réduit à des «perturbations dans la communication sociale». Cette réduction grossière annihile toute la dimension subjective.
La HAS ignore aussi l’idée défendue par Asperger d’un intérêt restreint compensatoire; pire, son rapport prêche une compensation qui viendrait de l’Autre sous la forme de la mise en place d’un «plan personnalisé de compensation». Les signifiants aspergériens de «solution» et d’«invention» n’apparaissent pas davantage dans ce rapport; comme si l’autiste n’en était pas capable, comme si rien de positif ne pouvait émaner de ces sujets eux-mêmes. Dès lors que les experts de la HAS considèrent les sujets autistes fondamentalement incapables, comment leurs propositions pourraient-elles favoriser leurs capacités? C’est également la notion de «désir» du clinicien, pourtant chère à Asperger et déterminante pour le travail avec les autistes, qui a ici disparu.
Nous observons donc des manquements graves quant à la connaissance de la clinique de l’autisme dans les rapports de la Haute Autorité de santé. Quel crédit accorder à ses recommandations ?
Une réduction servile
En affirmant son choix pour des «orientations développementales et comportementales», en réduisant le sujet à la somme de ses comportements, la HAS se dédie d’un engagement éthique en faveur du patient. Il s’agit de s’assurer que son développement est bien «normal», qu’il respecte les courbes et échelles prévues par les psychologues.
Finalement, c’est à l’air du temps que la HAS cède. Elle abdique sur la difficulté clinique pour lui préférer des signifiants contemporains tels que l’«autodétermination» et l’«inclusion». Cette instance est prisonnière des diktats d’une logique du chiffre, capitaliste, qui voudrait que l’evidence-based medicine et la détermination de biomarqueurs soient applicables à la santé mentale comme au corps réduit à une machine. C’est aussi au discours d’une époque qu’elle se plie.
La psychanalyse serait-elle une culture à canceller ? En tant que la fille héritée des Lumières défend la Raison contre l’opinion, la subjectivité contre les étiquettes, le droit contre les réclamations. La HAS se réclame ainsi d’une position réactionnaire, en croisade contre les idées et les valeurs défendues par la Révolution française. Elle est un agent de la contre-révolution. Les attaques assénées contre la psychanalyse font ici figure de symptôme: symptôme du refoulement des Idées de Voltaire, Kant et Montesquieu.
[1] Roy D., «Question à la HAS», Lacan Quotidien, n°40, 5 mars 2026, disponible sur lacanquotidien.org
[2] Cf. Fonagy P., The effectiveness of psychodynamic psychotherapies. World Psychiatry, 2015, 14, 137-150.
[3] Gonon F. & Keller P.-H., L’efficacité des psychothérapies inspirées par la psychanalyse : une revue systématique de la littérature scientifique récente. Encéphale, 2021, 47, 1, 49-57.
[4] Steinert C., Munder T., Rabung S., Hoyer J., Leichsenring F., Psychodynamic Therapy: As Efficacious as Other Empirically Supported Treatments? A Meta-Analysis Testing Equivalence of Outcomes. Am. Journal of Psychiatry, 2017; 174 (10), 943-953
[5] Kivlighan D. M., Goldberg S. B., Abbas M., Pace B. T., Yulish N. E., Thomas J. G., Wampold B. E., The enduring effects of psychodynamic treatments vis-à-vis alternative treatments: A multilevel longitudinal meta-analysis. Clinical Psychology Review, 2015, 40, 1-14.
[6] Messer S. B., Empirically supported treatments: cautionary notes. Medscape General Medicine, 2002, 4(4), 13.
[7] Smith M. L., & Glass G. V., Meta-analysis of psychotherapy outcome studies. American Psychologist, 1977, 32(9), 752-760.
[8] Cf. Leuzinger-Bohleber M. & al., How to measure sustained psychic transformations in long-term treatments of chronically depressed patients: Symptomatic and structural changes in the LAC Depression Study of the outcome of cognitive-behavioural and psychoanalytic long-term treatments. The International Journal of Psychoanalysis, 2019, 100(1), 99-127.
[9] HAS, Trouble du spectre de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent. Recommandation de bonne pratique, diffusée le 12 février 2026, p.10. disponible sur internet

