N°48
Réponses au président de la HAS (I),
par Anaëlle Lebovits-Quenehen & Alice Delarue

Réponses au président de la HAS (I)
Anaëlle Lebovits-Quenehen & Alice Delarue
Le président de la Haute Autorité de santé (HAS), Lionel Collet, voudrait faire de ses recommandations d’interventions développementales et comportementales une obligation, s’imposant à toutes les familles comme à tous les professionnels. Le risque est grand que ces recommandations de 2026 concernant l’autisme infantile s’étendent à tous lesdits troubles du neurodéveloppement (TND), c’est-à-dire à toutes les prises en charge pour enfants. Par cette volonté, les approches psychanalytiques (ou celles qui s’en inspirent) soudainement déclarées «non recommandées[1]» se voient interdites, en fait sinon en droit.
Interpellé sur ce point, lors de son audition à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, par Yannick Monnet, député de l’Allier, L. Collet lui répond en commençant sagement par mentionner «la liberté de prescription […] du professionnel[2]», mais c’est pour mieux conclure, avec une fermeté implacable, qu’aucune méthode ne pourra se substituer à celles recommandées par la HAS qui ont vocation à s’appliquer sur tout le territoire.
Liberté de choix
La liberté de prescription est précisément ce qui est remis en cause par les nouvelles recommandations de bonne pratique de la HAS, qui entendent contraindre psychiatres et psychologues et, au-delà, tout acteur du champ de la santé mentale, à appliquer des prises en charge imposées, au mépris de ce qu’ils ont appris de leur pratique sur le terrain, de la clinique, de leur éthique professionnelle.
La liberté des parents quant au choix de la thérapie pour leur enfant est ici bafouée. Il y a si peu de moyens pour les prises en charge des patients que toute offre de prise en charge minimum, quelle qu’en soit l’orientation, apparaît comme un soulagement pour les parents. Si les options sont de suivre des recommandations édictées ou rien, alors de fait ils sont contraints de l’accepter. Pourtant, beaucoup préfèreraient pouvoir choisir un traitement sans les techniques de contraintes que la HAS exige qu’on impose désormais à leur enfant.
Menaces
Sans attendre l’opposabilité juridique, L. Collet affirme que les recommandations de la HAS feront jurisprudence dans les litiges. N’est-ce pas en fait ce qu’il cherche à susciter chez des parents angoissés, pour faire planer une menace sur les professionnels?
Quant à l’approche psychanalytique, le passage, dans les recommandations de la HAS, de la qualification de «non consensuelle» en 2012 à celle de «non recommandée» en 2026 – sans qu’aucune étude nouvelle ne vienne appuyer ces décisions – la rend déjà impraticable dans les faits. Dans un contexte budgétaire restreint, la HAS cherche à fermer des services de soin, afin qu’aucun moyen ne soit plus attribué aux traitements orientés par une pratique arbitrairement[3] décrétée «non recommandée».
Comment présenter très simplement l’approche psychanalytique?
La psychanalyse défend une approche singulière du patient. Pour ce qui concerne les enfants, en particulier, il s’agit de s’ajuster à chacun d’eux, et non de forcer l’enfant à entrer dans un protocole standard ou à suivre le praticien dans son idée préconçue de ce qu’il faut faire pour aller mieux. Le praticien s’inspirant d’une approche psychanalytique suit activement l’enfant dans ses centres d’intérêt, à partir des objets qu’il a élus et qui sont susceptibles d’évoluer au cours du traitement. À défaut, l’enfant autiste renforce ses défenses contre ce qui vient de l’autre et fait, pour lui, effraction. Cette approche a des résultats quoi qu’en dise la HAS.
Cela n’exclut bien sûr ni l’aspect éducatif de la prise en charge, ni une prescription médicamenteuse si besoin. Cependant, cela suppose que, dans un service qui reçoit des enfants autistes, on puisse, par exemple, créer un atelier parce qu’un enfant a pu montrer un intérêt pour tel ou tel objet – la photo, le son, le découpage, les lignes de métro, etc. Et cela suppose que l’enseignant qui lui fait classe sache faire preuve de la plus grande souplesse, et que lors des entretiens avec les psychologues une place soit réservée à ce que l’enfant veut faire spontanément – la limite étant fixée à ce que l’enfant pourrait faire de dangereux pour lui-même et/ou pour les autres.
L’orientation analytique avance et démontre qu’avec un enfant autiste notamment, il est absolument indispensable que les psychologues, mais, au-delà, les soignants, s’adaptent à l’enfant plutôt que de chercher à adapter celui-ci aux protocoles préétablis. Si on est attentif à la routine choisie par l’enfant, à ce qu’il accepte de l’étendre, de la moduler avec quelques variations ou combinatoires, elle peut faciliter son insertion dans les attendus communs.
Voilà le type d’approche qui se trouve aujourd’hui «non recommandé» par la HAS, et ce au nom de la science. Cela ressemble à une blague, à une mauvaise blague.
Quelle «perte de chance»?
L. Collet évoque la «perte de chance » qui se produirait lorsque « la prise en charge n’est pas la prise en charge adéquate, recommandée»[4].
Présenter les méthodes «recommandées» comme les seules capables d’éviter une «perte de chance» est scientifiquement inexact. La HAS elle-même reconnaît qu’aucune méthode n’a de validation forte et que beaucoup de preuves restent de niveau «faible» ou «intermédiaire»[5].
Par ailleurs, on confond ici performance comportementale et «qualité de vie». Oui, on peut obtenir beaucoup d’un enfant en le mettant sous pression, en le soumettant à des protocoles, en lui offrant des récompenses ou en le privant de ce qui lui fait plaisir. On peut même le rendre très performant. Mais cela ne veut pas dire qu’il va mieux. Un enfant forcé à faire du piano tous les jours peut devenir pianiste… et être dégoûté du piano à vie, voire de la vie elle-même.
Il en est de même avec les sujets autistes: partir des intérêts de l’enfant et respecter son rythme peut sembler donner des résultats plus lents, mais ils sont plus durables, parce que ces effets sont obtenus à partir des intérêts du sujet lui-même, et non à partir d’une normalisation imposée.
L’approche psychanalytique ne consiste pas à «corriger» des comportements, mais à donner une dignité à la manière singulière d’être au monde du sujet – enfant comme adulte.
Du côté des méthodes comportementales et développementales, quand les objectifs comportementaux ne sont pas atteints, on voit trop souvent arriver la contention médicamenteuse comme solution par défaut. Les psychiatres d’orientation analytique prescrivent aussi des traitements quand c’est nécessaire, mais le médicament doit rester un appui, et non devenir l’horizon de la prise en charge. De même, la prise en charge d’orientation psychanalytique est bien entendu compatible avec l’éducation des enfants, leur scolarisation quand cela est possible, mais avec une éducation et une scolarisation qui tiennent compte de leur subjectivité, sans forçage. Les pratiques s’inspirant de la psychanalyse favorisent l’accès des autistes aux savoirs, quand ils tendent à se défendre activement contre les volontés éducatives et rééducatives.
Rigidifier, au détriment de la pluralité?
L. Collet affirme détenir les informations qui conduisent à imposer les pratiques recommandées «partout sur le territoire[6]». Quelles sont ces informations? Le président de la HAS déclare que, dans la prise en charge des TSA chez les mineurs, une «très large revue de la littérature […] a mis en évidence qu’il y avait certaines interventions qui avaient fait preuve de leur efficacité: les interventions comportementales, les interventions développementales[7]».
Or, contrairement à ce qu’il avance, les méthodes comportementales comme l’Analyse du comportement appliquée (ABA) n’ont pas du tout les résultats miraculeux annoncés. Plusieurs études internationales montrent des effets beaucoup plus modestes, voire nocifs. En France, une expérimentation intensive de ces méthodes en 2000-2015 n’a permis qu’à 3,3% des enfants de rejoindre un milieu scolaire ordinaire au lieu des 47% promis[8].
Imposer certaines méthodes comme seules références risque surtout de rigidifier les parcours de soin et d’écarter d’autres approches qui, sur le terrain, donnent des résultats indéniables. Avec l’orientation analytique, on observe des évolutions très importantes chez certains enfants ou adolescents. Ils sont nombreux ces jeunes très repliés sur eux-mêmes et qui entrent peu à peu dans la parole, dans le lien social, qui trouvent leur place à l’école pour certains, ou dans une activité artistique ou professionnelle. Ce sont des transformations objectives, mais aussi ressenties comme bénéfiques par les patients eux-mêmes. Seulement la HAS les ignore au motif qu’elles ne rentrent pas dans les grilles d’évaluation standardisées qu’elle retient.
Les pratiques d’inspiration analytique font leurs preuves au quotidien. Il faut beaucoup de fausse science et d’autoritarisme pour faire accroire le contraire.
La suite à lire dans le prochain numéro de Lacan Quotidien
Inscrivez-vous pour le recevoir !
[1] HAS, «Recommandation. Trouble du spectre de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent», 8 janvier 2026, p. 28, disponible sur le site has-sante.fr.
[2] Collet L., réponse à Yannick Monnet, audition dans le cadre de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, 13 mai 2026, disponible sur le site de l’Assemblée nationale.
[3] Cf. Maleval J.-C., «HAS : Rendre obligatoires des pratiques non validées scientifiquement ?», Lacan Quotidien, n°46, 26 mai 2026, disponible sur lacanquotidien.org.
[4] Collet L., réponse à Yannick Monnet, op. cit.
[5] HAS, «Recommandation. Trouble du spectre de l’autisme…», 8 janvier 2026, op. cit., p. 2.
[6] Collet L., réponse à Yannick Monnet, op. cit.
[7] Ibid.
[8] Cf. Cekoïa Conseil, Planète publique, «Évaluation nationale des structures expérimentales Autisme», Caisse nationale de solidarité pour l’Autonomie. Rapport final, février 2015, disponible sur internet, citée par Maleval J.-C., «HAS: Rendre obligatoires des pratiques non validées scientifiquement ?», op. cit.

