Lacan Quotidien n°47 – FondaMental: Éradiquer la maladie mentale, jusqu’où? – Valérie Pera-Guillot

LQ N°47
Les Lumières résistent, par Elise Etchamendy
FondaMental: Éradiquer la maladie mentale, jusqu’où?, par Valérie Pera-Guillot
Un colloque au Sénat sur les soins psychiques

Récemment réveillés par l’amendement 159[1] qui voulait éradiquer de façon grossière, presque risible, la psychanalyse de tout ce qui touche au soin psychique, nous avons découvert les promesses beaucoup plus inquiétantes de la fondation FondaMental qui se propose d’éradiquer les symptômes psys. Promesses présentées de façon alléchante pour les politiques soucieux d’économies budgétaires. Promesses inquiétantes sur le plan médical et humain.

L’homme est ici conçu comme faisant Un avec son cerveau, et toutes les activités de la vie humaine sont susceptibles d’être neurologisées, relève Jacques-Alain Miller: «Le réel est devenu neuro-réel […]. À nous de savoir faire avec ce neuro-réel.»[2]

Dans la perspective neuroscientifique défendue par FondaMental, l’homme est construit sur le modèle d’un ordinateur, les symptômes psys sont des bugs[3]. Selon FondaMental, l’imagerie cérébrale, type IRM, permettra bientôt de localiser la cause de ces symptômes dans le cerveau. Ensuite, on réparera aisément le bug grâce à des traitements que la génétique permettra d’adapter à chaque individu en fonction de son génome sur le modèle du traitement du cancer. Ces promesses de localisation, de réparation sont fondées sur des présupposés peu interrogés.

Ladite «psychiatrie de précision» est aussi prédictive. FondaMental avance que grâce aux masses de données que traite l’intelligence artificielle, il devient possible d’établir des corrélations entre des anomalies génétiques et des troubles tels que ceux de la schizophrénie. Au moment où l’on prédira le risque de schizophrénie en fonction du génome, on pourra alors traiter préventivement, et cela avant même que la maladie ne se soit déclenchée.

Le Dr Boris Chaumette reprend la question de la prévention comme objectif de recherche, dans une émission à destination du grand public sur FondaMental talk[4]. Il prend appui sur une pathologie génétique, une microdélétion du chromosome 22 (22q11), qui, outre des symptômes organiques avérés, conduirait «40% des patients [à] développer un trouble de type schizophrénique»[5]. Dès lors, il lui apparaît légitime, chez des parents porteurs de cette délétion, qu’ils questionnent le risque de transmettre cette particularité génétique à leurs enfants, et avec elle la maladie psychiatrique.

Lorsque l’interlocutrice de FondaMental fait un parallèle avec la trisomie 21: «Aujourd’hui, il est possible de détecter chez un fœtus une trisomie 21, demain sera-t-il possible de détecter également les gènes de la schizophrénie ou de l’autisme?», le Dr Chaumette relève la dimension «très éthique et […] un peu polémique» de la question, mais poursuit volontiers le parallèle, soulignant qu’on fait déjà du dépistage de la trisomie 21 à grande échelle. Il explique les contraintes actuelles pour le dépistage de la délétion génétique: «Ce qui est faisable aujourd’hui est de rechercher une anomalie génétique quand on est soi-même porteur d’une anomalie génétique et qu’on ne veut pas la transmettre à son enfant»[6].

Dès lors, le Dr Chaumette n’hésite pas à indiquer la perspective de ces recherches concernant la cause génétique de la schizophrénie, dans les mêmes termes que la trisomie 21: «Ce qui pourrait arriver dans les prochaines années, c’est le cas […] en Belgique, c’est un dépistage prénatal à large échelle. Par exemple, on demande à toutes les femmes enceintes si elles veulent faire un test pour dépister une délétion 22q11. Ça veut dire qu’on va probablement dans les prochaines années, étendre ce dépistage, [qui existe] pour la trisomie 21, [à d’autres] anomalies génétiques qui peuvent donner des pathologies psychiatriques.»

La réponse à la dimension éthique de tels dépistages in utero reste en suspens: «Aujourd’hui, on peut faire un dépistage d’une anomalie génétique s’il y a des signes à l’échographie. […] Ce qui se discute pour la suite, c’est de faire des dépistages même sans signe d’appel, même si on ne voit rien à l’échographie. Ça va évidemment poser des questions éthiques très intéressantes»[7].

Suivant la perspective promue par la fondation FondaMental, la schizophrénie devient un handicap qui pourra conduire à un diagnostic prénatal, voire à une interruption médicale de grossesse sur le modèle de la trisomie 21, mais avec une différence notable: il s’agit ici d’éradiquer la pathologie de façon prédictive, avant même qu’elle ne soit détectée!

Il ne s’agit plus seulement de prédire la maladie pour être attentif, proposer un suivi, prévenir une décompensation éventuelle et soigner, mais de faire disparaître l’éventualité supposée de la schizophrénie, et avec elle les sujets qui pourraient en être atteints, soit les schizophrènes eux-mêmes: une évacuation en fonction du génome et de son corrélat de probabilités.

Aucune place n’est ici faite aux sujets schizophrènes sur la façon dont ils vivent leur maladie, et sur leur sentiment de la vie. Aucune évocation non plus sur la pluralité des approches thérapeutiques qui permettent à un grand nombre de ces sujets de vivre en société avec la singularité propre à chacun, certains avec brio, malgré des symptômes qu’ils sont amenés à repérer, à capitonner, avec leurs partenaires psys.

Selon les neurosciences, rien n’échappe au génome, tout est déjà là. À rebours de ce délire scientiste qui bouche toute causalité psychique avec du sens biologique, Lacan témoigne «de la jouissance propre au symptôme. Jouissance opaque d’exclure le sens[8]». Cette jouissance opaque au sens est le propre de l’être humain. Ce réel n’est pas génétique, pourtant il est ce que l’homme a de plus humain. Alors restons éveillés face aux «conséquences irrespirables» du discours de la science quand il se fait scientiste «pour ce qu’on appelle l’humanité»[9].

[1]Amendement 159 au PLFSS 2026 qui prétendait dérembourser toute pratique s’inspirant de la psychanalyse, déposé par Mme Guidez au Sénat, puis retiré.
[2] Miller J.-A., «Neuro-, le nouveau réel», La Cause du désir, mars 2018, n°98, p.117.
[3] L’homme FondaMental fait écho à L’Homme neuronal de J.P. Changeux dont on peut lire l’entretien qu’il a eu en 1978 avec J.-A. Miller, in Foucault, Duby, Dumézil, Changeux, Thom. Cinq grands entretiens au Champ freudien, Paris, Navarin, 2021.
[4] Chaumette B., «ADN et psychiatrie: quels liens entre génétique et santé mentale?», FondaMental talk, émission du 20 mars 2023 diffusée sur le site de la fondation FondaMental.
[5] Ibid., Cf. Dans le «Protocole National de Diagnostic et de Soins (PNDS). Délétion 22q11» mis en ligne par la HAS, page 25, il est écrit qu’entre 23% et 43% d’adultes porteurs de cette microdélétion développent une schizophrénie.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Lacan J., «Joyce le Symptôme», Autres écrits,Paris, Seuil, 2001, p.570.
[9]Lacan J., «Le jouir de l’être parlant s’articule», La Cause du désir, n°101, mars 2019, p.13.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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