N° 49
Forum des psys – FORUM du 18 juin
Réponses au président de la HAS (II),
par Anaëlle Lebovits-Quenehen & Alice Delarue

Réponses au président de la HAS (II)
Anaëlle Lebovits-Quenehen & Alice Delarue
Lors de son audition à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, le président de la Haute Autorité de santé (HAS), Lionel Collet, a exposé sa volonté de faire de ses recommandations d’interventions développementales et comportementales une obligation, s’imposant à toutes les familles comme à tous les professionnels.
La première partie de ces réponses a été publiée dans Lacan Quotidien, n°48, à lire ici.
Diagnostic précoce. Et les prises en charge?
Pour les troubles du spectre de l’autisme (TSA), L. Collet indique encore que «plus tôt sera pris en charge [l’]enfant, de la manière la plus adaptée, plus on lui donnera des chances de pouvoir corriger un certain nombre de situations […] de handicaps qu’il va avoir dans la communication[1]».
Qui peut contester l’importance du repérage précoce? Les pédopsychiatres d’orientation psychanalytique posent eux aussi des diagnostics d’autisme, et ce, également pour de jeunes enfants, souvent dans le cadre d’un travail pluridisciplinaire avec psychologues, orthophonistes ou psychomotriciens. Il n’est pas nécessaire de passer par un «centre expert» pour poser un tel diagnostic. Des cliniciens expérimentés peuvent le faire dans le cadre du suivi régulier de l’enfant. Cependant, ils le font en évitant de rompre la continuité de son parcours et de confronter l’enfant à des praticiens qui lui sont inconnus, en plus de le soumettre à des examens comme des prises de sang, voire des IRM, qui angoissent souvent les enfants autistes spécialement – ce, d’autant plus qu’il n’est pas toujours scientifiquement justifié que de tels examens soient utiles.
La vraie question – occultée par le président de la HAS – est plutôt: que propose-t-on aux familles une fois le diagnostic posé ? Beaucoup de parents témoignent qu’après des mois d’attente –qui allongent les délais d’accès aux prises en charge et aux aides–, ils ressortent du centre expert ou du parcours d’une plateforme de coordination et d’orientation avec un diagnostic qu’ils connaissaient déjà, mais sans solution concrète de soin ou d’accueil.
Évaluation, vraiment ?
L. Collet affirme ensuite que les approches de type psychanalytique n’ont en revanche pas fait leurs preuves dans le cadre des TSA chez l’enfant, car soit elles «ne l’ont pas démontré dans une étude; soit il n’y a pas eu d’étude qui les concerne[2]».
Il existe aujourd’hui de nombreuses études cliniques rapportant des améliorations dans la communication, la régulation émotionnelle ou la qualité du lien relationnel chez des enfants autistes bénéficiant de prises en charges d’orientation ou d’inspiration psychanalytiques[3].
Mais les outils d’évaluation utilisés dans les études retenues par la HAS privilégient surtout des comportements immédiatement mesurables, comme la diminution des comportements répétitifs et des intérêts restreints et l’amélioration du comportement adaptatif[4]. Ils passent à côté des «choses de finesse» qui sont pourtant essentielles pour les enfants: l’apaisement psychique, la qualité du lien à l’autre, la diminution de l’angoisse, le consentement de l’enfant.
À force de vouloir tout standardiser, on oublie qu’un enfant autiste n’est pas réductible à un score ou à une grille d’évaluation standardisée. Certaines transformations majeures sont discrètes, progressives, difficiles à chiffrer, etc., mais elles changent profondément la vie. Chaque enfant autiste est singulier et aucune trajectoire ne peut être comparée à une autre. La psychanalyse part de ce principe.
L’expérience des praticiens qui s’orientent de l’éthique psychanalytique mérite d’être sérieusement considérée par la HAS.
Le vrai scandale, c’est précisément qu’on interdise une pratique en l’absence d’études qui conviennent à la HAS. Avant d’interdire une pratique qui fait ses preuves sur le terrain, il convient de créer les conditions d’études honnêtes et adaptées à cette pratique qui mise sur la singularité des patients. On ne peut se contenter de prétendre que l’approche au cas par cas et non protocolisée empêche de faire des études.
On sait qu’il existe une sélection très orientée des experts et des études retenues par la HAS. Certaines recherches sont délibérément écartées ou ignorées. Cette «non-recommandation», qui vaut «interdiction», apparaît dès lors pour ce qu’elle est: arbitraire et servant des desseins qui ne tiennent pas compte du bien-être des patients.
Interdire la psychanalyse
L. Collet précise en conclusion: quand on dit «pratique non recommandée, on n’a pas dit pratique interdite»; «si vous décidez, en plus, de faire une approche non recommandée, dont il peut être établi qu’elle ne présente pas de risque pour l’enfant […], pour l’entourage familial, que ce n’est pas nocif, je veux dire qu’il n’y a pas de raison de dire a priori qu’elle devrait être interdite. Mais c’est en plus, c’est complémentaire, ce n’est pas substitutif[5]».
Dans les faits, «non recommandée» veut dire: n’est plus financée ni soutenue ; est discréditée publiquement – c’est la cerise sur le gâteau que la HAS veut nous forcer à avaler. Quand les moyens manquent déjà cruellement dans le champ psy, et dans les prises en charge de l’autisme en particulier, dire ce n’est pas interdit, mais ça viendra en plus des pratiques recommandées revient précisément, dans les faits, à éradiquer abusivement une pratique. De fait, si tous les financements vont vers les méthodes labellisées HAS, il ne restera évidemment rien pour des approches qui tiennent compte de la vie psychique, affective et relationnelle de l’enfant.
Or rien dans les pratiques actuelles ne justifie le discrédit de la psychanalyse que L. Collet[6] continue de laisser répandre pour asseoir sa haute autorité. Les praticiens d’orientation psychanalytique ne culpabilisent pas les parents ; au contraire, l’accueil de leur souffrance et le soutien aux familles sont au cœur de leur éthique clinique. Ils savent à quel point les parents d’enfants autistes sont éprouvés et isolés.
Leurs pratiques ne visent pas non plus à s’opposer aux autres types de soins ou d’approches. Elles cherchent à accompagner l’enfant dans la durée, en respectant son mode de fonctionnement subjectif, ses défenses et sa singularité. Bien sûr, il existe des limites à ce que peuvent les praticiens les mieux orientés, mais elles tiennent souvent au manque criant de moyens humains et institutionnels. Adapter réellement les prises en charge à chaque enfant demande du temps, de la présence et des équipes formées, donc des financements. Mais vouloir faire l’économie de ces financements coûtera très cher par ailleurs.
Est-ce pour faire des économies que M. Lionel Collet, sa Haute Autorité et d’autres décident aujourd’hui de s’en prendre si brutalement à la psychanalyse en promouvant une propagande mensongère et digne des temps les plus obscurs de l’Histoire?
Est-ce au nom de ces économies souhaitées que la HAS recommande aujourd’hui des méthodes qui, appliquées sans tenir compte de l’angoisse ou du fonctionnement propre de l’enfant, peuvent être assimilées à de véritables maltraitances? Des personnes autistes elles-mêmes racontent avoir été traumatisées par certaines prises en charge comportementales recommandées[7]. Des études scientifiques en montrent les effets délétères[8]. Pourquoi omettre de le dire au moment de publier ces recommandations? De quelle farce la psychanalyse est-elle aujourd’hui supposée être le dindon?
[1] Collet L., réponse à Yannick Monnet, audition par la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, 13 mai 2026, disponible sur le site de l’Assemblée nationale.
[2] Ibid.
[3] Cf. Thurin J.-M. & al., «Approches psychothérapeutiques de l’autisme. Résultats préliminaires de 50 études intensives de cas», Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, vol. 62, n°2, mars 2014, p. 102-118 ; Cornet J.-P. & Vanheule S., «Évaluation de la prise en charge institutionnelle d’enfants atteints d’un trouble envahissant du développement», Évolution psychiatrique, vol. 82, n°3, juillet-septembre 2017, p. 687-702 ; Touati B., Mercier A. & Tull L., «Autisme : évaluation des diagnostics et des traitements dans un intersecteur de pédopsychiatrie », La Psychiatrie de l’enfant, n°59, décembre 2016, p. 225-290 ; Garret-Gloanec N. & al., «Évaluation clinique des pratiques intégratives dans les troubles du spectre autistique (EPIGRAM) : méthodologie, population à l’inclusion et satisfaction des familles à 12 mois», Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, vol. 69, n°1, janvier 2021, p. 20-31.
[4] Cf. HAS, «Recommandation. Trouble du spectre de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent», 8 janvier 2026, p. 26, disponible sur le site de la HAS.
[5] Collet L., réponse à Yannick Monnet, op. cit.
[6] Cf. ibid.
[7] McGill O. & Robinson A., «“Recalling Hidden Harms”: Autistic Experiences of Childhood Applied Behavioural Analysis (ABA)», Advances in Autism, vol. 7, n°4, janvier 2021, p. 269-282.
[8] Cf. Dawson M., «The Misbehavior of Behaviorists : Ethical Challenges to the Autism-ABA Industry», 2004, disponible sur internet ; cf. Kupferstein H., «Evidence of increased PTSD symptoms in autistics exposed to applied behavior analysis», Advances in Autism, vol. 4, 2018, p. 19-29, disponible sur internet ; cf. Anderson L. K, «Autistic experiences of applied behavior analysis», Autism. The International Journal of Research and Practice, n°27, avril 2023, p. 737-750, disponible sur internet. Études citées par Maleval J.-C., «HAS: Rendre obligatoires des pratiques non validées scientifiquement ?», Lacan Quotidien, n°46, 26 mai 2026, disponible sur lacanquotidien.org.

