Lacan Quotidien n°55 – La postvention du suicide – Claire St-Sherlandes

Psychologue dans une institution qui accueille des enfants et des adolescents, je reçois incidemment par mail une invitation à une formation d’une heure sur le dispositif VigilanS, qui se présente comme une «veille» par une prise de contact systématique de toute personne ayant tenté de se suicider. Curieuse, je décide d’y participer, de même qu’une vingtaine de collègues.

Le dispositif prévoit trois temps. À sa sortie de l’hôpital, le patient reçoit une «carte ressource» avec le numéro de téléphone de VigilanS. Des cellules dédiées de VigilanS le contactent par téléphone entre dix et vingt jours après sa sortie. Au bout de six mois, le patient est rappelé pour une évaluation téléphonique détaillée.

Ce qui saute aussitôt aux oreilles est que le champ lexical du formateur relève du management. Il est vide de tout sens clinique. Avant même la présentation du dispositif, le premier argument affirme «son efficacité». Ensuite, le discours fait état de l’implantation conséquente du dispositif dans toutes les régions de France. Puis vient l’injonction: pour que «ce soit efficace, il faut le proposer au patient». CQFD. Un vent managérial souffle, on nous invite à «augmenter le taux de pénétration, car [notre] établissement a un taux plus faible que la moyenne régionale». Et pour stimuler les participants, on introduit l’idée d’une compétition: «Certaines villes font trois fois mieux!»

Je demande alors sur quoi se base le dispositif. «Alors après, comment ça marche, je ne sais pas ça, on ne sait pas très bien», répond le formateur, qui ne semble pas gêné de n’être pas formé à répondre sur ce point – pas sûr que le formalisateur du dispositif soit davantage formé pour en répondre. Et de réaffirmer avec assurance, pour clore toute question des prétendants à une formation: l’important, c’est que ça marche. C’est à ce titre qu’il faut appliquer le plan, nous dit-on, en nous présentant une boîte avec le matériel ad hoc.

Ça marche est ici affaire d’économies. Dans une réification radicale du sujet, une évaluation du prix d’un suicide est réalisée en 2018 pour le plan d’action gouvernementale «Feuille de route. Santé mentale et psychiatrie»: «le coût sociétal d’un seul suicide est de 350 000 euros et le coût sanitaire d’une tentative de suicide de 5000 à 15 000 euros[1]». Ainsi, le rapport d’évaluation du dispositif VigilanS par Santé publique France en 2023 indique qu’«1€ investi dans le dispositif VigilanS permettrait d’économiser 2€ de coût de santé. En moyenne, 248€ de coût de santé seraient ainsi économisés pour chaque patient inclus dans VigilanS[2] ».

La volonté de faire des économies se double d’un autre enjeu : une vaste étude épidémiologique. Autrement dit, à partir du recontact systématique, il s’agit en fait de collecter des données sur le patient[3], caractérisé par sa tentative de suicide en tant que «multi ou primo suicidant» selon les termes repris par la Haute Autorité de santé (HAS): l’objectif est principalement de savoir s’il a récidivé. En effet, les réponses des patients ne servent qu’à pouvoir affirmer l’efficacité du dispositif.

La HAS note que les deux méta-analyses publiées sur ces dispositifs donnent des résultats «en faveur d’une efficacité non significative» sur la réitération suicidaire et le suicide, et que l’effet sur «la prévention de la réitération suicidaire à 12 mois», n’est «pas maintenu à 24 mois»[4]. Néanmoins, en 2021, ces recommandations de bonnes pratiques en préconisent «l’inclusion dans un dispositif de veille et de recontact adapté aux enfants et aux adolescents suicidants (grade B)[5]». Et la HAS encourage aussi «le développement de dispositifs de recherche-action visant à évaluer l’efficacité préventive» de ces dispositifs de «contact bref» qualifiés de «solutions d’accompagnement post-hospitalier».

Ce dispositif entre dans le programme ALGOs qui développe un «essai contrôlé randomisé testant un algorithme de gestion de cas conçu pour réduire le risque de suicide[6]». À l’initiative de cet algorithme, en 2011, on trouve Philippe Courtet, professeur de psychiatrie à l’université de Montpellier, et Franck Bellivier qui, après avoir emporté le Prix Marcel Dassault créé par la fondation FondaMental et le Groupe Dassault en 2012, est nommé délégué ministériel à la Santé mentale et à la psychiatrie en 2019.

Les résultats proclamés sont à nouveau très limités. Si une carte indiquant un numéro à appeler en cas de nouvelle crise n’est pas inutile auxdits primosuicidants, elle ne suffit pas en cas de récidive. Et un appel systématique n’a pas d’effet significatif, bien qu’il puisse informer sur une nouvelle crise en cours ou la non-adhésion au dispositif. L’avantage mis en avant est la reproductibilité du modèle et son faible coût.

Pour répondre aux données incomplètes et imparfaites, c’est-à-dire à la limitation jusqu’alors des «possibilités d’identification, et donc de prise en charge, des patients à risque suicidaire[7]», l’intelligence artificielle (IA) entre dans le circuit. En 2018, le développement de la santé connectée (eHealth) donne désormais accès en temps réel à des informations sur l’état de santé d’un patient entre deux séjours en centre de soins.

L’utilisation de cette technologie dans l’espace de soins fait craindre un «risque d’instrumentalisation du corps humain et de la santé». La promesse d’améliorer la «gestion du risque suicidaire» ne vient-elle pas effacer le repérage essentiel? «La lecture purement technique d’un trouble psychique ou somatique est en fait une réduction d’une réalité souvent plus complexe. […] les données chiffrées, comparées à une norme, pourraient ainsi appauvrir […] la clinique qui y est associée».

Faisant fi de ces questions, en 2018, l’équipe du Pr P. Courtet conçoit, avec la même fondation FondaMental, l’application smartphone EMMA (évaluation mentale écologique momentanée), qui prétend détecter, en temps réel, les crises suicidaires et vise à déclencher une auto-assistance (self-help)[8]. EMMA «a été développée ces dernières années pour améliorer l’identification des individus à haut risque nécessitant une intervention immédiate. [Le module] comprend des questionnaires soumis quotidiennement, hebdomadairement et mensuellement pour évaluer l’état mental actuel et récent de l’utilisateur et s’enquérir de ses activités». Ces positions sont proches de la furor sanandi pointée par Freud.

En 2025, P. Courtet annonce une nouvelle application spécifique aux enfants et adolescents, nommée BAE (Before Anyone Else), dont Camille Gérard rend compte dans le magazine Forum des psys[9]. De plus, une «étude multicentrique randomisée va démarrer chez les patients inclus dans VigilanS», annonce la fondation FondaMental sur son site. La multiplication des applications de postvention ne pose-t-elle pas la question de l’utilisation de ces données à des fins plus commerciales que médicales?

Voici comment un projet qui part du souci de prévenir le suicide est vidé de tout contenu pour nourrir le discours scientiste contemporain: collecte des données nouée à l’IA, véritable machine financière.

Aujourd’hui un nouveau terme apparaît. Après la prévention, voilà le concept de postvention, englobant l’ensemble des mesures d’accompagnement, de soutien et d’intervention pouvant être déployées à la suite d’une tentative de suicide. Le rapport de la HAS, paru en 2022 dans le cadre de sa mission «mesurer et améliorer la qualité», sur le suicide de patients, prêche le tout-savoir qui anticipe l’événement: «Ne pas se préparer à la survenance de l’événement suicide expose au risque de l’improvisation de ses conséquences»[10]. L’alerte est d’autant plus anxiogène que la toute-maîtrise est vaine.

Accueillir la parole d’un enfant ou d’un adolescent qui a des idées noires ne se fonde sur aucune intention (bonnes ou mauvaises), mais implique une lecture de la logique, toujours singulière, qui est à l’œuvre. Il s’agit justement de n’être préparé à rien sauf à la surprise d’un dire. Là est tout l’enjeu d’une rencontre sous transfert.

[1] Comité stratégique de la santé mentale et de la psychiatrie, « Feuille de route. Santé mentale et psychiatrie », 28 juin 2018, disponible sur internet.
[2] Broussouloux S. & al., «Évaluation d’efficacité de VigilanS de 2015 à 2017, dispositif de prévention de la réitération suicidaire», Santé publique France, septembre 2023, p. 6, disponible sur internet.
[3] Cf. Berrouiguet S. & al., «Prévention du suicide et santé connectée. Vers la personnalisation des soins?», disponible sur internet.
[4] HAS, «Idées et conduites suicidaires chez l’enfant et l’adolescent: prévention, repérage, évaluation, prise en charge», 2021, p.93, disponible en ligne.
[5] Ibid., p.23.
[6] Vaiva G. & al., «ALGOS: the Development of a Randomized Controlled Trial Testing a Case Management Algorithm Designed to Reduce Suicide Risk Among Suicide Attempters», National Library of Medicine, janvier 2011, disponible en ligne.
[7] Berrouiguet S. & al., «Prévention du suicide et santé connectée», Médecine/sciences, vol. 34, n°8-9, août-septembre 2018, p.730-734, disponible sur internet.
[8] Quellec G. & al., «Predicting Suicidal Ideation from Irregular and Incomplete Time Series of Questionnaires in a Smartphone-Based Suicide Prevention Platform. A Pilot Study», Nature, septembre 2024, disponible sur internet, notre traduction.
[9] Gerard C., «Seuls avec leur souffrance… et leur appli», Forum des psys, n°2, rentrée 2026, p.40.
[10] Michels P.-E., «Les Suicides et tentatives de suicide de patients», HAS, 2022, p.30, disponible sur internet.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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