N°36
HAS : il ne suffit pas d’être opposé à la psychanalyse pour être scientifique,
par Myriam Chérel
L’amour des livres
Oh, brave new (algorithmic) world!,
par Dominique Corpelet

L’amour des livres
Oh, brave new (algorithmic) world!
Dominique Corpelet
Sur «Tlön, Uqbar, Orbis Tertius» de Borges.
Aldous Huxley, cité dans Lacan Quotidien, montre l’horreur derrière le brave new world. Par ailleurs, circule depuis déjà quelques années, dans des articles et essais, le terme de technofascisme qui –certes large et aux contours incertains– pointe l’idée d’un fascisme sans tête. Les humains ne seraient désormais plus gouvernés que par les algorithmes et les machines. Enfin, l’algorithme signerait la fin de la transmission entre les parlêtres, la fin de l’histoire.
Ces trois fils m’amènent à un conte de Borges: «Tlön, Uqbar, Orbis Tertius». L’auteur y donne sa version du brave new world. C’est un récit fantastique, dystopique, qui montre que le totalitarisme n’est autre que celui d’un savoir visant à remplacer tous les autres.
Bientôt le monde sera…
Dans un article encyclopédique, deux érudits apprennent l’existence d’une région nommée Uqbar. Leur enquête les mène à d’autres révélations: derrière Uqbar, il y a Tlön, l’œuvre d’une société secrète, un cosmos réglé selon une philosophie idéaliste qui se décline dans tous les champs du savoir, langue, mathématiques, géométrie, littérature, histoire. Les membres de la secte sont au travail d’«articuler un pays». En 1824, l’un de ses membres, Buckley, un millionnaire agnostique, propose d’inventer une planète, de passer sous silence l’énorme entreprise et de concevoir une encyclopédie méthodique de la planète illusoire. Il veut «démontrer au Dieu inexistant que les mortels sont capables de concevoir un monde».
Un siècle plus tard, en 1914, le dernier des quarante volumes de la Première Encyclopédie de Tlön est achevé. Cette «œuvre la plus vaste que les hommes aient entreprise», «compilation d’un monde illusoire»(1), s’intitule Orbis Tertius. Vers 1944, un chercheur en retrouve les quarante volumes. La divulgation massive de cette encyclopédie concourt à rendre le monde définitivement tlönien. L’encyclopédie s’est répandue sur Terre et a donné lieu à «manuels, anthologies, résumés, versions littérales, réimpressions autorisées».
Cette diffusion universelle transforme la réalité: «Presque immédiatement, la réalité céda sur plus d’un point. Certes, elle ne demandait qu’à céder.» Depuis, Tlön a transformé le monde et sa rigueur de «joueurs d’échecs» a enchanté l’humanité. La langue de Tlön est désormais enseignée dans les écoles et l’histoire de Tlön s’est substituée à celle du monde: «un passé fictif occupe la place d’un autre». Tous les domaines de la science et de la connaissance ont été modifiés. Bientôt, «le monde sera Tlön».
Idéalisme totalitaire
La thèse est idéaliste et totalitaire. La réalité devient ce que le livre dit: «Comment ne pas se soumettre à Tlön, à la minutieuse et vaste évidence d’une planète ordonnée? […] Tlön est peut-être un labyrinthe, mais un labyrinthe ourdi par des hommes et destiné à être déchiffré par les hommes.» L’entièreté des champs du savoir s’en trouve remaniée: «Le contact et la fréquentation de Tlön ont désintégré ce monde.» Et, ajoute le narrateur, «une dynastie dispersée de solitaires a changé la face du monde. Sa tâche se poursuit. Si nos prévisions sont exactes, d’ici cent ans quelqu’un découvrira les cent tomes de la Seconde Encyclopédie de Tlön.»
Horreur de l’action
À cette substitution d’un monde par un autre, le narrateur oppose un désintérêt tranquille. À l’heure d’achever le post-scriptum du récit, il est occupé à relire «une indécise traduction quévédienne […] de l’Urn Burial de Browne», l’œuvre de l’Anglais Thomas Browne publiée en 1658, Hydriotaphia, Urn Burial, or, a Discourse of the Sepulchral Urns lately found in Norfolk. Il s’agit d’une étude portant sur des urnes funéraires exhumées dans le Norfolk. Devant cette «réalité atroce ou banale(3)» qu’est Tlön, l’érudit se plonge dans le passé, l’histoire, la mémoire, et la mort. Ainsi Borges rappelle-t-il un point de réel non encore dissout dans l’idéalisme totalitaire tlönien: la finitude, devant laquelle les savoirs sont bien vains.
Ce conte de Tlön est celui de notre monde actuel qui voudrait résorber le savoir dans l’algorithme.
Borges aurait-il été enthousiasmé par cette diffusion des algorithmes? Pas sûr. Il nous indique un refuge certain dans l’humanisme et l’histoire. Mais que peut ce refuge provisoire face à l’empire du chiffre, qui avance aussi sûrement que les entreprises des GAFAM qui en sont les gouvernants? Borges avait la politique et l’action en horreur. Le psychanalyste peut-il se payer le luxe de l’inaction? Je ne le pense pas.
(1) Borges J. L., Œuvres complètes, t.I, Paris, Gallimard, 1993, 2010, p.464.
(2) Ibid., p.466.
(3) Ibid, p.452.

