N°36
HAS : il ne suffit pas d’être opposé à la psychanalyse pour être scientifique,
par Myriam Chérel
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HAS : il ne suffit pas d’être opposé à la psychanalyse pour être scientifique
Myriam Chérel
Le collège de la bien nommée Haute Autorité de santé (HAS) a produit de nouvelles recommandations de bonnes pratiques(1) supposées améliorer la prise en charge des autistes, particulièrement en institutions. Ce qui aurait pu, aurait dû, s’apparenter à un document clinique varié, multi-référencé et athéorique s’avère tout l’inverse.
Un des signifiants-maîtres des 90 pages du document « Recommandation » est l’« évaluation »: c’est même le seul item concernant les autistes et leur fonctionnement – les autres items concernent les parents et les professionnels. Sans repérage de sa spécificité, de sa logique propre, le fonctionnement d’un sujet autiste sera, affirme-t-on, évaluable en termes de compétences attendues et donc toujours de déficits – faute d’items qui fasse place aux habilités inattendues.
Il apparaît de manière à peine voilée que la cause des tenants de ces recommandations n’est pas de faire de l’autisme une Grande Cause nationale, mais vise à exclure les approches psychodynamiques et psychanalytiques. Ainsi, aucune des associations de parents qui ne partagent pas ce but n’est citée.
Aucune référence n’est faite aux multiples ouvrages de témoignages autobiographiques d’autistes ni aux récits publiés des parents d’autistes, qui ont une portée internationale et qui, non seulement ont changé le regard sur l’autisme, mais sont riches d’enseignements pour les professionnels. Pourtant, la très grande majorité de ces témoignages montre que précisément les parents n’ont pas respecté les recommandations des experts de l’autisme, pour l’amélioration dudit développement de leur enfant, mais qu’ils se sont centrés sur les affinités que l’enfant présentait.
Une lecture approfondie des références citées dans le document « Argumentaire » de la HAS dévoile l’idéologie à l’œuvre.
Exclure pour interdire la psychanalyse
La lecture attentive des 702 références bibliographiques transmises par la HAS montre l’exclusion totale des références d’articles d’orientation psychodynamique et psychanalytique, qu’ils soient issus de revues scientifiques avec évaluation par un processus de peer review et ayant un quartile, de revues psychanalytiques ou d’associations psychanalytiques, fussent-elles reconnues d’utilité publique telle l’École de la Cause freudienne. N’est mentionnée aucune publication d’études de psychothérapie, de psychologie clinique ou analytique. Lorsqu’il s’agit d’articles (2 sur 702) relatifs à une pratique historiquement liée à la pédopsychiatrie psychodynamique, l’étude est citée via un essai contrôlé(2) et non via des travaux théoriques cliniques psychanalytiques.
Nous ne pouvons qu’être surpris que, parmi les 702 références, une seule thèse sur l’autisme(3) soit citée: il s’agit d’une thèse en psychologie du développement dont la co-directrice n’est autre qu’Amaria Baghdadli, professeur à l’université de Montpellier, jouant un rôle direct dans les recommandations de la HAS, puisqu’elle apparaît comme une actrice centrale dans la production des recommandations actuelles et passées. Une seule autre thèse(4) est mentionnée et là encore Mme Baghdadli était dans le jury. N’y aurait-t-il pas là quelque indice d’influence ou de conflit d’intérêts ? Qu’en penserait le Conseil d’État ?
Un choix méthodologique promotionnel
Ce qui avait commencé en 2012 par les premières recommandations de la HAS, opérant un tournant majeur dans l’appréhension de l’autisme en France, est désormais adopté, sans ambages éthiques: promotion des interventions comportementales et développementales; effacement de tout autres études et travaux.
Le choix méthodologique est donc explicitement exclusif. Le corpus bibliographique est uniquement construit selon la référence de l’Evidence Based Medecine, une hiérarchie de preuves privilégiant les essais contrôlés randomisés, les méta-analyses, les cohortes, les études observationnelles ou contrôlées. Il est vrai que la majorité des travaux et publications, pourtant dans des revues indexées, en psychodynamique sont des études de cas, des séries cliniques, non randomisées, ou des travaux cliniques ou encore des recherches qualitatives, non comparatives. Cela s’explique facilement par le constat de formes d’autisme très diverses – les comparaisons catégorielles portent sur lesdits «troubles associés», d’ailleurs nombreux (avec ou sans déficit intellectuel, avec ou sans hyperactivité, avec ou sans haut potentiel intellectuel, etc.)
Le référentiel de la HAS ignore sciemment les études cliniques en psychodynamique et en psychanalyse. Il s’agit là d’une entreprise visant à exclure des références dans le seul but d’interdire la psychanalyse.
Un virage idéologique
On observe nettement le virage idéologique qui s’inscrit dans un contexte français de réorientation des politiques publiques, mais pose une question sur la pluralité des modèles en santé mentale.
L’exclusion des travaux scientifiques en psychodynamique et en psychanalyse s’est inscrit dans un paradigme neurodéveloppemental où l’on considère l’autisme comme un trouble objectif et mesurable; où l’on privilégie l’évaluation quantitative et où l’on exclut de fait les approches subjectives et transférentielles, qui sont fondées sur la considération que les autistes sont des êtres de langage. C’est une absence considérable dans un corpus qui se veut pourtant très large. L’exclusion des références psychodynamiques et à la psychanalyse contemporaine dans ce corpus est purement idéologique.
Le corpus est clairement construit sur une orientation biomédicale et développementale. Pourtant, celle-ci est encore scientifiquement non identifée !
Des résultats, des avancées ?
Peut-on citer un seul résultat scientifique probant, déterminant, positif sur l’autisme ayant changé la donne depuis quinze ans ? Dans le champ de la neurobiologie, comme le mentionne Laurent Mottron lui-même, les «articles importants sont […] essentiellement des résultats négatifs, des méta-analyses et des éditoriaux, [citons par exemple ceux] sur les limitations de l’intervention béhaviorale (Sandbank et al., 2022, 2024), la diminution des tailles d’effet (Rodgaard et al., 2019), l’absence de biomarqueurs (Cortese et al., 2022) et les doutes sur l’accroissement de la prévalence chez les adultes auto-diagnostiqués (Fombonne, 2020, 2023)(4)».
Les seuls résultats pouvant être scientifiquement considérés comme significatifs sont ceux sur l’intervention PACT (Green, 2022), mais qui donnent à la fois la possibilité et les limites d’une intervention environnementale socialement orientée; et celui de Kissine (2019) sur la voie d’un apprentissage non social du langage mais qui fait état lui aussi de ses propres limites.
Citons aussi les derniers travaux de L. Mottron, ouvrant la voie à considérer l’autisme comme une variante de la possibilité humaine. Toutefois, si celui-ci affirme que l’autisme n’est pas hétérogène, il cherche à définir le prototype de l’autisme et pense l’avoir trouvé dans la notion d’état stable alternatif en biologie évolutionniste: «sa forme prototypique serait une forme alternative stable de l’humain, à l’opposé des formes multiples de déficits – la pléiotropie – consécutives à une mutation délétère(6)». Il y a vingt ans, il faisait déjà état dans son livre L’Autisme: une autre intelligence(7) d’une modification spontanée du génome humain, notamment à cause du numérique.
Bref, dans le champ de la biologie ou neurobiologie, on est bien loin de pouvoir caractériser biologiquement les troubles du spectre autistique (TSA) ou du neurodéveloppement (TND).
Force est de constater qu’il n’y a « aucune avancée significative en termes de diagnostic ou de traitement, ni de compréhension des mécanismes cérébraux impliqués dans les TND(8)».
Dans le champ de la psychodynamique et de la psychanalyse contemporaine par contre, les très nombreuses études théorico-cliniques(9) font état de leurs avancées certaines en matière d’appréhension du fonctionnement spécifique de l’autisme. Elles sont fondées principalement sur la construction d’un bord autistique, d’une affinité à partir de laquelle le sujet autiste va pouvoir déplier son rapport au monde, au corps, au lien social, à la langue et aux apprentissages.
Cette construction subjective originale est d’ailleurs revendiquée par les autistes eux-mêmes. Mais la HAS ne les écoute pas, les nie totalement. Le parlêtre est anéanti sous l’homme neuronal(10).
(1) Cf. HAS, « Recommandation. Trouble du spectre de l’autisme: interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent », 8 janvier 2026, disponible sur has-sante.fr.
(2) Cf. ibid. Les seules références bibliographiques d’inspiration psychodynamiques retenues sont les références 167 (P. Delion & al.) et 690 (J.-M. Thurin & al.)
(3) Ibid., référence bibliographique 594.
(4) Ibid., référence bibliographique 87.
(5) Mottron L., « Résumé de l’ouvrage Si l’autisme n’est pas une maladie, qu’est-ce ? Une refondation de la définition de l’autisme, de son étiologie et de sa place dans l’espèce humaine », Enfance, n°252, avril-juin 2025, p. 151.
(6) Ibid., p. 155.
(7) Cf. Mottron L., L’Autisme : une autre intelligence, Bruxelles, Mardaga, 2004.
(8)Gonon F., Briffaut X. & Ponnon S., « TND : entre incohérences conceptuelles, scientifiques, éthiques, et opérationnelles… Une stratégie qui trouble », in Ponnou S. (s./dir.), À l’écoute des enfants autistes. Le pari de la psychanalyse, Nîmes, Champ Social éditions, 2025, p. 122.
(9) Cf. notamment Laurent É., La Bataille de l’autisme, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2012 ; Chérel M. (s./dir.), Affinity therapy, Nouvelles recherches sur l’autisme, Rennes, PUR, 2015 ; Maleval J.-C., La Différence autistique, Paris, PUV, 2021 ; Chérel M. (s./dir.), Autisme, numérique et robotique. Quel partenaire privilégié au XXIe siècle ?, Rennes, PUR, 2024 ; Maleval J.-C., De la structure autistique et des faux autistes, Paris, PUV, 2025.
(10) Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris, Fayard, 1983 & entretien avec J.-P. Changeux au cours duquel J.-A. Miller relève ce terme, republié dans Cinq grands entretiens au Champ freudien, Paris, Navarin, 2021, p. 125-172.

