Lacan Quotidien n°35 – Avec dignité et avec force, par Catherine Stef

LQ35
Avec dignité et avec force, par Catherine Stef
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Respecter l’autiste, un communiqué du REAL

Avec dignité et avec force

Catherine Stef

Avec les dernières annonces de la Haute Autorité de santé (HAS)(1), tout espoir de rire d’une farce se dissipe, et nous découvrons le roc, l’os d’une propagande absolument décomplexée, qui nous laisse percevoir les effets attendus de ce qu’elle promeut.

La Borde, La Chesnaie, la Fondation Vallée en font déjà les frais… Au suivant!

La psychanalyse est reléguée, déconseillée, empêchée dans les traitements des enfants et adolescents présentant des troubles du spectre autistique (TSA) et des troubles relevant du neurodéveloppement (TND), cela veut dire à peu près tous les enfants et adolescents selon les classifications désormais en vigueur. Elle sera bientôt interdite, tel est du moins le souhait du président de la HAS.

Ce qui insiste
Quelles incidences pouvons-nous d’ores et déjà constater de cette volonté d’évincer toute pratique basée sur l’orientation psychanalytique? Quelques exemples:

– Jean, 14 ans, amené par la police à l’hôpital après avoir mimé une scène dans laquelle il assassinait à la kalachnikov tous ses camarades et les adultes les accompagnant lors d’une sortie scolaire. La rencontre avec les parents nous apprend qu’il a arrêté le méthylphénidate trois semaines plus tôt: un médicament prescrit lorsqu’il avait 8 ans pour un Trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), sans aucun suivi, aucun entretien, aucune consultation spécialisée en «troubles mentaux». Quelques entretiens avec Jean permettent de noter un état maniaque avec délire de persécution. Fallait-il continuer à ne pas écouter ce que cet adolescent avait à dire?

– Pierre, 18 ans, de retour chez ses parents après quinze jours dans la ville voisine pour sa première année de licence: scolarisé depuis le collège avec un projet d’accueil individualisé (PAI), il a réussi à obtenir le bac en restant absolument extérieur à tout lien social, se protégeant de tout contact par des rituels féroces, sans que jamais ne lui soit proposé un entretien lui offrant de parler de ce qui le terrorisait ainsi. Après le bac, toujours aucun suivi. Ne jamais avoir pris en considération la défense mise en place par cet enfant, faute de lui avoir permis de parler à un partenaire de confiance, serait-ce pour éviter ce que la HAS désigne par «perte de chance»?

– Paul, 20 ans, lui aussi en première année de fac, loin de sa famille, éprouve à nouveau l’angoisse de mort qui le tenaille depuis ses 6 ans: peur que ses parents meurent; impensable de se retrouver sans eux; lui mort aussi, sans doute. Pour suppléer l’absence de ses parents et conjurer la menace de mort qui pèse sur eux, il se convertit; mais le refuge dans la religion ne suffit pas. Il consent à rencontrer un psychanalyste en cabinet, et se découvrent des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) massifs qui n’ont jamais fait l’objet d’une offre de parole depuis l’enfance: ses TOC consistent en une implacable contrainte logique de réfutation systématique qui doit être opposée à toute pensée, toute construction, tout sentiment, toute idée, sous peine de faire mourir ses parents. Décrire cette loi féroce lui permet de desserrer l’étau. Empêcher l’offre de parole pour lui éviter une «perte de chance», selon les recommandations de la HAS, conduirait sans doute à laisser perdurer pour ce jeune une situation insupportable, et à le laisser seul trouver d’autres solutions à ce jour impensées.

– Claire, anxieuse, maladroite, triste, répète ce qu’elle a entendu d’un praticien formé à la neuropsychologie qui l’a reçue: «c’est sans doute mon hippocampe qui est détérioré», dit-elle en désignant un point au centre de son crâne. Faudrait-il laisser cette hypothèse neuroscientifique occuper tout son discours sans lui ouvrir la possibilité de dire autre chose sur ce qui est arrivé avant sa tristesse?

-Etc. Tout est dans cet «et cætera».

Selon les recommandations de la HAS, qui suivent à la lettre les classifications en TND et TSA, tous relèvent de ces troubles, indistincts et muets. 

Et tous relèvent d’un traitement médicamenteux pourtant bien illusoire quand on constate la résistance extraordinaire de certains symptômes obsessionnels ou mélancoliques. Pourtant, nous constatons que l’accueil et la conversation rigoureusement menée et maintenue, l’offre d’une parole qui ouvre des portes, donne chance au sujet de changer de régime, de céder sur certains points de son symptôme ravageant pour s’appuyer sur d’autres, permet à nos patients de retrouver une possibilité moins désastreuse de faire avec ce qui insiste avec tant de force.

Saisir l’urgence
«Contrer la propagande avec dignité(2)», nous intime Anaëlle Lebovits-Quenehen, et en effet, il y a urgence.

Urgence à faire valoir les subtilités de la parole et du langage: parfois la précarité de l’inscription dans le symbolique; parfois le malentendu qui, pour certains, fait obstacle radical à toute possibilité de lien social. Ce sont des concepts que nous devons formuler, déplier, tenter de transmettre, c’est l’enjeu de notre action lacanienne: dans nos Sections cliniques, dans nos publications, dans nos rencontres dans les différentes régions de l’ACF ; efforçons-nous de faire valoir combien les recommandations de la HAS ne tiennent aucun compte de cette clinique de détails; et aussi que le coût, finalement, est sans comparaison avec celui de la soi-disant médecine de précision qui exige des examens complémentaires, une imagerie, des experts qui travaillent à la chaîne dans des centres de diagnostic et de prescription déshumanisés. 

Avec dignité et avec force, nous devons en effet contrer cette propagande. Si le projet de loi que la HAS prépare est voté, le risque est grand de voir le champ psy se transformer en cabines de prélèvements de données de précision et en entrepôts, éventuellement gigantesques, comme certaines plateformes commerciales savent les gérer.

(1) Cf. HAS, « Autisme : les nouvelles recommandations pour le nourrisson, l’enfant et l’adolescent », communiqué de presse, 12 février 2026, disponible sur internet
(2)Lebovits-Quenehen A., «Contrer la propagande avec dignité», Lacan Quotidien, n°34, 18 février 2026. 

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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