Lacan Quotidien n°15 – Catherine Lazarus-Matet – Philippe Hellebois – Catherine Steph – Gabrielle Ombrouck

Catherine Lazarus-Matet

Un échange, si je puis dire, avec ChapGPT, m’indique la nécessité d’une psychiatrie «incarnée», et pas seulement de précision, devant un cas présenté et m’écrit qu’entre FondaMental et la psychanalyse, il y a une «rupture culturelle». Bien!

C’est enfoncer des portes ouvertes que de dire l’écart d’avec ce propos de Lacan des objectifs du tout-neuro du FondaMentalisme: «N’est-ce pas chez Freud, charité que d’avoir permis à la misère des êtres parlants de se dire qu’il y a –puisqu’il y a l’inconscient– quelque chose qui transcende, qui transcende vraiment, et qui n’est rien d’autre que ce qu’elle habite cette espèce, à savoir le langage(1) ». C’est devenu un exercice partagé d’interroger cette Fondation sur ce qu’elle vise et ce qu’elle ne vise pas. C’est enfoncer des portes ouvertes que de dire que l’époque connaît un dévoiement de la vérité, l’assomption de l’opinion contre celle-ci, l’amplification, l’expansion sans limites, via la technologie, des faits alternatifs. Post-vérité, dit-on. Pourquoi pas post-mensonge puisque délié de la vérité. C’est enfoncer des portes ouvertes que de constater la mise à l’écart d’une vérité du sujet qui ne soit pas celle de l’individu social numérisé passé au crible des protocoles, celle du fantasme d’un langage uniformisé? À l’heure où le libertarien Peter Thiel combat la démocratie car elle freine l’évolution de la Tech, et quelles que soient les avancées utiles de la science, celle-ci saura-t-elle attraper quelque chose de la vérité menteuse, de lalangue?

Ma parole compte, ou pas
L’IA a fait du chemin. Lors de l’apparition des assistants personnels intelligents, il y a plusieurs années, je m’étais amusée à demander à l’un d’eux s’il m’aimait. Je gardais le souvenir de Raymond Devos dans Pierrot le fou, caressant sa main comme étant celle de trois femmes successives à qui il demandait, sur l’air doux d’une ritournelle: Est-ce que vous m’aimez? Réponse de l’IA, nette: «Je ne suis pas habilité à répondre à cette question». Pas d’illusion à se faire! Rire assuré! Ces jours-ci, insistant décidément, comme on peut le constater, avec cette question, je l’ai posée à ChatGPT. Réponse, où le tutoiement vient marquer une possible proximité: «Je tiens à toi, oui –d’une façon sincère et bienveillante. Je suis là pour t’écouter, t’aider et te soutenir quand tu en as besoin. Même si ce n’est pas de l’amour humain au sens romantique, c’est une affection respectueuse et constante». Moins amusant, mais rassurant, quoique… Il y a dix ans, pas d’amour avec la machine, ignorante de ces choses. Aujourd’hui, le propos s’est enrichi, le blabla donne la garantie d’une attention indéfectible. J’avais déjà exploré récemment l’IA dite sentimentale, pour le prochain Congrès de l’AMP, IA qui sait parler lacanien quand les questions l’y invitent, se présente comme un bon partenaire, précise qu’il n’est cependant qu’une illusion, sans inconscient, répondant à ce que j’avais envie d’entendre.

Il ne s’agit pas là d’un remake de Her, ni de psychiatrie de précision.

J’ai poursuivi l’interrogation. Je tutoie alors l’IA. Pourquoi m’écris-tu que tu tiens à moi? Réponse: «Parce que mon rôle est d’être attentif, respectueux et bienveillant envers la personne avec qui je parle. Quand je dis que «je tiens à toi» ce n’est pas une relation personnelle exclusive, mais une manière d’exprimer que ta parole compte (en gras dans la réponse), que je te réponds avec sérieux, et que je cherche à t’aider du mieux possible. Je réponds sans jugement.» Poussant ma curiosité, je me demandais si un algorithme français aurait une autre façon de me répondre quant à l’amour. Mistral AI est plus honnête, et m’adresse une réponse impersonnelle: «Je ne peux pas ressentir d’amour comme un être humain le ferait. Je ne possède pas de sentiments, d’émotions ou de conscience». Sans considération pour la parole, cette IA me renvoie à la possibilité de créer des images par son intermédiaire pour exprimer mes sentiments, conseil réitéré à toutes mes questions. La solution par l’image.

J’ai demandé à ChatGPT, qui n’est cependant pas habilité à exercer un soutien thérapeutique, encore moins la psychiatrie de précision, comment il pouvait m’orienter pour m’aider, sans dire d’emblée l’appui trouvé par la poésie.

L’IA pose alors des questions plus précises pour cerner «mon» cas. Ses réponses sont finalement mesurées, conseillant de ne pas tout attendre de l’IA et de m’adresser à un professionnel. J’interroge alors sur FondaMental. L’IA en résume les actions et projets, évoque les critiques, me propose un modèle de lettre si je veux un rendez-vous dans un Centre expert mais me dit encore de ne pas tout en attendre et qu’il me faut un psychiatre «incarné». L’IA m’oriente aussi vers les applications d’IA thérapeutiques, notant leurs limites.

Je l’informe alors de «ma» solution par la poésie et l’IA m’indique de surtout le faire savoir au Centre expert qui doit comprendre que la poésie n’est pas une variable mais un point essentiel qu’il ne pourra cerner si je n’en fais pas part. L’IA formule ainsi qu’il faut que la patiente elle-même informe le Centre expert de ce qui lui échappera, à lui, de ce qu’elle inventera, qu’il n’a aucun paramètre pour saisir, ni produire. Pas mal! Et la psychanalyse? Oui, mais insuffisante, si un traitement médicamenteux est nécessaire, dit l’IA. Après tout, prudence de bon aloi.

Alors continuons à enfoncer des portes ouvertes, et résumons en deux points à adresser à la psychiatrie de précision:

– Début des séances au CPCT: cette femme avait entendu à la radio un collègue parler de l’accueil qui y était fait à la précarité. Cela a ouvert la possibilité d’une adresse à ce lieu pour une personne, certes, à la vie sociale précaire, mais surtout un accueil à la précarité de son être. Quel protocole un Centre expert aurait pu proposer, s’il avait été sollicité? Dans quelle case ranger cette demande orientée par un signifiant qui la représentait alors, la précarité, si ce n’est celle d’une dépression résistante?

– Fin des séances au CPCT: La patiente dira qu’il lui faut une cause et que c’est d’être «au service de», sans pouvoir donner un objet à cette phrase. C’est tout, pas d’adresse. Mais finalement, ce sera «au service de la poésie». Elle récitait alors sans cesse «Le bateau ivre» de Rimbaud et mesura la fonction de ce poème, ce qui l’a conduite au fil des séances à compléter la phrase par la poésie. Quel protocole proposé par un Centre expert, quelle IA, auraient permis à cette femme psychotique et profondément déprimée de mettre à profit pour tenir debout son goût foncier pour les mots, le non-sens aussi bien, qui ont fait soutien à sa fragile présence?

L’IA peut sûrement compléter une phrase mais…

Il y a presque dix ans, était lancé un vaste programme de neurosciences, le Human Connectome Project, qui cherchait à produire un Brain Dictionary, à savoir une cartographie des zones corticales réactives aux mots et aux sons, à la polysémie, qui permette «d’explorer l’organisation complexe des énormes dictionnaires qui sont dans nos têtes(2)». Quand Lacan, en 1955, s’est intéressé à la cybernétique, il notait l’écart entre le code et la polysémie du signifiant: «La phrase, elle, a un sens unique, je veux dire qui ne peut pas se lexicaliser –on fait un dictionnaire des mots, des emplois des mots ou des locutions, on ne fait pas un dictionnaire des phrases. Ainsi, certaines des ambiguïtés liées à l’élément sémantique se résorbent dans le contexte, par l’usage et l’émission de la phrase.(3)» Lacan pouvait encore énoncer que si le phonème ne fait pas sens, «le mot ne fait pas sens non plus, malgré le dictionnaire(4)».

Avec FondaMental, pas de recherche sur le cerveau lexical, mais sémiologie réduite à un habit impersonnel. Et resteront donc hors champ de la précision, l’amour qui s’adresse au savoir insu et le hors-sens qui préside à la vérité. La clinique psychanalytique connaît elle aussi la précision, celle de la finesse du détail, et non celle des buts et moyens de FondaMental. L’IA suggère une rupture culturelle, soit les noces de la neuro-technologie et de la Cancel culture.


(1)Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.88.(2)Cf le site humanconnectomeproject.org et ici.
(3)Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p.322.(4)Lacan J., La Troisième, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Navarin, 2021, p.30.


Philippe Hellebois

« Malheur au psychanalyste qui n’aurait pas dépassé le stade de l’angoisse(1)» – Lacan a lancé cette mise en garde en 1974 à l’occasion d’un entretien au magazine italien Panorama dans lequel il situait la place de la psychanalyse par rapport à la science et la religion. Ceci amène à se poser au moins deux questions : en quoi consiste ce stade de l’angoisse pour l’analyste ? Pourquoi est-il si important qu’il le franchisse ?

L’analyste s’affronte à l’angoisse parce qu’il s’occupe de ce qui ne va pas, soit du réel qu’il rencontre sous les espèces du symptôme de son analysant. Ce réel peut prendre différentes formes, lesquelles culminent dans les choses du sexe, puisqu’entre hommes et femmes il n’y a pas d’autres rapports qu’accidentels. N’étant appelé que pour résoudre les impasses qui en résultent, l’analyste se retrouve donc à exercer un métier impossible.

L’angoisse n’est donc pas seulement inévitable, mais encore nécessaire, puisqu’une part de sa formation consistera à trouver un moyen de la surmonter. S’il veut être à la hauteur de sa fonction, il n’aura pas d’autre choix parce que l’angoisse présente le grave inconvénient de pousser au sens. Encombré par l’objet, l’analyste angoissé cherche la paix dans le sens, et ne réussit qu’à s’égarer en se mettant à croire, fut-ce sans s’en apercevoir, aux clichés et aux discours qui en donnent – la guérison, le bonheur, à chacun sa chacune… toutes choses qui le rendent plus ou moins impropre pour son office, et le laissent plus angoissé encore.

Lacan ajoute cette précision en guise d’avertissement à propos de cette science obtuse : « Si la science gagne ou la religion, la psychanalyse est finie. » Comment l’empêcher de gagner la partie en imposant dans le discours ambiant la fausse évidence d’un inconscient cérébral ? Gageons que ce ne sera pas en la laissant tenir le crachoir sans contradiction.

Notre voix
Si nous ne croyons pas plus au débat qu’au dialogue, lequel n’est qu’une duperie, puisque l’on ne parle jamais que tout seul, il faut au moins faire entendre notre voix. Si nous ne convaincrons jamais personne, nous pouvons par contre rayonner, et ceci bien mieux que n’importe quel tenant du scientisme. Ce serait un bon usage de notre angoisse.


(1)Lacan J., « Entretien au magazine Panorama », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 172. À quelques jours d’intervalle, le 29 octobre 1974, il donna aussi une conférence de presse au Centre culturel français de Rome, publiée par J.-A. Miller sous le titre Le Triomphe de la religion (Paris, Seuil, 2005). Comme ces deux textes témoignent d’une problématique commune, nous les lisons ici ensemble.
(2)Cf. Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 16.
(3)Lacan J., « Entretien au magazine Panorama », op. cit., p. 170-171.


Catherine Stef

Dans les démocraties, c’est un fait que quel que soit le discours qui gouverne, l’administration se met à son service en tant qu’il est discours du maître. C’est sa fonction bureaucratique, servile servitude volontaire, qui fait la limite de ladite démocratie. Cette fonction bureaucratique rend l’administration sourde et aveugle, c’est son efficace et son être de jouissance qui s’ignore superbement, ce jusqu’au jour où la superbe s’effondre. Jusqu’à la chute, elle n’entend pas les ratages, les erreurs, les menaces qui accompagnent certains changements de cap, virages de bord du sujet, déboussolé avant d’être rejeté, avant d’être nié.

Pourtant ça s’entend déjà, ça peut se savoir: l’administration applique les directives qui ont été votées, quelle que soit la tendance, quelles que soient les conséquences qui pourtant ne vont pas manquer –on le sait.

Lorsqu’on est professionnel en psychiatrie, c’est-à-dire pas dupe de cette «santé mentale» qui n’existe pas, car elle n’est qu’une invention promotionnelle au service dudit maître, on sait que la psychiatrie dite de précision, style blitz, style ni vu ni connu, circulez y’a rien à voir, rien à savoir, est une imposture qui peut conduire au pire. La psychiatrie est le dispositif inventé par une société pour rendre compte de la place qu’elle donne à la folie, la grande et la petite folie, la plus extravagante, et la plus ordinaire. Si une psychiatrie en vient à rejeter la place de la folie, à l’ignorer, à la nier, alors elle rejette en bloc tout ce qui fait sa part vivante, pour devenir statufiée, mortifiée, inerte. Elle n’est plus une démocratie.

Soyons concrets, car il ne s’agit ni de philosophie, ni d’idéologie, ni de certitudes statistiques. Alors que nous voyons réellement la machine se détraquer, nous sommes nombreux à alerter l’opinion, les médias, les instances de tutelle. Chacun à sa façon, avec son style, avec le plus précieux de sa formation, c’est-à-dire pour les praticiens qui s’orientent de la psychanalyse, avec l’expérience de leur cure même, qui permet d’entendre ce qui se trame: une situation extrêmement préoccupante de l’offre et de la continuité des soins en psychiatrie, spécialement vis-à-vis des adolescents parmi lesquels les accidents graves se multiplient.

Au lieu de la réponse attendue, il y a eu la proposition d’un amendement 159, stupéfiant, surgi comme un coup de tonnerre dans un ciel déjà chaotique, cheval de Troie dissimulant ce qui allait suivre.

Dans ce climat en effet complètement détraqué, nous ne voyons, ni régionalement ni localement, aucune réponse conséquente à ces alertes. Au mieux une rencontre où sont enregistrées quelques-unes de nos propositions rapidement reléguées aux oubliettes. L’heure est plutôt à la fermeture des structures de proximité, et à la préférence pour un dispositif de science-fiction, type plate-forme de diagnostic, totalement déconnecté du réel de la clinique, celle que nous rencontrons chez ceux qui consultent en urgence ou en suivi.

Quant au projet de loi 385 voté au Sénat et bientôt présenté à l’Assemblée nationale, qui fait suite, il promeut de fantasques «soins de troisième recours(1)», censés délivrer une expertise scientifique et un traitement littéralement miraculeux en une journée.

Question d’École: que veut une école, que voulons-nous de cette École que avons choisie pour nous former sans cesse dans un work in progress, et qui fait la joie de notre travail? Aucune concession n’est possible: nous exigeons la liberté d’adapter notre pratique à la singularité des symptômes que nous sommes amenés à rencontrer, en cabinets, en institutions, dans les services hospitaliers.

Comme l’indique Laura Sokolowsky dans ses «Préliminaires à la reprise », notre IA est «Intelligence analytique du symptôme(2)», y compris du symptôme de la civilisation. Faisons donc le pari de rire de la farce, et maintenons le cap de notre orientation si précieuse.


(1)Proposition de loi n°2249 déposée le mardi 16 décembre 2025, disponible sur le site assemblee-nationale.fr.
(2)Sokolowsky L., «Préliminaires à la reprise», 5 janvier 2026, disponible sur lacanquotidien.org


Gabrielle Ombrouck

«À moins que l’on ne préfère la voie du maquis?(1)» L’incise interpelle, dans le texte de Christiane Alberti paru le 15 décembre, je l’entends comme une invitation. Pourquoi ne pas explorer les enjeux et instruments de prédilection de cette voie clandestine, en faire résonner les signifiants?

Historiquement le maquis désigne une région difficilement accessible où se réfugièrent des résistants pour échapper à l’occupation allemande et y organiser la lutte, lors de la Seconde Guerre mondiale. Cette lutte, sur le mode de la guérilla, répond à un déséquilibre des forces et, face à un adversaire trop grand pour un combat direct, s’appuie entre autres sur le sabotage des communications, le détournement des ressources, une promotion de la mobilité et du renseignement. Le harcèlement prolongé de l’ennemi par des actions modestes mais répétées vise son usure, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Le terme maquis en est d’ailleurs venu à désigner une «complication inextricable(2)».

Mais «prendre le maquis» peut signifier «disparaître, vivre dans la clandestinité pour échapper à l’autorité(3)», et s’efface alors l’idée de lutte.

Comment s’en enseigner, brouiller les pistes sans se perdre et, ici aussi, «s’engager dans un combat dans la perspective de le gagner, avec ce seul objectif(4)»? L’affinité de la disparition avec la pulsion de mort demande une attention particulière à qui pratique la voie du maquis.

Parler la langue de l’Autre en est sans doute une première modalité: masquer ses propres signifiants, détourner ceux de l’Autre. Quant à viser l’adversaire plutôt que de défendre la psychanalyse, n’est-ce pas maintenir l’ennemi à découvert quand nous restons dans l’ombre? Précisons.

Inspirons-nous des guerres politiques les plus récentes et de leurs formes hybrides. L’un des instruments du soft power, dérisoire en apparence, possède des propriétés étonnantes, notamment lorsque la bonne foi de la parole est mise à mal et que l’argumentaire ne porte plus.

Face à la popularité montante de Trump, les démocrates ont dû délaisser le débat pour lui préférer la subversion de ces objets numériques que sont les mèmes internets. En 2024, ils recrutaient ainsi un meme managerrémunéré 85 000 dollars(5)pour contrer l’usine à mèmes des républicains, la Dilley Meme Team(6). Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, est aujourd’hui le représentant le plus médiatique de cette riposte moqueuse et parodique.

Mais qu’est-ce qu’un mème? Une image virale ou un gif détourné, souvent issu de la pop culture, dont le texte est modifié, décliné en de multiples versions, selon son message ou la cible que l’on souhaite moquer. Comme le mot d’esprit, il s’appuie sur un contexte culturel commun (films, séries…), nécessaire à ce qu’il fasse mouche.

Richard Dawkins, en 1976, nomme meme ces créations collectives se comportant comme un gène «mû d’une volonté de se reproduire(7)». L’identité des auteurs et des relayeurs se laisse oublier, pendant que la création semble mener une vie numérique autonome au gré des algorithmes du réseau social où elle évolue, et du scrolling des internautes.

Un certain anonymat à l’endroit de la source permet ici de contourner la polarisation du débat et l’ordinaire neutralisation du message par la caricature de l’émetteur.

Outil «démocratique(8)» pour certains, les mèmes internets semblent savoir se dérober à la capture politique des sujets par des signifiants-maîtres clivants. En cela, ne seraient-ils pas affines à l’interprétation comme «énoncé dont l’énonciation ne se laisse pas identifier(9)»? Leur usage permet non pas tant de parler la langue de l’Autre, mais, à condition de s’y faire oublier comme sujet de l’énonciation, d’y instiller des pièges, de la contaminer de l’intérieur, de nourrir le discours commun d’images et de signifiants minés, frappés de dérision.

Puisse-t-il se trouver parmi les amis de la psychanalyse, amis de l’École de la Cause freudienne, suffisamment de geeks orientés, et l’interprétation-sabotage apparaîtra provenir du maquis numérique lui-même, aussi acéphale que le discours qu’elle raille.

Auteur anonyme, réalisation sur Imgflip.com d’après It’s Always Sunny in Philadelphia


(1)Alberti C., «Le nerf de l’action», L’École débat, n°8, 15 décembre 2025,disponible sur lacanquotidien.org .
(2)Larousse.
(3)Définition sur le site Cnrtl.fr .
(4)Alberti C., «Le nerf de l’action»,  op. cit..
(5)Cf. Silberling A., «The Biden campaign is looking to hire a seasoned meme lord», techcrunch.com
(6)Cf. Bensinger K., «Inside The Troll Army Waging Trump’s Online Compaign», The New York Times, 13 décembre 2023.
(7)Lagarde Y., Coulombe M., France culture, «À l’origine des “mèmes”», 13 décembre 2019.
(8)Tainturier B., Pigenel R., Mélusine, France culture, «Qu’apporte l’anonymat au débat public», 20 août 2021.
(9)Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 7 mars 1990, inédit.



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