Lacan Quotidien n°10 – Angèle Terrier – Valérie Morweiser

La santé mentale pour les nuls

Angèle Terrier

À propos de l’ouvrage de Marion Leboyer, Lisa Letessier & Anne de Danne, Réinventer notre santé mentale avec la Covid-19 (Odile Jacob, 2021)

Le titre du livre est tape-à-l’œil. Il est aussi inclusif. Loin des standards de la littérature scientifique, un succès de librairie est visé. L’ouvrage sort tambour battant en octobre 2021, alors que le monde entier n’est pas encore sorti de la pandémie et que des confinements ont toujours lieu. Ce contexte est la vague sur laquelle les auteures surfent pour s’atteler à «réinventer notre santé mentale», notion datant pourtant de quelques décennies seulement.

Bien loin de l’aphorisme de Lacan Tout le monde est fou qui épingle la boiterie de tout un chacun, la santé mentale estompe la frontière entre le normal et le pathologique, au nom d’un idéal normatif de bien-être au cœur des politiques de prévention sur lesquelles l’État mise, pour réduire les coûts en matière de santé publique.

Qui en sont les auteures?
La première, Marion Leboyer, est professeure de psychiatrie et directrice générale de la fondation FondaMental qu’elle a créée; la seconde, Lisa Letessier, est psychologue et psychothérapeute formée aux TCC; et la troisième, Anne de Danne, a été conseillère du premier ministre Édouard Balladur de 1993 à 1995 et a occupé des fonctions de direction dans plusieurs grandes entreprises.

Exploiter le trauma
Ce contexte pandémique, mine d’or qu’elles exploitent sans frein, leur permet d’affirmer qu’«un simple virus peut affecter le mental autant que le physique» et de mettre en exergue cette découverte essentielle de «l’immuno-psychiatrie» (domaine de recherches en neurosciences sur les liens entre infections, inflammations et maladies mentales(1) comme donnée clé à partir de laquelle «notre santé mentale va pouvoir changer, se réformer, se réinventer face à la grave crise engendrée par la Covid(2)».

Un cri d’alerte
Ce livre grand public est composé de trois chapitres qui révèlent l’ampleur du projet. Le premier veut nous ouvrir les yeux sur «les conséquences que cette crise va avoir sur notre mental et pour longtemps(3)». Après avoir présenté le risque accru pour les malades mentaux de développer une forme grave de Covid en raison de l’anomalie de leur système immunitaire (je n’entre pas ici dans les détails), le point culminant du chapitre expose, non sans alarmisme, que l’infection par le virus augmente le risque de développer des troubles mentaux en raison de l’inflammation cérébrale qu’elle entraine(4).

Vignettes cliniques à l’appui(5), ayant parfois recours, notons-le, aux diagnostics de la psychiatre classique, les auteures affirment que certains patients développent «des psychoses sévères(6)» après l’infection et que six mois après avoir contracté la Covid-19, une personne sur trois présente des symptômes neuropsychiatriques (troubles anxieux, troubles du sommeil, troubles dépressifs, mésusage de l’alcool, etc.)

Elles n’hésitent pas à évoquer l’épidémie d’Ebola en Sierra Léone en 2015(7), où une enquête aurait montré que le virus a provoqué des états anxieux, dépressifs et de stress post-traumatique, là où la traversée d’une guerre civile de dix ans aurait laissé indemne la santé mentale de la population.

N’ayons pas honte
Le premier cliché à combattre, affirment-elles, est l’origine des maladies mentales. Arrêtons de croire qu’elles sont liées à des «traumatismes, aux conflits intrafamiliaux, aux faiblesses personnelles…(8)», n’ayons pas honte d’être déprimé, anxieux ou de se sentir coupables, déclarent-elles, car «ces émotions négatives peuvent réduire l’immunité et compromettre la guérison des patients. Face à un mal-être pathologique, on peut agir. Des traitements efficaces existent, qui ont fait leur preuves(9)».

Le corps et l’esprit
Elles ne reprochent rien de moins à la pensée française que d’avoir été façonnée par le dualisme cartésien et ses réflexions philosophiques sur la dichotomie entre le corps et l’esprit, en la situant comme décisive pour la médecine d’avoir séparé les états mentaux des états physiques(10). Réduire la souffrance psychique à une souffrance somatique, tel est l’enjeu de cette pensée aux accents wokistes.

Bâtir une société plus résiliente
C’est le titre de la deuxième partie du livre qui présente en deux chapitres les techniques pour devenir résilient(11) et ayant reçu une validation scientifique. Le proverbe «Aide-toi, le ciel t’aidera(12)», nommant à merveille le chapitre 6, les résume. Je n’entre pas ici dans les détails de ces approches certifiées conformes que sont la TECC, l’EMDR, la méditation de pleine conscience, la cohérence cardiaque et la psychologie positive.

Cacher ces fous que nous ne saurions voir
Le chapitre 8, au titre choc « Cacher ces fous que nous ne saurions voir », prétend que la psychiatrie est saturée du fait que la folie serait stigmatisée : dans «ce domaine, la France n’a jamais fait sa révolution culturelle. Aujourd’hui encore, la folie fait honte et les “fous” font peur. Les malades les plus sévères sont mis à l’écart de la société, tenus à distance des autres spécialités médicales, placés le plus souvent dans des institutions spécialisées fermées, les hôpitaux psychiatriques(13)».

Réorganiser le parcours de soins
La troisième partie du livre exhorte le gouvernement à faire de la santé mentale une priorité. Là encore, les auteures font feu de tout bois, prenant appui sur l’état de la psychiatrie en France, en manque de médecins et de moyens, pour imposer leur programme de recherche basé sur de sombres espoirs qui n’offrent aucune solution concrète de prise en charge. 

Ces changements imposent certaines conditions, déclarent-elles encore, car «l’organisation de la santé est la plus difficile à réformer». La première condition bien connue est d’accepter d’être «transparent sur l’efficience des systèmes de santé actuels» qui sont actuellement peu évalués. La seconde est aventureuse: «il faut attester de l’intérêt des changements proposés». Et la dernière pose «qu’il faut pouvoir introduire de la souplesse pour accepter ces innovations(14)».

Propagande
Toute cette artillerie d’arguments relève d’une propagande visant à infiltrer toutes les strates de la société. Guérir les blessures narcissiques qu’engendre la souffrance psychique en prônant son fondement physiologique est l’impact médiatique visé par les auteures. Leur fonds de commerce est l’idéal de l’Homme fort qui contrôle son stress, lutte contre ses idées dépressives, gère ses pensées et ses émotions douloureuses. «Réformer la santé mentale, changer les représentations que nous avons de ces maladies […], améliorer notre résilience pour résister aux effets de la pandémie, transformer l’organisation de la psychiatrie pour faire face à l’après-Covid sont aujourd’hui autant d’impératifs»(15). Telle est la loi de fer que ces trois Drôles de dames(16) convoquent. 


(1)Leboyer M., Letessier L., Danne A. (de), Réinventer notre santé mentale avec la Covid-19, Odile Jacob, 2021, p.68.
(2)Ibid., p.10.
(3)Ibid., p.19.
(4)Cf.ibid., p.37.
(5)Cf.ibid., p.42.
(6)Ibid., p.43.
(7)Cf. ibid., p.58.
(8)Ibid., p.13.
(9)Ibid., p.76.
(10)Cf. ibid., p.12.
(11)Cf. ibid., p.84.
(12)Ibid., p.103.
(13)Ibid., p.161.
(14)Ibid., p.11.
(15)Ibid., p.12.
(16)Clin d’œil à la série américaine des années 1970.

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Valérie Morweiser

Dans l’École Débat 16, Jacques-Alain Miller nous propose d’engager le débat avec N*, dont il précise précédemment qu’il est «économiste de la santé et collaborateur de FondaMental»(1). Collaborateur de FondaMental, qu’est-ce à dire? La réponse se situe dans le texte même de N*.

À l’avant-dernière ligne apparaissent in extremis quelques termes supposés plaisants aux oreilles des psychanalystes – parole, clinique et singularité. Cela fait d’autant plus ressortir à quel point la parole desdits «malades mentaux», manquent dans son propos, comme sur le site de la fondation FondaMental.

J’ai donc une proposition à faire à N*, adressée aussi tout récemment à nos députés autour de l’Amendement 159. Elle est simple: c’est une invitation, une invitation à venir passer quelques temps à nos côtés, aux côtés de celles et ceux qui travaillent en psychiatrie. Venez, cher N*, dans les services de psychiatrie ouverts et fermés où je travaille. Venez écouter, si vous en avez le courage, la parole des sujets hospitalisés, cette parole forclose de votre texte. Il ne suffit pas de murmurer à l’oreille des psychanalystes ce que vous pensez qu’il leur plairait d’entendre pour les rendre sourds à ce qui oriente leur travail!

Ce qui oriente notre travail, c’est ce que disent les personnes, qu’elles soient nommées comme sur le site de FondaMental, bipolaires, schizophrènes, autistes, dépressives résistantes, suicidaires ou stressées post-traumatiques: à la condition de les interroger autrement qu’avec des questionnaires préétablis, elles vous diront ce qu’elles ont rencontré dans leur histoire, qui ne se loge pas dans les circonvolutions de leur cerveau. 

Certains patients diront, par exemple, qu’ils ont récemment fait une tentative de suicide parce qu’ils ont rencontré un événement, en apparence anodin, pas forcément d’allure traumatique, qu’ils n’arrivent pas à supporter. Il faut parfois le temps d’un séjour à l’hôpital pour qu’ils puissent nommer ce qu’ils ont vu, entendu, éprouvé dans leur histoire, et qui structurent les symptômes dont ils souffrent.

Ils vous diront leur surprise, parfois leur soulagement à cette découverte, que les médicaments ne leur ont pas permis – même si ceux-ci leur permettent de dormir, d’être moins angoissés et d’autres apaisements encore, ce qui n’est pas négligeable. 

Ils vous diront aussi leur soulagement de rencontrer quelqu’un qui ne s’intéresse pas spécialement à leur cerveau ni aux médicaments. Lorsqu’ils sont hospitalisés en services fermés car jugés dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres, vous serez étonnés de rencontrer des hommes et des femmes prêts à chercher ce qui leur arrive. 

Ils vous parleront de leur délire et, interrogés de la bonne façon, en prenant le temps qu’il faut, ils chercheront avec vous les circonstances précises de l’apparition de leur délire. Vous pourriez être surpris, comme je le suis à chaque fois que cela advient, que c’est au décours d’une rencontre ou d’un événement que les phénomènes auxquels ils ont affaire se sont déclenchés. Charge ensuite à nos patients et à nous-mêmes, de trouver à faire avec ces repérages, parfois avec médication, parfois sans.

Prendre le temps d’écouter, jour après jour, séance après séance, à l’hôpital ou en cabinet privé, est exigeant. Cela demande d’être orienté, en l’occurrence par la psychanalyse, pour supporter la souffrance de ceux qui sont aux prises avec le délire, la pulsion de mort et divers symptômes parfois difficiles à entendre. Faire taire la parole de ces sujets souffrant en axant sur la médication ne fera jamais taire la nécessité qu’un être parlant en détresse s’adresse à un autre être parlant pour y chercher, dans la parole, ce qu’il se passe pour lui.

Ceux qui sont embarrassés par le réel des symptômes bruyants ne sont pas obligés de s’y confronter. Mais qu’ils laissent celles et ceux qui s’y attellent, proposer les espaces et le temps nécessaires pour effectuer ce travail. Si tous les budgets sont engloutis dans la médication, quelle place pour dire? Nombre de patients que vous rencontrerez à l’hôpital témoigneront pourtant de l’apaisement de pouvoir dire ce qui leur arrivent, à quelqu’un qui contribue au repérage d’appuis possibles, propres à chacun.

Pour entendre les patients, pour y entendre ces détails pertinents, encore faut-il le courage de sortir des études, des statistiques et des laboratoires de recherche pour franchir les portes… de l’hôpital psychiatrique.


(1) Cf. L’École Débat, n°15 & 16, 23 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.

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Éric Zuliani
Carole Dewambrechies-La Sagna
Gabrielle Vivier-Amici
Daniel Roy
Clément Fromentin
Christine Maugin
Mariana Alba de Luna
Catherine Stef
Philippe Hellebois

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