Lacan Quotidien n°9 – Manon Verrier – Sarah Camous-Marquis

Apocalyptique

Création originale : Manon Verrier

Lacan Quotidien a reçu une proposition originale, «une petite coupure musicale, avec un texte qui illustre, en vie et en rimes, le monde d’après selon FondaMental & Cie». Nos lecteurs sauront en apprécier le texte, la musique, l’interprétation.


Paroles

J’crois que j’ai un rendez-vous
Paraît qu’j’suis un peu fou
Disait l’homme aux baskets
Sur le parvis de Sainte-Anne
En relevant sa casquette
Laissant là sa bécane

Bonjour madame,
L’ascenseur est en panne
Laissez-moi prendre ma canne
J’ai un peu mal à l’âme
Car voyez-vous
J’suis sans dessus dessous

Prenez ce questionnaire,
A dit la secrétaire,
Sur l’échelle de la douleur
Choisissez une couleur
Évaluez vous-même
La clocherie qui vous freine

Bonjour monsieur,
On m’a pris mes lacets,
Ma montre et mon briquet,
Ça brûle à l’intérieur,
J’crois qu’il y a le feu dans le secteur
Je suis là depuis des heures

Déposez vos symptômes,
A dit l’infirmier,
Le temps nous est compté
Nous devons mesurer
Quantifier, doser, normer
L’ampleur de votre syndrome

Il veut quoi le médecin ?
Sors de ma chambre l’ancien !
T’as fouillé mon cerveau
Maintenant c’est le chaos
J’veux parler à ma femme
J’crois que j’ai le vague à l’âme

La commission a tranché,
A dit le spécialiste,
Les experts ont trouvé
Par preuves scientifiques
Un problème électrique
Nous avons le diagnostic !

Vous prendrez ces pilules,
De toutes formes et couleurs
Chaque jour jusqu’à plus soif,
Afin que capitulent
Vos reins, l’angoisse, la peur
Croyez-en le sismographe

Les mains et les pieds liés
Hurlant à réveiller
Toute une communauté
De cliniciens expérimentés,
Leurs morts et leurs ancêtres,
Voilà qu’ils nous l’ont désarticulé
Notre homme sans ses baskets

Sortez vous êtes guéris
Le protocole est fini
A dit le directeur,
À un groupe de patients,
Témoins bien avant l’heure
D’un monde fracassant

Et les voilà dehors,
Avec plus rien dedans,
Sur le parvis de Sainte-Anne
Joignant d’un pas bancal
Une cohorte de psys
Désassortis aussi

Un ensemble de voix
S’élevait à l’encontre
D’une pratique sans rencontre
D’une Histoire sans sujets
Langage qui ne fait plus loi,
Destin anatomique
À la réponse pharmaceutique
Idéologique, sans éthique
De l’effondrement psychiatrique
Sous couvert scientifique
Statistique, systématique,
Apocalyptique dans la clinique

Au milieu de ce casse-tête
L’homme jeta sa basket
Prenez ce coup de savate,
Technocrates en cravates !
Et parti en sautillant
Le corps de nouveau parlant
Retrouver sa bécane

© 2026 Manon Verrier.
Tous droits réservés.

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Passerelles

Sarah Camous-Marquis

Cher Monsieur N*,
Je vous remercie d’avoir accepté d’entrer dans le débat avec l’École de la Cause freudienne(1). Nous manquons d’occasions de converser avec nos contradicteurs et vos arguments nous incitent à affûter les nôtres, c’est tout à fait bienvenu.

Vous nous dites que FondaMental est au service du bien commun: défense du soin et de la psychiatrie publique. Cependant, les analystes n’ignorent pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Lacan nous a maintes fois mis en garde contre l’idée de vouloir le bien de l’autre. Qui n’a jamais fait l’expérience de ce proche, plein de bonnes intentions, qui pense savoir ce qu’il faudrait faire à votre place? Il arrive souvent qu’on en soit agacé. Certains patients en saisissent le ressort avec une lucidité désarmante: Mais qu’est-ce qu’il me veut? On pressent là que le samaritain est animé par quelque chose qui lui échappe, et qui implique une satisfaction personnelle.

Nous pourrions interroger vos formules aux airs de dénégation, telles que «Il ne s’agissait ni de promouvoir une privatisation de la santé mentale, ni de flécher des crédits recherche vers le privé(2)», mais tâchons d’être plus précis. Il me vient cette question: pensez-vous qu’il existe encore une réelle différence entre le public et le privé? Il faut dire que la logique est devenue la même: elle est comptable. L’efficacité et la rentabilité comptables ont depuis de nombreuses années infiltré nos institutions publiques. Rapports chiffrés, coûts d’hospitalisation et durées moyennes de séjour conditionnent le soin, y compris pour ladite santé mentale. Un rapport de l’IGAS de 2019 mentionne clairement le moteur financier de l’affaire: les troubles psychiques sont «au premier rang des maladies en matière de dépenses de soins(3)». FondaMental s’inscrit dans ce droit fil. À cette logique du chiffre qui vaut en économie, s’allie celle qui vaut maintenant pour l’homme et son malaise, dont la science moderne promet de trouver la clé. La psychiatrie s’en voit restructurée, gouvernée par l’idée du prétendu bon sens, autrement dit du bien et du chiffre, au détriment de la rigueur scientifique et du débat public. Nous aurons à y revenir. En attendant, comme l’a dit un parent de patient à Thomas Insel, la maison brûle et vous cherchez la couleur de la peinture. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient mais on peut douter que ceux qui souffrent, promus autogestionnaires de leur capital santé mentale, soient ceux qui en tirent profit.

Ajoutons que si les membres fondateurs de FondaMental sont «exclusivement des établissements publics(4)», le principe d’une fondation est d’articuler l’intérêt général et le privé, notamment par sa dotation initiale. En ce qui concerne cette fondation, les fonds sont à la fois publics et privés. Un début de recherche permet d’apprendre que Stéphane Richard, son actuel président, navigue en spécialiste entre les deux domaines(5). Notons qu’il reste associé d’une banque d’affaire d’envergure mondiale. Rangé par Le Point dans la case des «mécanos de l’économie française(6)», c’est aussi un homme capable d’exploits, tel que connaître un redressement fiscal de 660 000 euros juste avant de travailler à Bercy(7). Retenons qu’il trouve «très souhaitable qu’il y ait des passerelles entre le public et le privé(8)». Appliquer ce précepte chez Orange relève d’une position politique; quand il s’agit de la souffrance psychique, cela devient une question épistémique qui exige la plus grande attention.

Les passerelles deviennent parfois des boulevards, voire des sauts d’échelles qui passent inaperçus. Ainsi on passe aujourd’hui facilement du public au privé, de la synapse à l’ensemble du fonctionnement psychique, de la parole à la machine, ou encore du capital au capital santé mentale. Les passerelles ouvrent à des hybridations dont il faut mesurer les conséquences; elles donnent à l’occasion naissance à des chimères ou des monstres.

Ces débuts de précision s’imposaient alors que vous avez été prompt à en venir au point Godwin qui aurait pu fermer le débat que vous venez de rejoindre.


(1) Cf. N.*, «Présentation de FondaMental», L’École Débat, n°16, 23 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(2) Ibid.
(3) Inspection générale des affaires sociales, «Prise en charge coordonnée des troubles psychiques: état des lieux et conditions d’évolution», rapport 2019, disponible en ligne: «Le coût médical
global directement associé à ces affections est de […] 14 % des dépenses d’assurance maladie.»
(4) N.*, «Présentation de FondaMental», op. cit.
(5) Il a notamment occupé des fonctions chez Vivendi, Nexity, Veolia, France Telecom, Orange, ou encore à Bercy.
(6) «Stéphane Richard, le PDG de Bercy», Le Point, 13 septembre 2007, archives.
(7) Cf. entre autres: Bacqué R., «Stéphane Richard, l’ombre de l’affaire Tapie», Le Monde, 10 juin 2013, disponible sur lemonde.fr.
(8) «France Télécom: pas de conflit d’intérêt selon Richard», Challenges, 18 mai 2009, disponible sur challenges.fr.

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