LQ N°54
Le positivisme scientiste
par Valentine Dechambre
Le vel de la psychanalyse
par Bérengère Nicolas

Au début du XXe siècle, un jeune homme de dix-sept ans écrivait à son père: «il est assez dans le caractère français de croire qu’on transforme les habitudes d’un peuple et ses idées avec des lois et à coup de décrets: Article I. Tous les Français seront vertueux. Article II. Tous les Français seront heureux. C’est le type de toutes nos réformes qu’il s’agisse de politique, de colonisation ou d’éducation. […] Et si je veux me conformer entièrement à ce que je veux te dire, il me faudrait un certain courage: car sous un régime soi-disant démocratique, il n’y a pas de nation plus hiérarchisée que la France…[1]»
Ce jeune homme, vous l’aurez reconnu, c’est Jacques Lacan. Sa lettre a été publiée dans Lacan Redivivus.
Un siècle plus tard, cette lettre n’a pas pris une ride. C’est à coups de décrets et de lois qu’on voudrait obtenir de l’opinion publique une adhésion sans réserve à l’idéologie neurodéveloppementale qui étend ses principes à tous les domaines de l’expérience humaine, au nom d’un Autre providentiel à la fois obèse et irréaliste. Les effets de ce positivisme scientiste sont là, déjà largement répandus: morosité, déprime, ennui. Extinction du sentiment de la vie.
Il fut un temps, pas si lointain, où un certain adage dans notre Champ freudien consistait à apprendre à «parler la langue de l’Autre», la langue des administrations. Cela afin, pensait-on, de pouvoir continuer à frayer son chemin dans «l’air» du temps sans se laisser intimider par cet Autre, faisant mine de lui obéir tout en n’étant pas dupe. Une forme de résistance en quelque sorte. N’y a-t-il pas eu là quelque naïveté? La réponse aujourd’hui est cinglante: cet Autre veut asphyxier la psychanalyse, partout où elle résiste. «C’est la nouvelle inquisition. […] On traque désormais les faux convertis.[2]»
Nul salut désormais pour celui qui refuserait d’entrer dans cette folie de la norme qui est devenue la règle du monde humain.
Lacan a fait le pari de fonder une École qui serait une base d’opérations contre l’empire du conformisme. L’action lacanienne en cours actualise ce pari par son combat mené contre ce parangon de la morale qu’incarne soudain la Haute autorité de Santé (HAS) en matière de santé mentale avec ses «recommandations de bonnes pratiques». En déterminant des règlements, puis des règlements pour régler les dérèglements de ces règlements, la HAS a cette idée incongrue qu’elle parviendra à réduire ce qui fait objection à l’illusion d’un bon fonctionnement démocratique du mental: l’irréductible du réel, le symptôme, soit tout ce qui tient à la singularité du désir et de la jouissance, et qui n’est pas politiquement correct!
Transmettre l’héritage de Lacan implique d’assumer la responsabilité d’un désir et d’un travail pour la cause analytique. Au service du discours analytique, l’action lacanienne se vivifie par la mise de chacun qui s’y engage, à sa façon, dans son style.
[1] « Lettre de Jacques Lacan à son père, 1918 », in Miller J.-A. & Alberti C. (s/dir.), Lacan Redivivus, Ornicar?, Hors-série, Paris, Navarin, 2021, p.154-157.
[2] Miller J.-A., Le Neveu de Lacan. Satire, Paris, Verdier, 2003, p.132.

