Lacan Quotidien n°53 – Les bonnes notes – Nathalie Georges-Lambrichs

Sur Les Bonnes Notes de M.-P. Hascoët (Canoë, 2026).

Marie-Pierre Hascoët, historienne, publie sous le titre Les Bonnes Notes son premier roman.
Le rythme du récit et son style m’ont rappelé Les Choses de Georges Perec(1965). Le livre réussissait le tour de force de nous toucher dans notre présent immédiat ; pas moi, pas lui, ni elle : « nous », l’être social intime qui se dérobe en chacun de nous et se perdrait, n’était, soudain, la pénétration d’un regard sortant de l’ombre et lui donnant asile dans des personnages de roman, saisis pour leur héroïsme ou leur forfaiture et rendus à leur génération anonyme. Leur aveuglement, leur soumission, leur douleur sont les nôtres. La dystopie du roman enfante notre monde commun et grave l’eau-forte de son souvenir dans une mémoire d’avenir. Notre monde court-circuite la société qui déconsiste au fur et à mesure que notre aperception singulière nous pousse à faire part de notre point de vue insoluble dans aucune communauté, sinon de lecteurs.  

Marie-Pierre Hascoët réussit à faire que les gens auxquels elle prête vie soient à la fois des individus, des types et des personnes, et même des sujets avec leurs semblables qui, soudain, se révèlent étrangers. Ainsi nous mêle-t-elle à quelques familles, portant sur deux ou trois générations, faites de grandes et de petites personnes bousculées par les mots que leur langue façonne, déforme, ampute, formate, dessinant les contours de leurs castes ou de leurs potes, ainsi que les silhouettes d’un flic solitaire et mélancolique, d’une caissière de Monoprix ou d’un curé pas trop antipathique, que l’historienne enchaîne dans la trame du roman, y faufilant de son écriture  cristalline les heurts impensables entre les uns et les autres qui se bousculent croyant s’aimer ou pire, entre deux portes ou deux maisons à vendre, cachés dans des albums de photos qui mentent ou se perdent comme des gifles, fleurant le parfum triste des amitiés pourrissantes.

Alors apparaît le motif, l’image sérigraphique dans le tapis brodé de notes, de zéro à dix, assénées ou cryptées, omniprésentes, hypocritement facultatives, notes, notes, notes, bafouant la majesté des mots qui firent le lit de notre mince humanisme, ces mots sur lesquels Freud nous enjoint de ne pas céder, si nous voulons ne pas céder sur les choses.

Ces notes scandent aujourd’hui tous les âges de la vie, les moments de l’existence. Elles estampillent et grapillent les zones d’ombre où s’étiraient des phrases devenues obsolètes, anonymisant ceux qui les décernent comme des récompenses ou des châtiments, les négociant pour se racheter, fût-ce au détriment d’une d’amitié tout à coup protestée comme une lettre de change. Des notes tombent en pluie et précipitent en grilles enfermant chacun de nous dans un item, doté de data.

Échapper à la notation? Qui ose encore penser que ce soit possible? Les échelles se superposent, se croisent, se renforcent, doublant les labyrinthes des prisons où Piranese a enfermé le ciel, qui seul dans la nuit noire reste une échappatoire pour les purs réfractaires aux échéances.

Qui d’autre, sinon quelque part, quelqu’un, une femme aujourd’hui qui écrit, dont l’attente contagieuse rend le désir tellement désirable ?

Ce roman si dépouillé, épris de précision, est plus qu’une fiction : une déposition, tombée de l’œil mort d’un dieu dont nous savons qu’il est parmi nous, diffracté, en autant de lettres mortes, en souffrance de déchiffrage ou de déchiffrement.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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