Lacan Quotidien n°53 – Quel monde voulons-nous ? – Dalila Arpin

Les dernières tentatives pour retirer tout financement public aux institutions orientées par la psychanalyse, ou dont des professionnels sont formés dans cette orientation, nous amènent à nous poser une question de taille: Quel monde voulons-nous? Un monde sans paroles, un monde où l’on n’ait plus rien à (se) dire, un monde où ce qui fait l’exil de chacun du rapport qui n’existe pas, et qui le rend unique, soit tu ou nié à jamais?

«En sa matière, l’artiste toujours le précède et [le psychanalyste] n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie[1]», dit Lacan à propos de Marguerite Duras. Deux films sortis récemment témoignent des dimensions ravalées de la parole. La parole réduite à la communication par la Haute autorité de Santé (HAS) serait-elle la règle dans le monde qui vient?

Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas met en scène, sous une forme romancée, l’un des spin-doctors de Poutine, appelé Vadim Baranov dans la fiction. Inspiré de faits on ne peut plus réels, le long-métrage basé sur l’excellent ouvrage de Giuliano Da Empoli, lui-même ancien spin-doctor de Mateo Renzi, révèle les pouvoirs de la parole à des fins de manipulation politique.

Il retrace la trajectoire d’un jeune qui évolue dans les sphères underground de la Russie post-soviétique, mu par des idéaux de gauche. Il entre facilement dans le système médiatique, travaillant dans la télé-réalité, où il découvre qu’avec la parole on peut infléchir l’opinion des gens. Il est alors présenté à un officier du KGB, que les magnats préparent pour succéder à Eltsine, déjà déclinant, au point qu’on l’attache par une ceinture à sa chaise pour le faire parler en public.

Vadim Baranov exerce ses talents de manipulateur en conseillant ce successeur qu’on appelle déjà «le tsar». À ses détracteurs, il annonce, avec calme et d’un ton monocorde, qu’ils ne sont plus les bienvenus, voire qu’ils doivent s’exiler de la Russie. Et il lui souffle de mener la guerre en Tchétchénie.

Father, Mother, Brother, Sister de Jim Jarmusch, qui a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise, fait valoir un statut différent de la parole, qui s’abîme dans le silence. On assiste à des réunions familiales où personne n’a rien à se dire. Les participants ne sont que des coquilles vides. Famille apparaît comme un signifiant vide. La famille n’en reste pas moins à la fois le lieu de «la langue que l’on parle» et «unie par un non-dit»[2], comme le pointe Jacques-Alain Miller. La parole devient suspecte, chacun guettant chez l’autre les traces d’une vérité.

Dans le premier épisode intitulé Father, au cours de la conversation qu’engagent le frère et la sœur sur le trajet d’une rare visite au père, nous apprenons que celui-ci cache bien son jeu et cherche à soutirer de l’argent à son fils, sous prétexte de travaux indispensables dans sa maison. Chez le père, l’ambiance est tendue et la moindre parole trahit le mensonge paternel, par bouts, entre les lignes.

L’épisode Mother est introduit par une séance téléphonique de la mère avec sa psy, seul moment où une parole pleine parvient à se dire: «Oui, je vois encore mes filles…» S’entend l’intenable. Pourtant, le thé avec ses filles est une cérémonie qui se répète tous les ans, à l’identique. Une fois attablées, aucune conversation n’est possible. L’absence de paroles est saisissante, et l’on devine que la mère, qui d’emblée interdit à ses enfants de parler de son travail d’écrivain à succès, ne peut rien leur dire qui ne les gêne ou qui ne touche des points de sensibilité, aussi vifs qu’inexplorés.

Dans la troisième histoire, à la suite du décès de leurs parents, brother and sister se retrouvent dans l’appartement où ils ont grandi. Ils se parlent affectueusement et sans difficultés, mais découvrent à quel point leurs géniteurs leur étaient étrangers. Des documents que le frère a sauvegardés dévoilent des aspects de leurs vies méconnus jusqu’alors. La parole n’a rien transmis à propos de ces papiers et le mystère de leurs ascendants demeure. Restent de vieux meubles dont ils ne savent que faire.

Les dernières conclusions de la HAS cherchant à éliminer la psychanalyse de l’ensemble des pratiques recommandées dans la prise en charge de l’autisme mettent en jeu les deux statuts de la parole évoqués par ces productions artistiques.

Elles se présentent comme bienveillantes, alors qu’en vrais mages, elles manipulent l’opinion publique en lui faisant croire que si une pratique n’est pas scientifique au sens de la HAS, elle n’a aucune valeur, pas d’efficacité, et pourrait même être néfaste.

On peut dès lors avoir l’impression qu’on applique à la psychanalyse une rigueur inconnue pour d’autres pratiques professionnelles. Si une mauvaise rencontre avec un praticien peut arriver, et aussi qu’on préfère se détourner de la discipline qu’on lui attribue, cela justifierait-il que la HAS évince toute pratique qui s’en inspire, quelles que soient les bonnes rencontres dont témoignent la plupart des patients? Aïe, ce dentiste m’a blessé —Interdisons les soins dentaires! à qui bénéficierait une telle conclusion?

Dans les sciences dures, on considère une efficacité scientifiquement prouvée lorsqu’on applique un traitement à un groupe expérimental et qu’on le compare à un groupe témoin qui ne l’a pas reçu. On reproche à la psychanalyse de ne pas prendre appui sur ce modèle. Mais la praxis analytique ne s’inscrit pas dans la démarche des sciences dures: elle ne fait pas appel à des protocoles, en tant qu’elle tient compte de la singularité de chacun –sans que cela dénote une compétence réduite ou moins bien orientée.

Un autre statut de la parole, mis en évidence cette fois-ci par le film de Jarmusch, n’est pas moins révélateur quant aux propositions actuelles de la HAS. Dans le film, la parole semble réduite à des échanges conventionnels, comme si les personnages s’efforçaient de suivre un protocole de la bonne conduite à tenir en famille, éludant des questions plus épineuses. Sans l’expérience analytique, la difficulté de dire reste dans l’impasse.

Ne pas entendre ce que des malaises diffus ou des symptômes constitués ont à dire concourt à faire la sourde oreille à ce qu’une douleur a de plus intime, d’inédit, pour se satisfaire de l’observer et de la comparer à des groupes témoins participant à l’expérimentation scientifique. Sans doute est-il plus aisé de ranger les patients dans des cases –qui sont elles-mêmes le fruit de statistiques– que de s’orienter à partir du réel auquel chacun est confronté.

L’un des enseignements de la psychanalyse, que nous veillons à ne pas taire, est justement de tenir compte de la rencontre d’un sujet qui parle, avec la jouissance, rencontre qui est traumatique. Il en résulte un symptôme qui prend à sa charge l’itération de ce Un de jouissance hors sens. La rencontre avec un psychanalyste donne la chance d’assumer le «non-sens de cet Un qui, dans le symptôme, itère sans rimes ni raison[3]» et de s’en servir.

Empêcher les praticiens orientés par la psychanalyse de recevoir les patients sans l’intermédiation de questionnaires[4] reviendrait à fermer la porte au bien dire.

Parions sur le symptôme et son insistance pour nous rappeler qu’on parle pour faire signe à cette jouissance indomptable et pour tenter de la rendre plus vivable. Il n’y a que la psychanalyse et son orientation pour en tenir compte et s’en occuper. Si nous ne voulons pas d’un monde manipulé ou bâillonné, il nous revient de rester vigilants à ces tentatives de ravaler ce que la parole a de plus précieux.

[1] Lacan J., «Hommage fait à Marguerite Duras, du Ravissement de Lol V. Stein», Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.192-193.
[2] Cf. Miller J.-A., «Affaires de famille», in Sommer-Dupont V. & Vanderveken Y. (s/dir.), Enfants terribles et parents exaspérés, Paris, Navarin, 2023, p.163-164.
[3] Miller, J.-A., «L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit. Le texte de ce cours du 4 mai 2011 a été publié dans Quarto, n°124, mars 2020, p.12.
[4] Rezki C., «Déclenchement et émergence», Intervention à la Section Clinique Ile-de-France, le 20 février 2026, inédit.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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