Lacan Quotidien n°25 – Un droit pour tous qui fait taire chacun – Adeline Suanez

Adeline Suanez

Dans Malaise dans la civilisation, Freud donne une orientation : « Aucun conseil […] n’est valable pour tous(1)» – il l’écrit en 1929 alors même que déjà fait rage la quête du bonheur et du bien-être. La position de la psychanalyse s’oppose donc, dès l’origine, à l’idée de délivrer un mode d’emploi pour tous. Ce point éthique se retrouve sous la plume de Lacan en 1978. Il avance que la psychanalyse est le seul discours qui, ne se prenant pas pour la vérité, exclut la domination(2). Lacan précise que la psychanalyse ne vise pas l’universalité du discours, des méthodes, ni de la vérité. Cela tient au fait que La vérité n’existe pas, en tant qu’elle vaudrait en tout temps, tout lieu, pour tous, plutôt est-elle variable.

Cependant, la domination actuelle du discours du droit a pour effet que sont revendiqués des droits pour tous, sans distinction, et que l’on renvoie chacun à ses responsabilités –voire à sa culpabilité. En effet, l’envers du pour tous se fait déjà entendre : au nom du droit de tous d’être diagnostiqués avec précision, merci à chacun de ne pas continuer de souffrir! Ce sont aujourd’hui moults méthodes, outils et objets qui sont mis à la disposition de tous pour arriver à cette fin. Peut-on encore se plaindre de ne pas y parvenir?

L’accueil de la souffrance humaine n’est pas la question qui occupe les managers de la fondation FondaMental, bien plus vivace est l’idée de la faire taire.

La «santé mentale» est le nouvel ordre public, un ordre de fer(5) . Soyez en forme et productifs, pour répondre à la définition de la santé mentale par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), à savoir un «état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté(6)» –dont acte.

Pour que la civilisation tienne, il s’agit de prendre en compte et de s’orienter à partir de la jouissance –qui marque le vivant en chacun– et de la variabilité des vérités.

Nécessaire aussi est le lien social –«En fin de compte, il n’y a que ça, le lien social!(7)», dit Lacan. Une somme d’individus, aussi pleins de santé mentale soient-ils, ne fera jamais civilisation. Aussi la singularité de la psychanalyse ne rentre-t-elle pas dans le rang d’un discours universalisant, désormais en union libre avec le discours du capitalisme. Peut-on supposer que ce grain de sable cause la haine qui parfois la vise?

Se révolter de la bonne manière
La haine éhontée qui s’exprime contre la psychanalyse se repère notamment dans la misologie qui l’accompagne. Jean-Claude Maleval(8) le démontre, pointant des études fallacieuses qui voilent à peine leur secret: avec cette visée du diagnostic des «neurones défaillants», il n’est plus question d’interroger le malaise civilisationnel qu’implique le discours du capitalisme. La psychanalyse donne à voir et à entendre ce qu’y s’ignore ostensiblement. Elle dérange, cela a toujours été sa marque.

Désormais, il nous revient, dans l’École de la Cause freudienne, de répondre, de résister et de se révolter –autrement que sur le mode du suicide(9). La psychanalyse n’ignore pas la pulsion de mort, aussi peut-elle se situer du côté du vivant et –comme l’ont rappelé Christiane Alberti et Jacques-Alain Miller lors de la dernière journée Question d’École(10)– de l’Éros.

(1) Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1992, p.30.
(2) Cf. Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », in Miller J.-A. (s/dir.), Scilicet. Tout le monde est fou, Paris, ECF, 2023, p. 21. : « Il y a quatre discours. Chacun se prend pour la vérité. Seul le discours analytique fait exception [car] ce discours exclut la domination […] Il n’a rien d’universel ».
(3) Freud S., Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 37.
(4) Cf. Miller J.-A., « Rien n’est plus humain que le crime », Mental, n°21, septembre 2008, p.7-14.
(5) Cf. Miller J.-A., « Santé mentale et ordre public », Mental, n°3, janvier 1997, p.15-26.
(6) Définition de la santé mentale, disponible sur le site de Santé Publique France.
(7) Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 51.
(8) Maleval J.-C., « La psychiatrie de précision n’est qu’une promesse », Lacan Quotidien, n°8, 14 janvier 2026, disponible sur lacanquotidien.org.
(9) Cf. Miller J.-A., « Comment se révolter ? », La Cause freudienne, n°75, juillet 2010, p.75.
(10) Cf. interventions de J.-A. Miller & C. Alberti lors de la séquence « Épars désassortis », Question d’École. L’Action lacanienne, Paris, 24 janvier 2026, inédit.

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