N°39
Bonnes pratiques en notre démocratie, par Marie-Claude Pezron Forestier
Oser relever la tête, par Jeanne Capitis

Oser relever la tête
Jeanne Capitis
Personne n’échappera aux affligeantes recommandations de bonnes pratiques professionnelles (RBPP) de la Haute Autorité de santé (HAS), y compris dans les institutions hors du champ de la psychiatrie. Croire l’inverse est un leurre. Ce serait s’en remettre à un je n’en veux rien savoir. Énoncer qu’il suffit d’être optimiste, c’est croire au petit bonheur la chance !
Notre devoir n’est-il pas, lorsque nous soutenons en acte le discours analytique, de nous opposer à ces recommandations infâmes pour rendre ses lettres de noblesse à la psychanalyse ? Faire le mort, se résigner, baisser la tête face à un tel discours délétère accentue le risque que ces recommandations de la HAS soient rendues juridiquement opposables.
Dignité de l’intranquillité
Comme le souligne Anaëlle Lebovits-Quenehen: «Nos adversaires ne savent pas tous ce qu’ils visent –la disparition du discours analytique(1)». Un chargé de mission en institution énonce avec assurance: «La psychanalyse est devenue désuète en institution, enlevons cette référence de nos projets d’établissements!», alors que par ailleurs il a des affinités avec la psychanalyse. Je sors du silence qui envahit l’auditoire et interroge: quelle mouche l’a piqué ? Il évoque la HAS, mais aussi sa propre tranquillité. Nous en avons débattu; la difficulté de s’opposer à un discours qui veut s’imposer est manifeste. La possibilité d’en débattre n’aura pas suffi cette fois. À défaut de pouvoir prendre appui sur l’impossible, il démissionnera peu après de ce poste.
Le bien-dire que nous enseigne l’expérience analytique ne doit-il pas porter au-delà de la séance et nous permettre de ne pas reculer devant la pulsion de mort? La psychanalyse et l’inconscient se conjuguent plutôt avec l’intranquillité, ce qui nous maintient en éveil. Certains ne savent pas ce qu’ils font. Nul n’est obligé de rester dans l’ignorance et de se fondre dans cette ambiance de débilisation généralisée, qui égare et nourrit le discours de la haine de l’Autre. Notre pari –appuyé sur notre savoir-faire– est qu’ils peuvent trouver un chemin vers le désir d’en sortir.
Prise de parole
Au moment du projet d’amendement n°159(1) qui prétendait dérembourser les pratiques s’inspirant de la psychanalyse, la majorité des directeurs d’institutions dans le secteur médico-social étaient d’abord dans la méconnaissance totale de ce qui s’y jouait. Parler avec eux a eu des effets, jusqu’à leur prise de position en opposition à cet amendement, et à nous autoriser à la diffuser largement.
Le combat continue. S’opposer au discours de la HAS paraît plus difficile pour ces mêmes personnes. Si désobéissance il y a, les institutions sous leur responsabilité seront alors mal notées au moment de la visite de certification de la HAS, et la menace explicite du délégué interministériel à la stratégie nationale pour les Troubles du neurodéveloppement, Étienne Pot(3), pourrait être mise à exécution comme pour La Borde, La Chesnaie et La fondation Vallée.
Les institutions sont sous la coupe de la HAS. Elle n’a d’autorité (scientifique et organisationnelle) sur le champ psy que le nom, car son autorité est devenue autoritarisme.
Plus permis de parler ?
Récemment, une personne,qui relaie fréquemment en institution le discours de la HAS, a réagi à mon exposé clinique sur un ton autoritaire et irrespectueux pour la souffrance des enfants comme pour notre travail: «Il n’est plus permis de nos jours de parler d’enfants de l’Aide sociale à l’enfance [ASE] présentant des symptômes! Ils doivent suivre et faire comme les autres, sans exception, et retourner au plus vite dans leur famille, sur leur lieu naturel!» Quand le naturel revient au galop, sa force n’est pas à sous-estimer. Tout le monde autour de la table a baissé la tête. Je me suis sentie seule face à cette entreprise relevant de l’imposture, bien que beaucoup de collègues psychologues et la direction avec lesquels j’en ai parlé ensuite, aient été outrés par ces propos.
Pathologie psychique, connais pas
Depuis plusieurs mois, nous faisons localement un autre constat, en lien direct avec le discours de la HAS: les enfants de l’ASE présentant des pathologies psychiques ont vu leurs dossiers de demandes d’aides auprès de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) refoulés, avec rejet de toutes nos préconisations. Des parents ayant fait appel de la décision se sont vu tenir un discours autoritaire et malveillant: leur incapacité à s’occuper de leur enfant et à les aimer leur a été reprochée.
La MDPH locale semble main dans la main avec l’Agence régionale de santé (ARS) et la HAS. Ces administrations manifestent la même visée: rentabiliser et faire des économies, sans éthique, aux dépens des êtres parlants les plus démunis. Elles se font les exécutants de la propagande mensongère des RBPP de la HAS, en usant de la même tactique que le délégué interministériel relevant de la menace et de l’autoritarisme.
Ne laissons pas la clinique du sujet pris dans sa singularité être mise au placard. Il est impensable de faire fi de l’usage de la parole, de ses incidences, de ses pouvoirs et de son interprétation, et autoritairement de faire taire les patients et leurs parents, de les réduire au silence mortifère.
Têtes à relever
«Le pouvoir administratif s’est imposé aux hommes politiques, et ils baissent la tête. Il faut les aider à la relever(4)», proposaient Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner, dans leur Entretien sur une machine d’imposture. Certains hommes et femmes politiques, pas tous, se laissent imposer un discours univoque, soudain transformés en adversaires «convaincus de faire avancer le monde en scientifiques et en humanistes –pour se trouver beau(5)». Face à cette «machine d’imposture», ne faut-il pas aider aussi les directeurs d’institutions sensibles à la pluralité des soins et au discours analytique à relever la tête ?
(1) Cf. Lebovits-Quenehen A., «Contrer la propagande avec dignité», Lacan Quotidien, n°34, 18 février 2026, disponible sur lacanquotidien.org.
(2) Amendement no 159 au PLFSS 2026, déposé au Sénat le 14 novembre 2025, et retiré.
(3) Pot É., «Autisme: “Les recommandations de la Haute Autorité de santé peuvent faire jurisprudence”», entretien avec S. Cabut, Le Monde, 12 février 2026, disponible sur internet : «À chaque fois que j’aurai connaissance d’interventions non validées [par la HAS], je déclencherai une inspection administrative».
(4) Miller J.-A. & Milner J.-C., Évaluation. Entretiens sur une machine d’imposture, Paris, Agalma, 2004, p. 28, rééd. Voulez-vous être évalué ?: entretien sur une machine d’imposture, Paris, Grasset, 2004.
(5) Lebovits-Quenehen A., «Contrer la propagande avec dignité », Lacan Quotidien, op. cit.

