N°39
Bonnes pratiques en notre démocratie, par Marie-Claude Pezron Forestier
Oser relever la tête, par Jeanne Capitis

Bonnes pratiques en notre démocratie
Marie-Claude Pezron Forestier
Nous apprenons que la Haute Autorité de santé (HAS) a classé la psychanalyse parmi les pratiques non recommandées concernant ledit «trouble du spectre de l’autisme». La HAS invoque les avancées scientifiques actuelles comme fondement de ses recommandations, lesquelles se présentent comme pointues alors qu’elles s’en tiennent toujours à cette dénomination vague et équivoque de «trouble» pour qualifier l’autisme. Rappelons qu’étymologiquement ce signifiant renvoie à ce qui n’est pas limpide, qu’on ne voit pas clairement, issu du latin turbidus, troublé, agité et turbulentus, agité, en désordre.
La HAS noie aussi la psychanalyse au sein d’une liste de techniques aussi récentes que diverses, sans opérer de distinction. La psychanalyse est pourtant une méthode s’appuyant depuis Freud sur un corpus épistémique et théorique rigoureux toujours en évolution et une littérature clinique démontrant, entre autres, des effets thérapeutiques indéniables, dans le respect des particularités des sujets pour qu’advienne leur singularité.
La HAS, comme l’indique Michel Grollier(1), ne se satisfait pas de ne pas recommander, elle prétend imposer à tous ce qu’elle considère comme de «bonnes pratiques», y compris par des démarches légales opposables –le délégué interministériel Étienne Pot ne s’en cache pas en menaçant d’inspections les institutions et les soignants qui ne les appliqueraient pas(2).
La France, pays de la Déclaration universelle des droits de l’homme, dénie donc à ses citoyens le droit de choisir les options cliniques qu’ils souhaitent. Comment ne pas repérer là un glissement autoritaire, signe, parmi d’autres, du péril qui guette notre démocratie.
Les nouvelles directives de la HAS suscitent donc un grand émoi, quand on sait que la psychanalyse est une praxis qui permet d’accueillir les êtres parlés, quand ils sont assaillis par un réel dont ils peinent à se défendre, en les reconnaissant d’emblée comme des sujets. Les praticiens orientés par la psychanalyse, grâce à leur solide formation, peuvent accompagner les très jeunes enfants qui n’entrent pas dans le langage et respecter leurs « actes de sujet(3)» aussi étonnants qu’ils soient. Pas à pas, ils les aident à se construire un corps et à devenir des êtres qui parlent.
Quand ces sujets ne trouvent plus abri dans les institutions traditionnelles, ces praticiens d’orientation psychanalytique sont souvent le dernier recours. Qu’ils exercent à l’hôpital ou en instituts médico-éducatifs, ils savent que l’angoisse qui dévaste parfois les sujets autistes ne se traite pas par des mesures éducatives comme le renforcement positif, mais en trouvant au cas par cas comment y faire bord pour les apaiser. Ils le savent parce que dans leurs longues analyses, ils ont éprouvé leur propre angoisse et s’y sont confrontés.
Préconiser des pratiques désignées comme «bonnes», auxquelles tous doivent se plier, alors que le signifiant «trouble du spectre autistique» démontre que la recherche scientifique bute autant sur le diagnostic que sur l’étiologie de l’autisme, relève d’une tentative d’assujettissement des soignants.
Rappelons que dans les années cinquante, la lobotomie était considérée comme une «bonne pratique». Cette opération aux séquelles irréversibles s’appuyait sur l’identification des localisations cérébrales par les neurosciences de la fin du XIXe siècle. Le film de Miloš Forman Vol au-dessus d’un nid de coucou, multi-oscarisé, témoigne, en 1975, de la barbarie d’un usage de ladite bonne pratique qui devait concerner les patients atteints de graves pathologies psychiques.
La HAS se félicite de voir déchoir la psychanalyse en lui refusant son label de «bonne pratique» pour l’autisme, au détriment des autistes, de leurs familles et de notre société.
Dans son texte «Jouer la partie», Jacques-Alain Miller indique que la psychanalyse est devenue «une affaire publique(4)». Il y parle déjà, dans le contexte de l’époque, du «sentiment d’urgence qu’il pourrait y avoir à la défendre» et du «temps de Freud […] [où] on avait le sentiment très vif qu’il existait une cause analytique et […] qu’elle avait besoin des psychanalystes(5)», pour exister et ainsi assumer, comme Lacan l’écrit, «le devoir qui lui revient en notre monde(6)».
Désormais, la psychanalyse n’est plus seulement une affaire publique mais un bien public comme en témoigne la fréquentation constante des Centres psychanalytiques de consultation et de traitement.
L’autoritarisme et ses exigences administratives s’infiltrent dans notre démocratie. Inventer comment les contrer est le devoir qui nous incombe pour déjouer la mort annoncée de la psychanalyse.
(1) Cf. Grollier M., «Nouveau coup médiatique contre la psychanalyse», Lacan Quotidien, n°31, 14 février 2026.
(2) Cf. Pot É., «Autisme: “Les recommandations de la Haute Autorité de santé peuvent faire jurisprudence”», entretien avec S. Cabut, Le Monde, 12 février 2026.
(3) Poblome G., « Préliminaire », in collectif, Savoir ne pas savoir. La pratique à plusieurs avec Virginio Baio, Antenne 110, 2025, p.14.
(4) Cf. Miller J.-A., «Jouer la partie», La Cause du désir, n°105, juillet 2020, p.19.
(5) Ibid., p.20.
(6) Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.229.

