N°37
Les ogres, par Pénélope Fay
L’amour des livres
Réarmer les mots, par Manon Verrier

L’amour des livres
Réarmer les mots
Manon Verrier
À propos de Croire. Sur les pouvoirs de la littérature, de Justine Augier.
Cet essai fait écho au livre de Jean-Pierre Siméon(1) proposé par Caroline Doucet que je remercie pour cette belle découverte.
Réagissant au contexte de l’époque, «prodigue en menaces et en sombres horizons», Justine Augier a choisi l’écriture comme geste politique afin de «redonner de l’épaisseur au temps», contrastant avec notre époque qui vit dans l’immédiateté, mais aussi en ce qu’elle fait lien avec l’altérité, avec l’exil «dans une période où le désir de même est très violent(2)». Ce livre se fait aussi recueil de nombreuses références littéraires qui permettent d’éclairer un peu mieux notre vision du monde actuel.
J. Augier nous rappelle la puissance des mots, qui eux seuls peuvent faire acte de résistance, en introduisant dans le réel une coupure ainsi qu’un déplacement par le symbolique: «j’ai pensé trouver de quoi tenir en me tournant vers ce que peut la littérature contre ce qui entrave […] en revenant à cette croyance ténue mais entière en une capacité des phrases à changer quelque chose au réel, par l’entremise de ceux qui lisent(3)».
Dans une «éthique du Bien-dire(4)» propre à l’analyse, la littérature devient alors un lieu de l’expression et de la vérité subjective, «rouvrant ainsi la possibilité du futur, que chacun parle en son nom. Que chacun résiste à l’oubli général, parce que tout comme la prison et l’exil, l’oubli est d’ordre politique(5)» et invite donc à faire rupture avec l’unité, avec l’identique qui empêche la rencontre avec l’Autre comme le voudraient les réformateurs décidés de la psychiatrie. Lire, c’est aussi faire l’expérience de la surprise et de la rencontre avec d’autres voix qui résonnent en soi.
Dans cette même optique, bien-dire équivaudrait aussi à résister face à l’appauvrissement de la langue tel que nous pouvons l’observer dans notre société actuelle à travers les médias, comme le remarque l’auteur, mais aussi dans les argumentaires qui n’en sont plus à force de répétitions, de néologismes et de raccourcis. Comme le soulignait George Orwell dans 1984, «à la fin, nous rendrons le crime de pensée littéralement impossible, parce qu’il n’y aura plus de mots pour l’exprimer(6)».
La littérature et la psychanalyse ont cela de commun qu’elles tentent de cerner l’indicible et permettent ainsi au sujet de réarmer les mots face à l’impensable.
(1) Siméon J.-P., La Poésie sauvera le monde, Paris, Le Passeur, 2024. Cf. Doucet C., «
(2) Augier J., «Croire. Sur les pouvoirs de la littérature», entretien avec Actes Sud, YouTube, 6 janvier 2023.
(3) Augier J., Croire. Sur les pouvoirs de la littérature, Arles, Actes Sud, 2023, p.10.
(4) Lacan J., «Télévision», Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.541.
(5) Augier J., rapportant les mots de Yassin al-Haj Saleh, Croire, op.cit., p.15.
(6)Orwell G., Nineteen Eighty‑Four, London, Secker and Warburg, 1949, partie i, chapitre v: «Don’t you see that the whole aim of Newspeak is to narrow the range of thought? In the end we shall make thought‑crime literally impossible, because there will be no words in which to express it.» (traduction de l’auteure).

