N°31
Une dépêche de Marie-Hélène Brousse
FondaMental lave plus blanc, par Laurent Dupont
Nouveau coup médiatique contre la psychanalyse, par Michel Grollier
FondaMental lave plus blanc
Laurent Dupont
Ça y est, la Haute Autorité de santé (HAS)(1) a amorcé le mouvement, L’Express(2), Le Monde(3), Le Figaro(4)lui ont emboité le pas en quelques heures, sonnez trompettes de la renommée, l’opération «Lave plus blanc» est lancée.
Les communicants se sont démenés pour trouver des éléments de langage propres à frapper les esprits : «Pour prendre en compte les avancées scientifiques et l’évolution des pratiques professionnelles, la HAS a élaboré de nouvelles recommandations concernant le nourrisson, l’enfant et l’adolescent et fait le point notamment sur les interventions recommandées et celles qui ne peuvent l’être.(5)»
Quelles avancées scientifiques ? Mystère et boule de gomme.
«La psychanalyse et les thérapies inspirées par les théories de Freud ne sont pas recommandées pour ces patients, faute de preuves scientifiques permettant d’en étayer l’efficacité», lit-on dans L’Express. A-t-on interrogé des psychanalystes pour leur demander ce qu’ils en pensaient ? Que nenni.
N’oubliez pas, même si c’est dans L’Express, ce n’est pas du journalisme, c’est de la publicité. La publicité comparative est interdite en France depuis 1992 et la loi fut renforcée en 2016(6). Le but était d’éviter «le dénigrement» et la propagation de fake news. Cette campagne de publicité-là s’affranchit allègrement de ces «recommandations» car elle avance masquée. Elle se fait passer pour de la science et du journalisme.
La science, le faux nez de la pub du discours que sert FondaMental
FondaMental, c’est d’abord et avant tout un discours qui, désormais, se répand au-delà de FondaMental. Ce discours-là s’avance masqué, il a mis le masque de la science. Mais derrière ce masque, le discours de FondaMental est plus proche de celui de la publicité pour le Nouvel Omo et ses enzymes gloutons que des articles qui paraissent dans Science ou Nature. Pour ceux qui ont connu cette publicité et le fameux sketch de Coluche, la démonstration se voulait «scientifique» : les enzymes de la lessive mangent la crasse et votre linge est plus blanc. Traduisons-le en FondaMental : votre mental est souffrant? Avec FondaMental, on va vous re-booter le neurone.
Nous dirions que derrière le masque de FondaMental du discours de la science se cache le discours de la publicité et du management.
Dans leur cours, «L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique(7)», Jacques-Alain Miller et Éric Laurent analysent cette interprétation de Lacan : la montée au zénith de l’objet a(8). Cet objet met le plus-de-jouir comme agent d’un discours qui modifie la structure du discours capitaliste. Dans «Une fantaisie(9)», J.-A. Miller construit l’architecture de ce discours de l’hypermodernité et –oh surprise !– il a la même structure que le discours de l’analyse. Et il ajoute : «c’est-à-dire que chacun de ces quatre termes reste disjoint des autres dans la civilisation. Que, d’un côté, le plus-de-jouir commande ; de l’autre, le sujet travaille ; d’un autre encore, les identifications tombent remplacées par l’évaluation homogène des capacités ; et ceci pendant que les savoirs s’activent à mentir et à progresser aussi bien.(10)». Ce qui était «une fantaisie» trouve, avec FondaMental, à se réaliser sous nos yeux.
Du coup, si le discours de l’hypermodernité est équivalent dans ses termes au discours de la psychanalyse, a-t-on encore besoin de la psychanalyse? Autant l’éradiquer, ce sera plus simple. FondaMental lave plus blanc, il élimine les tâches, les manques, les bévues, les ratages. C’est ce que cette campagne de communication surgie dès le 12 février dans nos journaux tente de faire.
Quel est ce discours de l’hypermodernité ?

Alors jouons un peu, essayons-nous à une petite fantaisie sans prétention en en faisant le discours de la publicité.
À la place de (a), nous avons Omo, il n’y a sans doute pas d’objet davantage plus-de-jouir qu’une lessive qui lave plus blanc que blanc. Il s’adresse à S barré, et pourquoi est-il barré ce sujet? Parce qu’il tache tout le temps son beau tee-shirt, avec du chocolat, de la sauce tomate, de la moutarde… il tache ses torchons aussi, ses chemises, ses serviettes… Il n’y a pas plus barré que le sujet de la publicité pour lessive, c’est la bévue, le manque, le ratage à lui tout seul. En place de S1, nous avons le slogan : lave plus blanc que blanc, là rien à dire, ça emporte le morceau tout de suite. Et en place de S2 : la science de la lessive, les enzymes gloutons.

Finalement, ça ne marche pas si mal.
Posons-nous la question fondamentale, si j’ose dire : est-ce que ça marche avec le discours de FondaMental?
L’homme neuronal et son mental toujours un peu mal barré
Comme objet plus-de-jouir : FondaMental, qui nous propose une jouissance immense avec ses milliards d’économies, ses centres experts qui vont diagnostiquer la population, avec ses cerveaux tout neufs fonctionnant comme ils devraient tous fonctionner, sans faille.
À quel S barré s’adresse ce discours? Là, on a l’embarras du choix, l’homme neuronal et son mental toujours un peu mal barré, le sujet politique barré par son souci d’économie et d’une solution qui marche pour tout x –x, c’est vous, c’est moi, c’est une variable.
Il s’adresse aussi aux psychiatres, sujets barrés par la clinique dont chacun sait depuis Freud que c’est un impossible.
Il s’adresse au médico-social, barré par la gabegie des moyens déployés: avec FondaMental, la rentabilité sera au rendez-vous. Il s’adresse aux bureaucraties sanitaires, sujets barrés par leur soif d’évaluation toujours insatisfaite: avec FondaMental, l’évaluation est au cœur du projet.
Il s’adresse à l’Éducation nationale en lui faisant miroiter des classes d’enfants très sages. Il s’adresse aux parents avec une promesse de succès manipulant leur souffrance. Et bien sûr, il s’adresse à l’hypermodernité,car le temps présent est un sujet barré par l’histoire, empêtré par le fait qu’un sujet a une histoire.
Promesse d’un futur débarrassé de l’histoire
Avec FondaMental, on nous promet le futur, un futur débarrassé de l’histoire, avec des thérapies, évaluées et garanties par l’IA. Vous en doutez? Lionel Collet, président de la HAS, a donné une interview édifiante à PharmaBoard(11), il y évoque sans détour l’importance croissante des données de santé, de l’intelligence artificielle et des outils algorithmiques dans l’évaluation des pratiques médicales. La HAS, si on le suit, doit se préparer à intégrer ces technologies pour sécuriser les décisions et objectiver les parcours de soins. Si cette garantie offerte par les datas n’est pas du pur plus-de-jouir, on ne sait pas ce que c’est.
Et quel serait le signifiant-maître? La science évidemment, avec son neuro.
Et en place de S2 soutenant tout cela, des études de marché présentées comme des études scientifiques aussi crédibles que les enzymes gloutons, réalisées parfois avec des panels de 5 personnes.
C’est convaincant, aussi convaincant qu’une publicité pour Omo.
Propagande : pas besoin d’être cru pour passer
Le discours de FondaMental est comme celui de la publicité, il est fake, mais il passe. Il n’a pas besoin d’être cru pour passer. Personne ne croit aux enzymes gloutons ou qu’une femme a un orgasme en mangeant une glace magnum, mais le consommateur achète quand même de la lessive ou de la glace. Le consommateur achète du FondaMental, parce que ce discours est partout, dans le médico-social, la psychiatrie, le handicap, l’Éducation nationale, chez le législateur, chez les parents, les patients… Ce n’est plus de la publicité, c’est de la propagande et la propagande, c’est un discours au service d’un produit ou d’une idéologie.
Le but de la publicité, c’est d’entrer dans votre langue, dans la langue concrète que parlent les gens(12) pour reprendre l’expression formidable de Lacan, c’est de modifier les signifiants avec lesquels vous vous représentez le monde. Son but, ce n’est pas d’être crue. Le sketch de Coluche a plus fait pour la pérennité du nom Omo que la pub que tout le monde a oubliée. En modifiant votre langue intime, le signifiant nouveau passe au-dessus des autres signifiants, il les fait passer sous la barre et vise à les effacer, les éradiquer. C’est ce que cherche à faire la campagne à laquelle nous assistons depuis le 12 février. Tous les moyens sont bons, même le fake. C’est pour cela que la publicité comparative a été interdite, car la finalité justifiait les moyens.
La tache, c’est nous
Le discours de la publicité tourne en rond, il s’auto alimente, car rien ne vient faire trou, rien ne peut venir faire tache. La tache, il faut l’effacer, la faire disparaître. Et nous, psychanalystes lacaniens, nous serions bien avisés d’y être attentifs, car la tache, c’est nous et disons-le, nous sommes fiers de l’être. Eh bien, n’oublions pas que FondaMental et Omo même combat : laver plus blanc que blanc.
(1) Haute Autorité de santé, « Autisme: les nouvelles recommandations pour le nourrisson, l’enfant et l’adolescent », Communiqué de presse, 12 février 2026, disponible sur internet.
(2) Benz S., « La psychanalyse non recommandée dans l’autisme : les conclusions de la HAS détaillées par Claire Compagnon », L’Express, 12 février 2026, disponible sur internet.
(3) Cabut S., « Autisme: “Les recommandations de la Haute Autorité de santé peuvent faire jurisprudence” », Le Monde, 12 février 2026, disponible sur internet.
(4) Chayet D., « Autisme: “Les pratiques sans preuve d’efficacité suffisante, comme la psychanalyse, ne doivent plus être proposées” », Le Figaro, 13 février 2026, disponible sur internet.
(5) HAS, « Autisme: les nouvelles recommandations pour le nourrisson, l’enfant et l’adolescent », op. cit., disponible sur internet.
(6) Art. L. 122-1 à L. 122-7 du Code de la consommation, disponible ici.
(7) Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique» (1996-1997), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.
(8)Cf. Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.414.
(9) Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, no 15, février 2005, p. 13-14, disponible ici.
(10)Ibid.
(11) PharmaBoardroom, « Interview with Lionel Collet, President of the Haute Autorité de Santé », 27 mai 2024, disponible ici.
(12) Cf. Lacan J., « De la structure comme immixtion d’une altérité préalable à un sujet quelconque. Conférence à Baltimore, 1966 », La Cause du désir, no 94, mars 2016, p.9.

