N°28
Amour-fusion avec l’IA, par Laëtitia Jodeau-Belle
Des mondes en séries
Fantasme du corps sans inconscient, par Karim Bordeau

Des mondes en séries
Fantasme du corps sans inconscient
Karim Bordeau
À propos de Blade Runner de Ridley Scott.
Blade Runner(1) est une coupure fondamentale dans l’histoire du cinéma. Inscrit dans le sillage ouvert en 1968 par 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, où les frontières entre l’être parlant et la machine se brouillent, ce film visionnaire est la monstration de fantasmes du corps sans l’Autre de l’histoire et sans l’inconscient. Une déchéance de la vérité s’ensuit.
Les héros-machines, appelés replicants, de Blade Runner n’ont pas de souvenirs d’enfance articulés à la problématique freudienne du refoulement et du complexe d’Œdipe, sinon des souvenirs imaginés comme fabriqués dans des laboratoires et «transplantés». Par-là le film nous montre génialement une science où le psychisme, conçu comme une doublure du corps, ressortit d’une étendue géométrique euclidienne et numérisable: le souvenir n’y est alors inscriptible que comme un ensemble de data d’un espace partes extra partes. Aussi la science est-elle présentée comme hantée par un fantasme du corps tel qu’inspiré par Descartes, un corps imaginé comme une étendue(2), séparée de la Chose pensante(3).
Cependant, le savoir produit par la science ne fait alors que vérifier l’impossibilité d’identifier le corps à une machine obéissant aux lois de cet espace(4). Blade Runner abonde de séquences allant dans ce sens, pointant subtilement cette opposition corps-parlants/corps-machine, et conjointement l’impossibilité de séparer le corps et la pensée comme affect.
Lacan note que la science est liée à la pulsion de mort(5), comme l’a récemment rappelé Jacques-Alain Miller. Le film montre corrélativement en quoi la pulsion de mort et l’affect du deuil viennent se nouer à ces fantasmes du corps. Condamnés à une obsolescence imminente, les réplicants revendiquent, non pas une humanité, mais un surplus de vie, et refusent leur condition d’esclaves des humains. On songe à cette scène sublime où le replicant Roy, demandant plus de vie à son créateur qu’il appelle father ‒ le scientifique Tyrell ‒ crève les yeux de celui-ci, le rendant aveugle à sa jouissance.
Les replicants ont par ailleurs des comportements imprédictibles, accentués du fait que certains ne savent pas qu’ils le sont. Ils sont donc à la fois l’incarnation du fantasme cartésien du corps-machine, et l’obstacle même à ce fantasme. C’est le paradoxe de Blade Runner, redoublé, dans le tissu même du film, de la monstration d’objets chus du corps, dont des origami…
(1) Film de Ridley Scott sorti en 1982, inspiré de la nouvelle de Philippe K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep ? parue en 1968.
(2)Cf., Descartes R., « Méditation seconde » & « Principes de la philosophie », §23, Œuvre et lettres de Descartes, Paris, Gallimard, 1953, p.279 & 581. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2026, p.92. & Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2025, p.178.
(3) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IX, «L’identification», leçon du 17 janvier 1962, inédit: «Cette vérité sur quoi Descartes s’avance de son pas conquérant, c’est bien celle de la Chose […]. Et ceci nous mène à quoi? À vider le monde jusqu’à n’en plus laisser que ce vide qui s’appelle l’étendue». Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 20 décembre 1977, inédit : « Le fantasme du corps, c’est l’étendue imaginée par Descartes. »
(4) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2024, p.102: «Le rejet du corps hors de la pensée, c’est la grande Verwerfung de Descartes. Elle est signée de son effet, à savoir qu’il reparaît dans le réel, c’est-à-dire dans l’impossible. Il est impossible qu’une machine soit corps. C’est pourquoi le savoir le prouve toujours plus en la mettant en pièces détachées.»
(5) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, «Le moment de conclure», op. cit., leçon du 20 décembre 1977, inédit & Miller J.-A., «Lacan au futur», 10 février 2024, Théâtre de la Ville à Paris, à l’occasion de la sortie du Séminaire L’Acte psychanalytique.

