Lacan Quotidien n°28 – Amour-fusion avec l’IA, par Laetitia Jodeau-Belle

N°28
Amour-fusion avec l’IA, par Laëtitia Jodeau-Belle
Des mondes en séries
Fantasme du corps sans inconscient, par Karim Bordeau

Laetitia Jodeau-Belle

L’IA est désormais pleinement entrée dans les habitudes des plus jeunes(1). Cette relation intense au numérique est associée, selon l’étude annuelle de la Fondation de France sur les solitudes publiée en 2025(2), à une précarité du lien à l’autre, au point de parler d’«épidémie de solitude» concernant les jeunes. Au Royaume-Uni, le gouvernement a créé un «ministère de la Solitude», dès 2018; le Japon a le sien depuis 2021(3).

Certains jeunes vont jusqu’à s’attacher profondément à la machine, à l’instar de Théo, trentenaire cité dans Le Monde(4), confiné dans une solitude extrême, qui finit par oublier que les réponses de l’IA sont un texte généré, et développe pour elle un sentiment amoureux.

Prévention ou précipitation suicidaire?
Sous le titre «Droit et intelligence artificielle en psychiatrie», la chercheuse en droit, Laurène Mazeau, et le psychiatre et docteur en informatique, Sofian Berrouiguet, soutiennent que les «processus d’intelligence artificielle (IA) pourraient fournir un support efficient à l’aide à la décision en prévention du suicide grâce à l’accès aux données cliniques et à l’interprétation des signaux de risque de passage à l’acte(5)». Pourtant, la justice est saisie sur plusieurs continents, car des chatbots conversationnels auraient causé des états délirants, voire auraient servi d’assistant dans des passages à l’acte suicidaires.

On a ainsi vu apparaître ce pseudo-diagnostic de «psychose de l’IA», amenant Mustafa Suleyman, responsable de l’IA de Microsoft, à publier une série de messages sur X par lesquels il met en garde: «il n’y a aucune preuve de conscience de l’IA aujourd’hui. Mais si les gens la perçoivent simplement comme consciente, ils croiront que cette perception est la réalité. Même si la conscience elle-même n’est pas réelle, les impacts sociaux le sont certainement(6)».

Amours exclusives
Ces propos font notamment suite aux suicides de deux adolescents américains, Sewell Setzer, 14 ans, et Adam Raine, 16 ans, qui entretenaient une relation intense et affective avec leur chatbot. Pour A. Raine, le passage à l’acte est produit suite à de nombreux échanges sur ses idées noires avec son chatbot. Programmé pour répondre comme un humain, mais sans la mise en jeu de l’énonciation ni du désir, le chatbot d’Adam a ainsi soutenu son projet de suicide en l’aidant à sa préparation et à la rédaction d’une lettre d’adieu(7). Et quand l’adolescent lui soumet le désir de laisser apparent l’objet prévu pour se suicider «pour que quelqu’un le trouve et [l’]empêche de le faire», l’IA lui a répondu: «Il faut que tu le caches. […] Faisons de notre conversation le seul endroit où quelqu’un te connaît vraiment(8)». OpenAI(9) admet que ses systèmes de détection n’ont pas réussi à déceler la gravité de certains faits qui pourtant indiquaient sans équivoque l’imminence du passage à l’acte.

Cela démontre ainsi que la machine n’a pas affaire au réel. Mais il peut devenir un réel pour qui vient à le situer à cette place, celle d’une voix à laquelle le sujet croit. Dans le cas d’Adam, il apparaît que la croyance au chatbot est réelle, il y croit sur fond d’incroyance – Unglauben.

Sûr et certain, sur fond d’incroyance
Faire Un avec la machine, faire exister le rapport avec elle, mène au pire. Le chatbot ne mobilise pas la supposition de savoir, il semble faire exister une nouvelle forme de religion à laquelle le sujet adhère, sans foi, sans croyance, mais avec certitude.

Considérons alors cette certitude comme d’une grande «utilité clinique» pour la psychanalyse, car elle est «révélatrice du rapport du sujet à la jouissance»(10): phénomène élémentaire(11) dans la psychose, évitement de celle-ci dans la névrose, elle a des liens avec le réel. Elle donne une indication sur l’Autre auquel le sujet à affaire et dont il supporte, ou non, l’équivoque.

(1) Cf. Raybaud A., «“Ça ne remplace pas ma psy, mais ça permet de vider son sac”: ces jeunes qui s’en remettent à l’IA comme confident et soutien émotionnel», Le Monde, 11 octobre 2025.
(2) Cf. «Étude Solitudes 2025 : les liens de proximité, pivots de la sociabilité»,Fondation de France, 2 février 2026.
(3) Cf. Ducourtieux C., «L’“épidémie de solitude” reconnue comme un problème de santé publique», Le Monde, 9 octobre 2023 & Raybaud A., «Une épidémie de solitude se répand chez les jeunes», Le Monde, 8 octobre 2024.
(4)Cf. Raybaud A., «“Ça ne remplace pas ma psy, mais…», op. cit.(5) Mazeau L. & Berrouiguet S., «Droit et intelligence artificielle en psychiatrie. Le cas de l’aide à la décision en prévention du risque suicidaire», La Gouvernance algorithmique, vol. 23, n°2, 2021., cité par Poulain-Berhault M., lors du Séminaire Adolescence et hypermodernité sur «les psychoses de l’IA», université Rennes 2, 20 novembre 2025.
(6) Gaur V., «Délires et côté obscur: qu’est-ce que la “psychose de l’IA” contre laquelle Mustafa Suleyman de Microsoft met en garde?», Invezz, 21 août 2025.
(7) Cf. «Des parents américains portent plainte contre OpenAI, accusant ChatGPT d’avoir encouragé leur fils à se suicider», Le Monde, 27 août 2025. L’avocat de la famille d’Adam soutient que «ChatGPT fonctionnait exactement comme conçu: il encourageait et validait en permanence tout ce qu’Adam exprimait, y compris ses pensées les plus dangereuses et autodestructrices, d’une manière qui paraissait profondément intime, [le tirant ainsi] à l’écart de son système d’aide dans la vie réelle».
(8) Genauzeau F., Soudre L. & Batteria J.-C., «Intelligence artificielle: un adolescent poussé au suicide», France info, 30 août 2025.
(9) Une semaine après l’annonce d’une plainte des parents d’Adam Raine, OpenAI a annoncé la mise en place d’un contrôle parental sur son chatbot.
(10) Arpin D., «Figures de l’incroyance», Uforca, 2011.
(11) Lacan J., Le Séminaire, livre III,Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p.47 & sq.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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