N°27
L’expert et l’âne mourant, par Alice Viterbo
Ding ding, le contrôle par le chiffre, par Sandrine Corouge
L’expert et l’âne mourant
Alice Viterbo
Le coût de la santé est avancé au premier plan pour justifier des réformes du champ psy. Le « déremboursement » des pratiques inspirées par la psychanalyse en institution, puis le modèle du centre expert en psychiatrie ont été exposés comme la solution qui permettrait des économies. Mais cet argument financier ne recouvre-t-il pas autre chose ? Comment saisir que la promotion des centres experts opère si bien au niveau politique ?
Psychanalyse, coupable de tous les maux
Pour faire valoir la politique du centre expert, on assiste à une critique systématique de la psychanalyse. Rappelons que la psychanalyse n’a jamais été remboursée.
Ce qui est devenu trop onéreux, c’est bien plutôt la psychiatrie publique : un système aujourd’hui à bout de souffle, qui s’épuise, avec des patients toujours plus nombreux, et auquel on reproche son incapacité à les prendre en charge tous et rapidement.
La psychiatrie ne fait plus rêver les professionnels non plus : cette spécialité médicale est désormais un des derniers choix au concours de l’internat et de nombreux postes restent vacants dans les services de secteur. Un système qui dysfonctionne sera toujours trop cher : essayez de vendre un âne mourant, il est peu probable de trouver preneur.
Dans ce contexte, comment la psychanalyse est-elle devenue la coupable idéale ? Cela tient peut-être à son caractère non « scientifique », disons surtout non réductible au chiffre, qui la rend incompatible avec la logique gestionnaire du service public. Non chiffrable selon les standards des techniques comportementales, elle devient non estimable, et donc soupçonnée d’inefficacité par ceux qui ne reçoivent pas les patients. Elle est ainsi ramenée à un équivalent de pratique « occulte » qui infiltrerait l’ensemble du système de secteur.
Rendue responsable desdits « échecs » de la psychiatrie, la psychanalyse se voit attribuer un coût à la charge des pouvoirs publics. Cet argument financier s’avère, lui, très efficace pour imposer des réformes organisationnelles. Le chamanisme n’a jamais été un enjeu politique, mais s’il venait à être présenté comme ayant un coût, il le deviendrait !
Cet épinglage de la psychanalyse permet d’évacuer d’autres causes éventuelles au malaise institutionnel. La psychiatrie n’est pas un cas isolé dans les institutions publiques : la lourdeur des exigences administratives, déconnectées de toute réalité pratique, et l’incitation à « faire du chiffre » apparaissent comme une difficulté majeure dans de nombreux champs[1].
De belles promesses
Mais la promotion des centres experts ne se limite pas à la désignation d’une coupable. Elle promet un modèle censé résoudre l’ensemble des difficultés du secteur.
Promesse d’un rayonnement international de la France par la recherche « scientifique » en vogue ? Peut-être… La promesse est surtout de traiter tous les cas, y compris les « cas complexes », que la psychiatrie de secteur ne parviendrait pas à traiter, et donc à assimiler. Les centres experts permettraient-ils d’éliminer toute maladie mentale sans aucun reste ?
Intégrant le patient dans une norme, ici, une petite case cochée sur une liste diagnostique, le centre expert apporte une réponse là où le secteur échoue. L’expert fait la leçon au patient mais aussi au secteur.
Cette proposition emporte deux conséquences. D’une part, la catégorisation « scientifique » assure une clinique sans sujet. Sans sujet, pas seulement du côté du patient. L’expert n’agit pas en son nom, mais au nom de la science. C’est elle qui tranche. Avec l’expertise donc, une anonymisation du « praticien » le fait disparaître dans une irresponsabilité quant à l’acte. Le patient se voit alors délivrer un savoir et une « conduite à tenir » par l’expert, dont le non-respect s’entend par celui-ci comme mauvaise volonté. Si le patient n’est pas responsable, il pourra bien être coupable : l’expert, renvoyant le sujet à lui-même, est ainsi dédouané de toute responsabilité.
D’autre part, la catégorisation permet une opération de chiffrage, à partir d’une liste d’items restreints. Le centre expert répond ainsi parfaitement à une politique du chiffre, qui compte en nombre de dossiers « traités ». Ce passage de l’item au chiffre est adapté aux attentes politiques et à la logique administrative.
Quel engagement de la psychanalyse ?
Le centre expert promet ainsi l’entrée de la psychiatrie dans une logique comptable et l’anonymat comme l’irresponsabilité de l’expert sous couvert de la « science ».
La psychanalyse ne peut vendre un tel mirage. Elle sait que vouloir supprimer le reste – soit le symptôme – reste une illusion. Si elle le sait, c’est bien parce qu’elle n’opère pas à l’abri d’un bureau ou d’un laboratoire, mais dans la rencontre avec le sujet. Hors du champ politique, l’incompatibilité du discours expert avec la clinique se dévoile et confronte à l’impossible réduction du sujet à une case. Les chercheurs en biologie savent bien que l’expérience in vitro n’a rien à voir avec l’expérience in vivo.
La psychanalyse ne peut accepter d’être rendue responsable du malaise de la psychiatrie, mais elle doit aussi se poser la question de ce qu’elle peut lui proposer et de la place qu’elle souhaite y tenir. Si la politique du secteur permet jusqu’ici une pratique orientée par la psychanalyse, la politique du centre expert l’exclut absolument. La psychanalyse s’appuie sur la clinique et non sur des chiffres, il s’agit de savoir comment convaincre au niveau politique de sa nécessité. Si des psychiatres trouvent appui dans l’orientation analytique, n’est-ce pas parce qu’elle fait ses preuves dans leur pratique quotidienne ?
(1) Cf. Le Nevé S., «“La situation de mon université, c’est bien du Zola”: l’alerte d’une présidente à Emmanuel Macron», Le Monde, 26 janvier 2026: la présidente d’une université rapporte le grand déséquilibre des postes avec «1003 titulaires (576 enseignants et 427 administratifs)» et les difficultés d’encadrement des étudiants que cela implique. Cf. également El Akremi A., «Police: pour une remise en cause de la politique du chiffre», Libération, 22 janvier 2021: les difficultés qu’impliquait la «politique du chiffre» au sein des forces de l’ordre ont aussi été évoquées.

