N°27
L’expert et l’âne mourant, par Alice Viterbo
Ding ding, le contrôle par le chiffre, par Sandrine Corouge
Ding ding, le contrôle par le chiffre
Sandrine Corouge
Une banlieue paisible s’éveille sur une sonate pour piano. Une femme court, les yeux rivés sur son smartphone –ding ding. Elle croise des joggeurs; salutations, puis gestes synchronisés: chacun brandit son téléphone comme une baguette magique ding ding. Tout en s’étirant, elle attribue des étoiles à divers posts –ding, ding.
Voici Nosedive, premier épisode de la saison 3 de Black Mirror(1): un monde harmonieux où tout le monde est souriant… condition requise pour être bien noté. La valeur d’une personne y est réduite à une note, visible via un implant oculaire, qui varie en temps réel selon les étoiles qu’autrui attribue à chacun: comportement, échange, images postées –ding ding.
Le règne de la cotation
Les belles images dominent le monde de Nosedive. Alors, tant pis si votre mocaccino au lait d’avoine est infect (vite on cache sa moue de dégoût), du moment qu’il permet de poster une belle image pour récolter non un vague «like», mais une note de 1 à 5 étoiles ding ding. Ce système de cotation nous met ainsi sous le nez la finalité de l’image: être au service du règne du chiffre(2).
D’abord, on se gausse un peu de ces images niaises et sourires bidons. On méprise cette servitude consentie, qui somme toute est le fait de tous. Elle est inhérente au monde de l’expertise et de l’évaluation, comme le dépliait déjà Jean-Claude Milner dans Politique des choses(3). Chacun est convoqué à évaluer quiconque sur ce simple principe, donner des étoiles pour en recevoir en retour –du moins entre mieux notés. Les notés 3 et moins, on les ignore au risque de voir sa propre note dégringoler ding ding ding ding (sur un air de défaite). Jusqu’à atteindre ce degré de bassesse où l’on feint d’ignorer son collègue qui n’est plus qu’un 2,5, et donc interdit d’entrée dans son lieu de travail. Nulle parole en effet ici. Être noté moins de 3 suffit à attirer des notifications négatives, sans autre raison.
L’ordre et la sécurité
À mesure que la note de Lacie dégringole –ding ding ding ding–, on ne rit plus du tout. Angoisse et effroi, quand seul le chiffre commande, contrôle et sélectionne. Même le réel de la maladie y est soumis: un 4,4 sera mieux soigné qu’un 4,3. C’est l’ordre par le chiffre –il n’y a même plus besoin de thérapies à la sauce pavlovienne et/ou comportementaliste, comme dans Orange Mécanique(4).
Élever le ton suffit à s’attirer moues de désapprobation et mauvaises cotations ding ding ding ding, et par ricochet, à être exclu d’un cercle, puis d’un autre, etc. Arbitrairement, en dessous de 2,5, vous êtes viré, ou vous voilà soudain persona non grata dans certaines propriétés privées.
C’est alors que l’on commence à voir ce qui était jusqu’ici à l’arrière-plan: la figure de l’agent de sécurité est désormais partout. Lorsque Lacie, à bout, hurle –acte hautement sanctionnable–, un agent surgit. Toute émotion, tout affect sont en effet bannis. C’est l’affaire de maints films et séries, à la différence près que, dans Nosedive, ce n’est pas un virus ou une origine extra-terrestre, mais le chiffre qui travaille à l’éradication de toute humanité. Il s’agit toujours d’un contrôle des corps –comme l’exprime Body Snatchers(5).
Bon débarras!
L’épisode se conclut sur un corps que l’on incarcère. Enfermé mais débarrassé de l’implant et du smartphone, c’est pour une liberté retrouvée, celle de la jouissance de la parole. Elle prend pour Lacie la forme d’une joute verbale de grossièretés.
On remarquera qu’à chaque nouvelle saison de Black Mirror, une armada d’experts en neurosciences s’empresse de nous assurer que ce que montre la série n’arrivera jamais… peut-être pour se rassurer eux-mêmes. Pourtant, avant même la diffusion de Nosedive, la Chine avait tenté d’instaurer, en 2014, un «crédit social(6)». Il aurait été abandonné en 2020 – au profit de systèmes moins centralisés, interconnectés via l’IA. Cependant, nul ne peut ignorer à quel point le chiffre oriente et détermine les politiques publiques, pas seulement en Chine.
(1) Série d’anthologie télévisée britannique, créée par Charlie Brooker, Black Mirror est diffusée depuis le 4 décembre 2011. Nosedive est sorti le 21 octobre 2016 sur Netflix.
(2) Miller J.-A., «L’ère de l’homme sans qualités», La Cause freudienne, n°57, juin 2004, p.72-97.
(3) Milner J.-C., La Politique des choses, Paris, Verdier, 2011.
(4) Kubrick S., Orange mécanique [A Clockwork Orange], film, 1971 adapté du roman d’Anthony Burgess.
(5) Le titre du film, réalisé en 1956 par Don Siegel, a été mal traduit en français par L’Invasion des profanateurs de sépultures.
(6) Pedroletti B., «En Chine, le “crédit social” des citoyens fait passer les devoirs avant les droits», Le Monde, 16 janvier 2020.
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Avec cette contribution,
Lacan Quotidien
initie une nouvelle rubrique :
Des mondes en séries
Une lecture analytique (2000 signes)

