N°24
Jusqu’où les humains se rêveront-ils machines?
Sarah Camous-Marquis
De l’usage du biais cognitif
Corinne Perrot

Jusqu’où les humains se rêveront-ils machines?
Sarah Camous-Marquis
Les interventions de Question d’École ont fait entendre que le paradigme des machines qui parlent aux machines conduit à l’évacuation radicale du sujet et du corps: à l’horizon, il faudrait des universités sans enseignants ni étudiants, des institutions de soins sans professionnels ni patients. Funeste programme qui risque bien d’être accéléré par l’IA. Des voix commencent ainsi à s’élever, avançant même le risque d’extinction de l’humain par l’autonomisation des algorithmes.
Mais n’est-ce pas l’homme qui, à vouloir éradiquer le désordre et l’impossible, pourrait organiser l’extinction du vivant? Pour Alexandre Koyré, les inventions dépendent de l’histoire de la pensée; pour que l’IA soit pensable, n’a-t-il pas fallu que l’homme se rêve machine? Que les sujets modernes, désarrimés de la chaîne signifiante qui les constitue, aient accès en circuit court aux objets plus-de-jouir? Accès direct aux solutions, accès direct au savoir. Tout cela ayant produit une industrie très lucrative, le marché se réjouit des recherches d’économies de l’État qui ouvrent grand les portes aux nombreuses «innovations», en psychiatrie et ailleurs. Et comme ceux qui ont le capital possèdent désormais des médias, faire la promotion de ce nouvel opium du peuple relève d’un jeu d’enfant.
Pas encore des machines
Dans la folie croissante du chiffre, il me semble important de relever que des heureux accidents sont encore possibles. Un médecin qui ne suivrait que les recommandations ou un psychologue qui pratique la TCC est remplaçable par la machine, mais il n’est précisément pas une machine. Dire que «c’est dans le cerveau», par exemple, implique encore d’en passer par des signifiants, aussi réduits et désarticulés soient-ils.
Pour l’instant, il y a encore quelqu’un qui parle, à qui certaines choses échappent. La rencontre peut être le terreau d’une invention singulière, hors des clous du programme.
Mais surtout, faire fi de l’impossible conduit bien souvent à l’impuissance, à l’angoisse, à des points de butée. Le professionnel en panne de boussole peut s’ouvrir au désir de savoir, croiser la route d’un praticien orienté, se laisser interpréter; c’est ce que fait l’analyste en institution, en refaisant place à l’opacité et au bien-dire dans la frénésie de recherche de solutions.
Branchés sans rencontre
Seulement, il semble qu’un virage s’amorce. Un glissement a été esquissé à Question d’École: nous ne sommes plus seulement dans le paradigme du neuro mais de quelque chose qui seraitneuro-bio-psycho-socio,parfaitement compatible avec l’IA. L’homme, réduit à tout ce qui est mesurable, se traduit en algorithmes –de la dopamine aux marqueurs inflammatoires, en passant par la classe socio-professionnelle, le stress ou l’exposition à la pollution. FondaMental développe ainsi une recherche conséquente sur l’immuno-psychiatrie, comparant la maladie mentale à n’importe quelle autre affection bactérienne ou virale. Il n’est même plus nécessaire de chercher une loi scientifique, on laisse le soin à la machine d’inférer des modèles à partir des milliards de datas.
Ce paradigme implique de couper radicalement les parlêtres de la parole, de la rencontre et de l’acte, puisque tout sera accessible directement via les imageries, les analyses et les montres connectées.
Les machines n’angoissent pas
Que les enfants soient soumis à des tests standardisés a des incidences, mais si demain ils sont diagnostiqués TND, à l’école, simplement en portant des lunettes connectées, comme l’ambitionne le projet SuriCog(1),basé sur la seule mesure du mouvement des yeux placés devant un écran, ce serait une autre paire de manches.
Y aurait-il encore un discours à subvertir si les machines se substituaient réellement aux parlêtres, êtres parlants, qui se rêvent machines?
Les machines, elles, ne se laisseront pas embarrasser par les cailloux qu’il y aura. Elles n’angoissent pas, ne s’interprètent pas et répondent toujours, quitte à conduire les utilisateurs au pire.
Conversion ou conversation?
Une question m’est venue alors que la science semble se substituer aux semblants qui ont vacillé. On peut lire d’ailleurs dans Le Monde que, pour le vice-président du Conseil d’État, les piliers de la démocratie sont «le droit et la science(2)». S’il reste à savoir de quelle science il s’agit, nous savons après Lacan que les semblants sont nécessaires, qu’on peut s’en passer, à condition de s’en servir. Alors, comment s’en servir dans le social?
Maintenir une forme de conversation sans dialogue, s’intéresser aux autres discours, autour de la science, de l’efficacité, de l’innovation, en serait-il une voie? Une façon, peut-être, de retarder la réduction de la langue au langage binaire et d’y maintenir la part de vivant. Jacques-Alain Miller soulignait ainsi:« Pour préserver l’innovation d’une société, il est essentiel que la norme ne soit pas la loi(3)». Nous pourrions actualiser la proposition : Pour préserver l’innovation d’une société, il est essentiel que l’algorithme ne soit pas la loi.
(1) Cf. «Rapport Annuel 2024», Fondation FondaMental, p.31: «En 2024, le Prix Marcel Dassault a été remis à Marc Moissonneau de la société SuriCog, pour son projet de dépistage précoce des troubles du neurodéveloppement grâce à sa solution d’eyetracking.», disponible sur internet.
(2)«Didier Tabuteau, vice-président du Conseil d’État: “la science et le droit sont deux piliers de la démocratie”», Le Monde, 11 septembre 2025.
(3) Miller J.-A., «L’ère de l’homme sans qualité», La Cause freudienne, no57, p.85.

