Bon courage à nos détracteurs
Laura Sokolowsky
Dans un contexte d’inquiétude justifiée, il convient d’envisager non seulement la défense de notre orientation, mais aussi d’ouvrir des pistes de réflexion pour préparer l’École à l’action dans un avenir proche.
Un agglomérat s’est formé, composé de personnalités dont les ambitions politiques ne font pas mystère, de militants opposés aux approches cliniques, de communicants et lobbyistes professionnels et d’adeptes du tout neuro. Cet ensemble hétéroclite s’accorde sur le fait que la psychanalyse fait obstacle au bon fonctionnement de la société, qu’elle freine les progrès de la science et qu’elle oppose une forme de résistance aussi absurde qu’opiniâtre aux gestionnaires de la santé mentale. La psychanalyse se présente pour eux comme l’impossible à supporter. C’est-à-dire comme un réel.
La loi peut-elle rayer de la carte par décret un tel symptôme? Comment convaincre que parler de soi ne sert à rien? Et pourquoi, malgré tant d’efforts pour désavouer la découverte freudienne, ce serait encore vers elle que l’on s’adresse en désespoir de cause, quand toute autre méthode pour juguler l’angoisse de la rencontre avec le sexuel a échoué?
La psychanalyse ne serait peut-être qu’un reste de crédulité, un effet de l’incurable curiosité qui pousse les hommes depuis Héraclite à vouloir se chercher eux-mêmes. Je souhaite ainsi bon courage à nos détracteurs.
Contexte
Je reviens au contexte ayant présidé au choix du thème de cette Question d’École. À peine les 55es Journées s’achevaient-elle que l’on apprenait qu’un amendement sénatorial demandant l’arrêt des financements publics des pratiques qui se réclament de la psychanalyse, ou qui reposent sur des fondements théoriques psychanalytiques, allait être présenté au Sénat.
La nouvelle se répandit parmi nous à la vitesse de l’éclair, suscitant la mise en œuvre immédiate d’une action lacanienne. Un forum fut organisé par l’École de la Cause freudienne avec l’appui technique de Lacan Web Télévision. Des contacts furent pris avec d’autres écoles, des associations, des syndicats de psychologues et de psychiatres. Des courriers furent adressés aux sénateurs et députés de chaque couleur politique pour les avertir qu’un amendement porté par une sénatrice hostile à la psychanalyse serait soumis à leur vote.
La temporalité de l’action mise en œuvre par l’École sous la présidence d’Anaëlle Lebovits-Quenehen est saisissante. Les Journées se sont achevées le 16 novembre. Le Forum contre l’amendement liberticide a eu lieu le 20 novembre. L’amendement 159 a été discuté au Sénat le 26, pour être finalement rejeté en raison de son caractère prétendument inapplicable. On vit aussi des praticiens formés aux TCC s’opposer à cette tentative liberticide, défendant le principe inaliénable de la diversité des approches. C’est une première qui en dit long sur la dérive autoritaire qui consiste à vouloir mettre au pas la clinique d’inspiration psychanalytique.
Quelques jours après la tenue du forum contre l’amendement liberticide, ECF Messager accueillait un autre débat. Il s’agissait cette fois de dénoncer la menace que constitue l’intégration par la voie légale des centres experts de FondaMental dans le code de la Santé publique. L’accent mis sur la codification diagnostique, la captation financière de budgets alloués au secteur psychiatrique et l’orientation tout neuro ont été dénoncés et continueront de l’être.
Action vs réaction
Je souligne à dessein qu’il s’agit d’action, et non pas de réaction. Action et réaction n’ont pas la même définition. L’action est une opération, c’est une œuvre, un exercice impliquant la faculté d’agir et qui suppose l’existence d’un agent. La réaction est une action opposée à une autre, c’est une résistance active, un phénomène qui se produit en réponse à un autre phénomène. L’action lacanienne relève ainsi d’une création, elle est productive. La reprise début janvier de Lacan Quotidien diffusé par ECF Messager en témoigne: par certains aspects, l’action lacanienne relève de la sublimation. Quel est l’agent de cette action? S’agit-il de l’action d’un ou de plusieurs d’entre nous?
L’action de l’École-sujet
L’action lacanienne fait partie de la politique de l’École. Bien avant l’amendement 159, il y eut le combat, au début des années 2000, contre l’amendement Accoyer, suivi d’une série d’actions menées par l’ECF pour défendre la praxis analytique auprès du public. La décennie suivante, Jacques-Alain Miller nous invitait à mettre en acte l’éthique de la psychanalyse en déboulant sur la place publique dans le contexte d’une campagne présidentielle.
Le sujet de l’acte qui consiste à se faire entendre du politique et du social, c’est l’École en tant que telle. Suivons J.-A. Miller qui énonçait déjà en 2017: «Cette École-sujet, nous l’avons portée au registre de l’acte qui a débouché sur des actions(1)». Considérer que l’action lacanienne relève de l’acte de l’École-sujet modifie celle-ci et la transforme, pointait-il. Nous tenterons de savoir comment l’École se transforme par son acte même à partir des interventions qui vont suivre.
J.-A Miller a donc posé les bases d’une École qui pense à travers ses membres. Je me permettrai d’ajouter: qui se mobilise et se prépare à la lutte en fédérant autour d’elle. Ce n’est pas une École où l’on se tient au chaud en attendant que la tempête s’éloigne.
Vacillation
La question est posée de savoir comment protéger la psychanalyse en un temps où celle-ci se trouve accusée d’être longue, coûteuse, non démontrée scientifiquement, incapable de soulager quiconque?
À ce titre, je rappellerai ces propos de Jacques Lacan sur la guérison en psychanalyse: «Primum non nocere – Tel était le principe dont pendant des siècles le médecin mesurait son action. Ne pas nuire à quoi? Là où le conflit est essentiel, comment le psychanalyste ne vacillerait-il pas sur l’idée de la guérison? S’il se résout à dire, ne pas nuire à la carrière de son patient, il se réfute. Aucune réussite à ses yeux ne saurait que masquer l’échec du désir dont l’inconscient lui donne trace(2)». La psychanalyse en notre temps nous fait devoir de contrer les attaques législatives, de dénoncer les fausses promesses de l’expertise en santé mentale et le détournement de moyens humains et financiers aux fins de fournir des data pour des IA. Elle nous incite aussi à poursuivre dans la voie d’interroger le psychanalyste sur son acte.
(1) Miller J.-A., «Point de capiton», La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p.95.
(2) Lacan J., «La psychanalyse en ce temps» [extrait d’une communication au Grand Orient de France, le 25 avril 1969], La Cause du désir, n°100, novembre 2018, p.35.

Le cerveau ne connaît pas la pulsion
Yves Vanderveken
Si faire une psychanalyse ne dit rien du cerveau, l’expérience de la psychanalyse met surtout au jour une insurrection du symptôme contre la catégorisation forcée, à laquelle le sujet refuse de se laisser réduire.
L’inconscient freudien se manifeste par effraction, il fait trou. Ses effets témoignent de la commémoration d’une rencontre traumatique, il s’agit toujours d’une rencontre manquée avec une satisfaction qui n’est jamais advenue. L’inconscient de la psychanalyse s’attrape ainsi à partir de la répétition d’une perte inassimilable, la pulsion faisant le tour de cet objet perdu.
À cet égard, le cerveau ne connaît pas la pulsion.
L’inconscient et le cerveau: rien en commun
Dans sa lettre à Jacques-Alain Miller, Nicolas Comyn mentionne que «L’École n’a pas su voir ou elle n’a pas su suffisamment prendre en compte le fait que partout le mot “cerveau” s’imposait comme la seule référence pour “expliquer” le fait psychique (à la place de celui d’inconscient, et plus généralement de psychisme(1)».
L’École était pourtant en alerte puisque, en juillet 2019, le Congrès Européen de psychanalyse, Pipol 9, se tenait à Bruxelles sous le titre «L’inconscient et le cerveau: rien en commun». Nous appuyant sur l’enseignement de Lacan et les développements de J.-A. Miller dans son cours, nous y analysions précisément le phénomène, mesurions et anticipions même ses effets, aujourd’hui patents. La plupart des travaux sont édités dans le numéro 40 de la revue Mental.
Réduction du mental au neuro
Ce que l’École n’a peut-être pas voulu voir, c’est qu’elle n’a pas eu de réelle incidence sur le développement de la réduction du mental au paradigme neuro. D’aucuns pensant peut-être qu’il faudrait «accompagner» le mouvement, le subvertir par petites touches «de l’intérieur» pour sauver la psychanalyse devant l’inéluctabilité supposée de la progression. La percée fulgurante de l’IA, la fondation FondaMental(2), les remontées du terrain dans le champ psy conduisent maintenant à un moment de conclure: l’ampleur de l’attaque décidée que subit le champ de l’inconscient est peut-être sans précédent.
Le concept d’inconscient lui-même, quand il n’est pas simplement rejeté, est phagocyté par le paradigme neuro. On nous présente «le nouvel inconscient»(3), entendez cognitif, qui est en fait réduit aux processus neurologiques non conscients, à la mémoire oubliée ou, alors, aux traces laissées par l’expérience témoignant de ladite plasticité neuronale. Ce qui peut conduire les plus égarés à croire aux noces possibles de la psychanalyse et desdites neurosciences.
L’hypothèse éthique de l’inconscient
Le sujet de l’inconscient freudien (expression lacanienne) n’est d’aucun de ces ressorts. Il répond d’un réel qui lui est propre.
Faire l’hypothèse éthique de l’inconscient de la psychanalyse, d’une autre scène où le sujet peine à se reconnaître identique à lui-même, a des conséquences dans le rapport à l’humain. Il détermine, traverse, dès lors, l’ensemble des pratiques qui s’y rapportent. C’est une position éthique inconciliable.
Votre inconscient interprète
Lapsus, actes manqués, rêves et symptômes peuvent bien comporter un processus où le biologique et le vivant de l’organisme jouent un rôle. Mais le réel que cerne la psychanalyse est à situer à un autre niveau: quand, dans la série lapsus, actes manqués, rêves et symptômes, l’un ou l’autre se met à parler. À vous parler –en tant qu’avec leur bévue, leur plus fort que vous, leur insistance et leur répétition, ils se hissent au rang de formations de votre inconscient. Celles-ci, par le ratage même qu’elles constituent, ouvrent une faille, une béance, une division subjective dans vos identifications et votre vouloir-être. Elles font retour et ouvrent à la supposition qu’un savoir, jusque-là insu, puisse potentiellement en advenir quant à la question de la vérité de votre être –à savoir sur la question du désir qui vous cause et de la jouissance qui vous habite et insiste. A charge de chacun de vouloir en savoir quelque chose, ou pas, de s’en faire responsable, ou pas.
Gare aux sirènes!
Nous devons soutenir, avec J.-A. Miller, que l’inconscient ek-siste hors des normes du discours scientifique, si nous voulons sauver la psychanalyse(4).
Que l’École sache être le lieu, disons le sujet, où trouver les ressources –concepts, formation et donc… Action– pour nous extraire des sirènes du défaitisme par rapport aux forces qui l’attaquent, voire de celles de la séduction(5) quand ce sont les voies qu’elle emprunte.
(1) Comyn N., «Suggestion pour l’ECF», Lacan Quotidien, 9 janvier 2026, disponible sur www.lacanquotidien.org .
(2) Déjà largement déshabillée dans les précédentes livraisons de Lacan Quotidien.
(3) Naccache L., Le Nouvel inconscient. Freud, le Christophe Colomb des neurosciences, Paris, éd. Odile Jacob Poches, 2006.
(4) Cf. Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 6 février 2008, inédit
(5) N*, «Présentation de FondaMental», L’École débat, 23 décembre 2025, disponible sur www.lacanquotidien.org . Sur la séduction, cf. Dewambrechies-La Sagna C., «FondaMental, le loup qui ne mange que des légumes», Lacan Quotidien, n°11, 19 janvier 2026, disponible sur lacanquotidien.org .

Tout bien-portant est un malade qui s’ignore
Carole Niquet
L’adage «il vaut mieux prévenir que guérir» est universellement reconnu et nul ne viendrait contrevenir à ce qui semble relever du bon sens.
La prévention se décline habituellement en campagnes de communication dites de sensibilisation (avec des journées dédiées, des brochures et des ateliers, etc.). Ses champs sont multiples avec une inflation d’injonctions qui nous assaillent, laissant le bon élève appliqué constamment débordé tant le nombre des recommandations enfle.
De la prévention au dépistage précoce
De nos jours, le dépistage a pris le pas sur la prévention stricto sensu au point de devenir son nouveau nom. Ils se distinguent pourtant. Le dépistage vise la maladie déjà présente alors que la prévention s’attache à l’éviter. Ce dépistage se veut de plus en plus précoce, visant les tout-petits dès la naissance, ainsi que l’indique le site gouvernemental pour le dépistage des TND(1).
Un pas supplémentaire est franchi avec la médecine prédictive, qui s’appuie sur les tests génétiques. Sur le plan somatique, elle est bien évidemment enthousiasmante quand on pense au nombre grandissant de morts par cancer potentiellement évitables. Elle est souvent qualifiée de «médecine de l’avenir», ce qui dans une certaine mesure est vrai puisqu’elle prédit que vous serez malade, même si vous ne l’êtes pas encore, qu’un jour il y aura donc quelque chose à dépister chez vous.
L’idée est qu’à la détection d’un risque suffisamment élevé doit répondre un traitement médical pour le réduire à zéro. Et c’est là que le bât blesse, nous serions tous à dépister, mettant au goût du jour la fameuse phrase de Knock ou le triomphe de la médecine de Jules Romains: Tout bien-portant est un malade qui s’ignore(2).
Le maintien de la bonne santé est de bon aloi, mais il tourne à «un enfer pavé de bonnes intentions» quand l’obsession de la surveillance au nom de la prophylaxie vire à la folie: tout devient suspect et menaçant. La prévention au sens large implique un soupçon quant au destin somatique ou psychique. Le sujet est étiqueté avant même d’avoir parlé.
Dérives de la médecine prédictive
La médecine prédictive repose sur des biomarqueurs objectivables et une chaîne causale relativement stable selon laquelle les facteurs de risque induisent nécessairement la maladie. On ne dépiste alors plus une maladie, mais on évalue une conformité à des normes statistiques. On soigne la déviation et non plus un patient souffrant. Le danger est alors de confondre prévention et normalisation, soin et adaptation sociale. Dans le champ de la santé mentale, cet usage de la prévention est problématique, car il n’y a pas de causalité matérielle objectivable assurée, ni de frontière claire entre le normal et le pathologique. Par ailleurs, il peut en découler des dérives comme les surdiagnostics accompagnés de traitements inutiles, la pathologisation de facteurs de risque –qui, en soi, font juste partie de la vie–, sans compter l’angoisse iatrogène provoquée par la prophylaxie et les annonces destinales de maladie future, identifiant l’individu au malade, alors qu’il ne l’est pas. L’effet performatif du diagnostic précoce vient produire ce qu’il était censé éviter. La prévention n’est donc pas sans effet secondaire et fabrique du symptôme.
En outre, si le sujet est responsabilisé quant au maintien de sa bonne santé grâce à l’éducation sanitaire, il est aussi infantilisé («lave-toi les mains!») et dépossédé d’initiatives propres.
Ça rate
La prévention se prend à rêver d’un monde sans surprise, pacifié et lissé, mais c’est méconnaître le réel au sens lacanien –ce réel qui ne prévient pas, surgit par effraction, et revient toujours.
La vie est faite de ratages, et le corps n’échappe pas à ses dysfonctionnements. À vouloir tout maîtriser, tout anticiper, pour atteindre les «meilleures versions de nous-mêmes», nous en venons à nier ce qui fait la condition même de l’être parlant, du parlêtre, dans ce que le ratage a de structural. La psychanalyse accueille précisément ce qui se joue dans le «ça rate», en opposition à la science qui s’intéresse au «ça marche»[iii] et à normaliser l’anomalie. L’expérience analytique mène à débusquer le «ça jouit» singulier propre au ratage de chacun et dont le sujet est toujours responsable.
(1) Cf. «Détecter les signes d’un développement inhabituel chez les enfants de moins de 7 ans», p.5, disponible sur handicap.gouv.fr. – TND: Troubles du neurodéveloppement.
(2) Cf. Romains J., Knock ou le triomphe de la médecine, acte I, scène unique.
(3) Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p.16, disponible sur internet : « En effet, pour la science, le réel, ça marche. »

