L’École, un réel
Éric Zuliani
Récemment, Jacques-Alain Miller a posé la question de savoir ce « que veut l’École ? Et d’abord : Quelle École l’École veut-elle être ?(1)» Dans le contexte actuel la réponse est : une École capable d’entrer en action, comme elle sut le faire en d’autres temps, sans être oublieuse du fait que l’École n’est pas invincible ou que les choses ne finissent pas toujours par s’arranger par la grâce du Père Noël(2). Cette action est dite lacanienne. Quelle est-elle et comment s’articule-t-elle au travail d’École ?
La boussole du symptôme
En 2003, J.-A. Miller dans son cours soulevait un paradoxe : « En même temps qu’il mettait l’accent sur l’apartheid psychanalytique, Lacan ne cessait pas de déplorer que son enseignement n’ait pas, dans la société, les conséquences qu’il aurait souhaitées(3)». C’est un développement où il explicite ce paradoxe et c’est dans ce fil que J.-A. Miller introduit le syntagme « action lacanienne », comme ce qui est à côté de l’acte analytique. Cette action lacanienne, ainsi nommée et qui nous oriente encore aujourd’hui, ouvre un champ balisé où des incursions dans la mal nommée « société » sont possibles.
La psychanalyse n’est pas immortelle pour la raison qu’elle n’est pas installée : elle est précaire, car elle tient aux personnes qui se regroupent autour de son objet parce qu’elles en ont le goût, pas plus mais pas moins. À ce titre, elle n’est pas – de tout temps –, mais il faut la faire exister, et l’animosité dont elle est l’objet témoigne de son existence. Comme le note Lilia Mahjoub, la « psychanalyse est un symptôme dont la société et les autres discours voudraient se débarrasser, mais elle a en elle un réel, un réel qui est l’irréductible de ce symptôme(4)». Formulant les choses ainsi, L. Mahjoub éclaire une topologie particulière où non seulement la psychanalyse est un symptôme pour les autres discours, mais elle est travaillée par ce réel. Ce réel occupe une place centrale dans l’École en tant qu’il est l’enjeu de la formation du psychanalyste. Souvent, ce réel produit sa méconnaissance, sa négation.
Idéologie du moi
Dans la critique de la psychanalyse, l’accent a été souvent mis sur le fait qu’elle n’était pas scientifique et qu’elle était dépassée. De vieilles images d’Épinal des méfaits de la psychanalyse sont citées en exemple pour étayer ces reproches.
Dans le combat qui nous occupe aujourd’hui, l’hostilité envers la psychanalyse n’est plus tout à fait la même : on lui reproche essentiellement et de manière plus explicite d’être un obstacle, un poids dont on cherche à se débarrasser, en somme, un symptôme. Les hostilités auxquelles nous avons affaire ne relèvent d’ailleurs pas de la recherche épistémique, mais d’une idéologie, qui conduit notamment à une conception managériale de la santé mentale, donc rien de scientifique.
Dans un passage où s’articulent science, psychanalyse et psychologie, J.-A. Miller note ainsi : « Il n’y a donc qu’une seule idéologie dont Lacan fasse la théorie : celle du “moi moderne”, c’est-à-dire du sujet paranoïaque de la civilisation scientifique, dont la psychologie […] théorise l’imaginaire, au service de la libre-entreprise(5)».
Ce qui me paraît intéressant, c’est la ronde ainsi constituée entre science, psychologie comme idéologie et capitalisme dans laquelle la psychanalyse s’invite sous la forme d’une intruse : toute autre position serait mortelle pour elle. Quelle forme revêt cette théorie du « moi moderne » aujourd’hui ? Elle est un mixte entre le moi neuronal, expression relevée par François Gonon(6), et une idéologie progressiste, qui se veut éveillée à coup d’inclusion, d’autodétermination et autres maîtres-mots.
Une saillie politique
J.-A. Miller notait en 2003 que Lacan avait produit ses quatre discours pour supplanter la société comme Une, qu’une jeunesse commençait à prendre comme Autre : « Le mathème des quatre discours fondés sur le lien social que Lacan a amené dans les années 70, consonant avec le mouvement de contestation qui venait à l’époque de la jeunesse instruite – les étudiants –, sans qu’on n’y voie que du feu, avait pour effet de pluraliser l’idole de la société, de faire apparaître que le Un de la société est précisément illusoire(7)».
Cette opération de Lacan, explicitée par J.-A. Miller, est une sorte d’action lacanienne : un lien social plus réel, plus vrai que l’illusoire société est une saillie politique. Dans ladite « société », on voit comment soudain un signifiant devient nœud de discours, signifiant à tout faire ayant des effets aliénants sur ceux sur qui il tombe.
Ce fut le cas concernant la question trans qui nécessita un travail d’École et une interprétation – Je suis ce que je dis. Dénis contemporains de l’inconscient, titre des 52es journées de l’ECF. Que ce soit pour le mariage pour tous, l’autisme et les questions liées au champ psy, la séquence trans ou le mouvement #MeToo et les nouvelles formes du féminisme, on voit que l’École, entre acte analytique et action lacanienne, n’est pas gardienne du symbolique, contrairement à ce qu’on a vu chez certains psychanalystes prenant position contre le mariage homosexuel ; elle n’a pas à succomber aux passions imaginaires de la cité concernant, par exemple, « la guerre des sexes », sous la forme du phénomène trans ou des formes nouvelles du féminisme. Elle rappelle le réel, ce qui ne peut que faire des vagues.
Après les événements de 1968, Lacan posait la question de la place de la psychanalyse dans le politique et y répondait : « L’intrusion dans le politique ne peut se faire qu’à reconnaître qu’il n’y a de discours, et pas seulement analytique, que de la jouissance, tout au moins quand on en espère le travail de la vérité.(8)» Je comprends que ces incursions dans le politique, qui subsume ce qu’on appelle « la société », ne peuvent être qu’intrusives, car elles contiennent une interprétation. Cette intrusion change les données d’un problème de société la plupart du temps ready made, qu’il est nécessaire d’interpréter.
(1) Miller J.-A., « Tutti quanti », L’École débat, n°10, 17 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(2) Cf. Miller J.-A., « Tutti quanti. Suite », L’École débat, n°13, 20 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(3) Miller J.-A., « Psychanalyse et société », Quarto, n°83, mars 2005, p. 11.
(4)Mahjoub L., « Ce qui résiste dans la psychanalyse », L’École débat, n°14, 21 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(5)Miller J.-A., « Index raisonné des concepts majeurs », in Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 894.
(6) Cf. Gonon F., Neurosciences : un discours néolibéral. Psychiatrie, éducation, inégalités, Nîmes, Champ social, 2024, p. 124 ; cf. aussi titre donné par J.-A. Miller à l’entretien avec J.-P. Changeux, « L’homme neuronal », in Foucault M. & al.,Cinq grands entretiens au Champ freudien, Paris, Navarin, 2021, p. 172.
(7) Miller J.-A., « Psychanalyse et société », op. cit., p. 7. [1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII,L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 90.
Mirages de l’irresponsabilité
Gabrielle Vivier-Amici
Les théories neuro, cognitivo-comportementalistes et la psychanalyse dite intersectionnelle et située me semblent moins éloignées qu’elles n’y paraissent de prime abord.
Protocole
Côté neuro et cognitivisme, la cause est recherchée dans le cerveau et le clinicien est sommé d’appliquer des protocoles validés par des experts. Si la cause est physiologique, si le traitement est une marche à suivre, l’inventeur, de même que celui qui fait usage de l’invention, n’y sont pour rien… sauf à ce qu’ils s’en écartent. Ainsi Etienne Pot, délégué interministériel aux TND, peut énoncer qu’il ne comprend pas qu’un professionnel puisse individuellement se soustraire à des normes arrêtées collectivement(1).
Promesse est faite de guider les médecins et autres professionnels, de faciliter leur travail, ce dont certains se félicitent sur le site du ministère, trop heureux de pouvoir se reposer sur les guides de dépistages proposés(2).
Contractualisation
Du côté de la psychanalyse intersectionnelle et située, celle-ci s’orientedes discours des études de genre et des études coloniales pour loger la cause, du moins en partie, dans les assignations venues d’une société fondée sur des rapports sociaux de pouvoir. Le clinicien est alors enjoint à reconnaître et à ne pas perpétrer ces violences. Pour faire rempart à son arbitraire, il lui est conseillé de conclure un contrat avec le sujet qu’il reçoit.
En conséquence, «Nulle interprétation de l’analyste ne saurait porter sur un contrat sur lequel il/elle ne se soit au préalable mis/e d’accord avec l’analysant/e(3)». Une interprétation se discute avec l’analysant et le temps de la séance est arrêté d’un commun accord. Plus encore, l’écriture logique du cas, pourtant condition nécessaire à l’acte de l’analyste(4), est découragée, la construction du cas étant reléguée à une «tentative de recouvrer une consistance, une identité d’analyste mise en péril par les mouvements transférentiels» (5).
Sans acte ni responsabilité
Protocole d’un côté, contractualisation de l’autre, c’est ainsi qu’une large part de l’offre psy contemporaine fait miroiter aux cliniciens la possibilité d’une prise en charge sans acte et sans responsabilité. Or, si le clinicien n’engage pas sa responsabilité, comment le sujet qu’il reçoit pourrait-il le faire? Pourtant, et cela nous vient de Freud, nulle analyse n’est possible si le sujet ne prend pas sa part dans ce dont il se plaint.
Ma rencontre, ma responsabilité
Ma rencontre avec la clinique a été l’occasion d’une quête: celle d’une garantie, celle d’un maître qui me dirait comment lire le texte de la parole de mes patients et comment agir. J’ai pu faire l’expérience, en portant cette demande avec une certaine insistance, qu’à l’École de la Cause freudienne (ECF), on ne répond ni avec un manuel, ni avec dogme, ni avec une idée de ce que la psychanalyse devrait être.
L’analyste et mes –nombreux– contrôleurs me démontrent, en acte, ce que Lacan pointait lorsqu’il énonçait que la responsabilité voulait dire «non-réponse ou réponse à côté(6)». Pas de réponse à ma demande, mais une invitation à y mettre ma mise. C’est cela qui m’ouvre à la possibilité de me faire responsable de ma pratique. Je m’y attèle avec la boussole de la rigueur portée par l’École.
L’École, sa responsabilité
Quant à l’École, si elle est un sujet(7), alors il lui revient de se faire responsable de sa part dans le désordre contemporain.
Dénoncer ou déplorer le fait que l’École, et son orientation, soient l’objet d’une certaine haine n’est pas la voie à emprunter. L’École a à s’en accommoder car, elle le sait, elle n’apporte rien d’autre que la peste(8). De même, opposer un discours à un autre ne manquerait pas de tomber dans un écueil: laisser glisser le discours analytique dans le discours du maître(9). Cela n’exonère pas ses membres de chercher, sans cesse, de nouvelles réponses. Réponses qui seraient de l’ordre d’une «non-réponse ou réponse à côté», réponses, à chaque fois singulières, qui permettront de ne pas céder sur la ligne d’horizon d’un désir(10): celui de transmettre quelque chose de la psychanalyse d’orientation lacanienne. Une piste me semble être le titre donné par Jacques-Alain Miller aux Journées de l’ECF de 2001: Tu peux savoir comment on analyse à l’École de la Cause freudienne. Un titre par lequel l’École, J.-A. Miller nous l’indique, s’interpelle elle-même – ce qui prend valeur d’un examen de passage, voire d’une passe(11). Un titre qui invite le praticien à «s’exposer», au risque de déchoir. Un titre qui fait également le pari d’un sujet, celui à qui s’adresse le Tu, qui puisse répondre, sans que cette réponse ne puisse être connue à l’avance. Cela en fait un acte analytique.
(1)Cf. Intervention d’É. Pot, délégué interministériel à lastratégie nationale pour les troubles du neuro-développement, le 9 décembre 2025 à la 2e Journée du Cercle de documentation et information pour la rééducation des infirmes moteurs cérébraux (CDI).
(2)«C’est une décision lourde pour nous, médecins, que d’annoncer à une famille que son enfant ne se développe pas normalement; ça l’est toujours aujourd’hui, mais il est plus facile de prendre cette décision avec le guide de repérage», témoignage d’un médecin, disponible sur le site handicap.gouv.fr/engagement-2.
(3)Ayouch T., « “Réglons-lui son cas”. Psychanalyse, récits cliniques, enjeux», Psychologie Clinique, n°44, 2017, p.105.
(4)Je m’appuie ici sur les développements d’Omaïra Meseguer dans son enseignement intitulé «Construire un cas en psychanalyse, c’est l’écrire» au Campus de l’École de la Cause freudienne 2025-2026.
(5)Ayouch T., «“Réglons-lui son cas”…», op. cit., p.110.
(6)Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p.64.
(7)Cf. Miller J.-A., Théorie de Turin sur le sujet de l’École, Paris, Presses Psychanalytiques de Paris, 2024, p.7.
(8)Cf. Gutermann-Jacquet D., «Joies de la peste», L’École débat, n°8, 15 décembre 2025,disponible sur lacanquotidien.org.
(9)Miller J.-A., «“Tu peux savoir comment on analyse…”: Présentation des Journées ECF 2001 », disponible sur le site de la NLS.
(10)Cf. Miller J.-A., «L’acte entre intention et conséquence», La Cause freudienne, n°42, 1999, version CD-ROM, p.10.
(11)Miller J.-A., «“Tu peux savoir comment on analyse…”…», op. cit.
Résister
Christine Maugin
La psychanalyse subit une nouvelle attaque, il est de notre devoir de résister, à l’instar de Freud, et de veiller sur elle.
Peu de temps après avoir découvert l’inconscient, Freud a pris ses distances avec sa première formation en neurologie. Cela aura pour effet de ne pas restreindre la découverte de la psychanalyse au champ de la thérapeutique.
Dans son livre, Laura Sokolowsky rappelle aussi l’avertissement de Freud à l’approche de la guerre. «Quand la psychanalyse tend à rivaliser avec des disciplines scientifiques […] la référence à l’inconscient disparaît(1)».
Au moment de l’avènement du national-socialisme et de la menace qui sourdait, il prit la décision de poursuivre ses activités en demeurant à Vienne. «Son corps était usé et malade, mais sa volonté était intacte. Freud ne cédait pas à la panique […] Freud ne pouvait pas disparaître […] c’eut été un désastre […] pour l’avenir de la psychanalyse(2)».
Une phrase de cet ouvrage me semble particulièrement à retenir aujourd’hui: «pour que l’identification à l’Un totalitaire puisse se réaliser, il fallait obtenir le rejet de la pensée. Il ne fallait plus penser la division interne de l’homme(3)».
L’attaque actuelle de la psychanalyse nous porte aussi à résister.
Le nouveau maître prétend quantifier la jouissance en la chiffrant à l’aide de nombres, la classifier par l’intelligence artificielle (IA), la réguler par des protocoles, la soumettre à la rentabilité économique. Le maître d’aujourd’hui ne supporte pas les «inclassables» ni les pertes. Il considère chacun non plus comme un sujet qui s’embrouille dans son désir ou qui ne trouve pas de solution dans sa rencontre avec le réel, mais comme un individu dysfonctionnant, supposé réparable à l’aide du bon outil diagnostique ou chimique.
Or, une perte est nécessaire pour s’humaniser. Face au réel auquel il s’affronte, seul le corps parlant aura une solution. Et le symptôme ne le laissera jamais tranquille tant que la jouissance en cause dans sa formation ne sera pas suffisamment élucidée.
Le maître actuel peut bien chiffrer, cloisonner, reporter des données dans des tableaux Excel, le réel de la jouissance viendra, et reviendra toujours, sonner à la porte. Et là, le facteur ne sonnera pas seulement deux fois!
Dans le débat initié depuis quelques semaines par l’École de la Cause freudienne (ECF), des phrases ont retenu mon attention. La première est celle d’Anaëlle Lebovits-Quenehen: «Il me revient comme une ritournelle cet avertissement de Freud: “Qui cède sur les mots cède sur les choses”(4)». Une autre, de Déborah Gutermann-Jacquet: «si la psychanalyse s’assimile en cédant aux nouveaux idéaux promus par la société, elle ne se sera pas moderniséepour être de son temps, elle sera simplement revenue au temps d’avant. Mieux: au temps où elle n’existait pas, car elle se sera tuée elle-même.(5)» Une phrase encore, de Christiane Alberti: «Bien calculer la stratégie et décider de la tactique. Bref, s’engager dans un combat dans la perspective de le gagner, avec ce seul objectif.(6)»
Essayons de poursuivre l’analogie précédente: aujourd’hui la psychanalyse est attaquée. Or, Jacques-Alain Miller pose une question relative à l’ECF, à laquelle nous devons réfléchir: «Quelle École l’École veut-elle être?(7)» Cette formulation rappelle que l’École est un sujet, donc qu’elle peut être divisée, embrouillée. Chaque membre y entre avec son symptôme et trouve au sein de l’École une manière de faire avec ce qui, au mieux, lui reste de la modalité de jouissance de laquelle il s’est plaint. C’est au fil de l’analyse que cette modalité de jouissance se tisse et se transforme pour se mettre au service de l’inscription dans l’École. C’est à partir de ce tissage, singulier mais à portée collective, que nous devons «bricoler» une solution pour la psychanalyse afin de la maintenir vivante.
Il appartient à chacun de rester, aux côtés de J.-A. Miller, vigilant, averti, combattant. Ne pas céder sur notre désir, tel que Lacan nous l’a transmis, pour notre École. Tenir coûte que coûte. Il nous revient de résister, de manière éclairée, comme l’indique Agnès Aflalo: «Plus que jamais, il revient au discours analytique de continuer le combat pour faire sa place à la parole libre de celui qui veut faire entendre qu’il est unique dans sa souffrance et dans les solutions qu’il y trouve.(8)»
Pour alléger un peu mon propos, évoquons le dernier film Mission impossible. Comment Tom Cruise s’en sort-il? En héros, certes, car c’est une fiction, mais tout simplement en infectant l’IA par un virus électronique… «L’avenir existera si nous le faisons exister», dit une voix off à la fin du film.
Suivant l’exemple de Freud qui apporta la peste outre-Atlantique: ne laissons pas la société éradiquer tout symptôme, et le vivant avec. Continuons à subvertir le discours de la société, puisque seule la psychanalyse nous forme à traiter ce réel.
(1)Sokolowsky L., Freud et les Berlinois, Rennes, PUR, 2013, p.187.
(2)Ibid., p.202.
(3)Ibid., p.206.
(4)Lebovits-Quenehen A., «Iceberg incandescent», L’École Débat, n°6, 13 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(5)Gutermann-Jacquet D., «Joies de la peste», L’École débat, n°8, 15 décembre 2025,disponible sur lacanquotidien.org.
(6)Alberti C., «Le nerf de l’action»,L’École débat, n°8, op. cit
(7)Miller J.-A., «Tutti quanti», L’École débat, n°10, 17 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(8)Aflalo A., «Assassiner “scientifiquement” la psychanalyse»,L’École débat, n°11, 18 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
Fondamental de répondre
Mariana Alba de Luna
À partir de mon expérience clinique, de plus de trente-cinq ans dans le milieu psychiatrique et le milieu médico-social auprès d’enfants et d’adolescents, et en tant que psychanalyste membre d’une École qui m’inspire par son invention, il me semble fondamental de répondre à N*. Ma contribution au débat tient en 10 petits points.
Le désaccord avec FondaMental ne porte ni sur ses intentions, ni sur son statut juridique, ni sur la bonne volonté de ses acteurs. Il porte avant tout sur le discours qui organise ses pratiques et sur les effets de ce discours sur le sujet, sur la clinique et sur nous en tant que praticiens.
1. Le statut public au service du maître d’aujourd’hui
Qu’une structure soit publique, non lucrative et créée par décret ne la soustrait pas au discours du maître contemporain, articulé aujourd’hui à la science et à la gestion. La question ne porte pas sur qui finance, mais sur quel discours commande toujours dans l’ombre. Or selon FondaMental, le savoir se présente comme préalable, objectivable et transmissible au patient hors transfert. Inversion.
2. L’efficacité comme nouveau signifiant-maître
L’appel à l’efficacité, à l’optimisation et à la performance introduit la psychiatrie dans le discours universitaire, où le savoir s’autorise des maîtres. La psychanalyse, quant à elle, part de l’incomplétude du savoir et de la division du sujet — incompatibles avec une clinique indexée à des indicateurs. Nuance.
3. Le médicament comme réponse au réel
Le problème n’est pas le médicament, mais sa fonction qui se voudrait structurante. Lorsque le symptôme est réduit à un dysfonctionnement à corriger, il cesse d’être ce par quoi le sujet répond au réel. C’est une forclusion méthodique du sujet, non un progrès thérapeutique. Paradigme.
4. Centres experts: concentration du savoir, dilution de la clinique
Dire que les centres experts sont un «troisième recours» ne suffit pas. Ils opèrent une recentralisation de l’autorité diagnostique, qui transforme le clinicien de secteur en exécutant d’orientations produites ailleurs, selon des normes qu’il n’a pas contribué à élaborer. Danger.
5. Diagnostic, norme et responsabilité
Même sans captation de patientèle, l’orientation issue des centres experts fonctionne comme une norme impérative. Elle limite l’invention clinique et déplace la responsabilité du praticien vers un savoir supposé garanti par la science. Scandale.
6. Données, cohortes et vérité
La vérité statistique issue des cohortes n’est pas la vérité du sujet. Elle relève du tout-savoir, là où la psychanalyse soutient une vérité mi-dite, irréductible au calcul. Multiplier les données, ce n’est pas entendre davantage. Calcul.
7. Psychiatrie de précision: un fantasme contemporain
La psychiatrie de précision prolonge le fantasme d’un réel intégralement maîtrisable. Or le réel, tel que Lacan l’isole, est précisément ce qui résiste à la précision, ce qui fait symptôme et trou dans le savoir. Irréductible.
8. L’argument économique comme écran
Qu’il s’agisse d’économies ou de fluidification des parcours, l’argument gestionnaire transforme le soin en gestion des flux. Réduire les hospitalisations n’est pas un progrès si cela se fait au prix de l’effacement du transfert et du lien. Faux-flux.
9. La «complémentarité» comme signifiant pacificateur
La complémentarité promise entre approches biologiques et cliniques est déclarative. C’est un impossible. Tant que l’on prétendra subordonner le discours analytique aux normes évaluatives, il n’y aura pas de coexistence, mais proposition d’une tolérance conditionnelle. Piège.
10. Évacuation du sujet.
La psychanalyse ne s’oppose ni à la recherche, ni à la science, ni à l’innovation. Elle s’oppose à toute organisation du soin qui évacue le sujet, au nom du savoir pour tous et pour le maître, et qui transforme la clinique en application de protocoles. Le débat avec FondaMental n’est pas idéologique: il est structurel. No pasaran.

