Lacan Quotidien n°11 – Carole Dewambrechies La Sagna – Laurence Charmont

Carole Dewambrechies-La Sagna

Une publicité de supermarché présente un loup qui, pour être enfin aimé, ne mange plus que des légumes. Fabriquée par un studio d’animation français, elle a fait le tour du monde. N* nous présente une fiction du même ordre : FondaMental (FDM) et « l’approche » psychanalytique pourraient être « complémentaires »(1).
Le mot psychanalyse est employé une fois dans le texte de N* alors qu’il n’apparaît nulle part sur le site de FDM, comme le terme de psychothérapie d’ailleurs. Notons que sur le site de la fondation le mot psychiatrie est peu employé, l’adjectif psychothérapique, une fois, regroupé avec « les thérapies médicamenteuse et l’amélioration de l’hygiène de vie ».
Je me propose de reprendre certains points de l’argumentaire de N* qui porte sur des reproches qui seraient fait injustement à FDM et de lui poser quelques questions. Psychiatre et responsable de service dans l’hospitalisation privée pendant plus de quarante ans, je ne peux être suspectée de méfiance a priori à l’égard du privé.

Plutôt que les membres fondateurs, garanties de sérieux, mais sans doute pas décideurs, il vaut mieux regarder le COPIL, comme on dit dans les cliniques (comité de pilotage).
Le CEA déciderait-il de l’avenir de la psychiatrie en France ? Sans doute que non.
Par contre Marion Leboyer, directeur (sic) de FDM, est membre du COPIL et auteur du fameux ouvrage Psychiatrie : l’état d’urgence(3),cité par N* et auquel il a participé, nous précise-t-il. Le livre est publié en 2018 chez Fayard par la FDM et l’Institut Montaigne. On peut y lire, à la page 6, qu’il a été réalisé avec le soutien de la fondation Sisley-d’Ornano. Sans doute s’agit-il d’être bien dans sa peau ? ou du retour du  fundraising sur lequel s’appuie la fondation.
Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, les auteurs, y décrivent « le trou noir du système de santé français » qu’est la psychiatrie et terminent leur état des lieux par 25 propositions dont il est frappant de constater aujourd’hui que certaines ont eu force de loi. Je n’en cite que quelques-unes : augmenter la durée de l’internat de psychiatrie à cinq ans (!), modifier le financement de la psychiatrie privée (prix de journée ou dotation annuelle), former des infirmiers en pratique avancée, investir le champ de la formation !
Le projet est de créer « un opérateur de la psychiatrie et de la santé mentale(4) » qui s’inspire de l’INCa (recherche pour le cancer) dont on nous précise qu’il est doté d’un budget de 87 millions d’euros.
Cet « opérateur » sera « le guichet unique de la politique nationale de la psychiatrie et le fer de lance de la vision globale de la discipline. Il articulera les structures existantes et garantira la mise en œuvre et l’évaluation de grands axes stratégiques, à savoir la prévention et la détection précoce des troubles psychiatriques, les soins, la recherche, la formation et la déstigmatisation de ces maladies »(5), etc.
Il s’agit aussi de « dynamiser » la recherche française : identifier les « bio marqueurs diagnostiques et pronostiques », développer de « nouvelles hypothèses grâce à la puissance du big data », sans oublier le développement de biothérapies, la e-santé, etc., en s’assurant bien de l’égale répartition sur tout le territoire que la fondation se propose de quadriller grâce à ses centres experts.
Dans la présentation de la fondation d’utilité publique, le site fait valoir qu’il s’agit de parler de l’avenir et d’investissement destiné à structurer une offre de soins d’excellence inspirée de la recherche publique. Les liens sont logiques et explicites : l’inspiration de la recherche est bien d’origine publique, mais les investissements se font sur des fonds publics et privés. L’« excellence » revendiquée est du registre de la communication.
Les liens avec les entreprises du CAC 40 se développent et se structurent : Clariane, ex-Korian, et FDM ont signé en mai 2023 un partenariat officiel dont l’objectif est d’accélérer l’innovation en santé mentale et de développer la « psychiatrie de précision » par des groupes de travail et des projets de recherche collaborative. Le groupe utilise son réseau de cliniques, étoffé par le rachat d’INICEA et ses cliniques psys, pour contribuer ainsi à la « nouvelle offre ».
La fondation a développé pour ses centres experts la stratégie du coucou – se glisser dans l’existant pour profiter de ses structures et utiliser ses données. Elle se fait fort d’apporter « à ces équipes des moyens complémentaires pour renforcer la visibilité et valoriser leurs interactions ».
Cela ne peut se faire qu’avec l’accord des pouvoirs publics qu’il s’agit donc de convaincre à grand renfort de rapports alarmistes sur l’état de la psychiatrie en France et de présentations de solutions – coûteuses – clefs en main. Pour cela, parallèlement aux publications, la fondation inspire des textes parlementaires. Par exemple, la communication de Martine Wonner(6) au Parlement en février 2019 et le Rapport sur l’organisation de la santé mentale de septembre 2019(6).
Députée du Bas-Rhin, médecin qui a fait reconnaître sa qualification en psychiatrie, Mme Wonner, après avoir travaillé pour une Agence régionale de santé (ARS), a intégré des groupes de santé privés : la Générale de santé, le groupe Sinoué – racheté par ORPEA en 2020 – dont elle a assuré la direction. Elle a également été directrice du développement pour des filiales de Korian. Elle est élue en 2017 et membre de la commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale. Dans sa communication, elle déroule l’argumentaire de FDM qu’elle ne nomme pas et mentionne les 14 milliards d’euros dépensés par l’assurance maladie pour les pathologies psychiatriques révélatrices d’un « sous-financement et d’un mal-financement » qu’elle se propose de rectifier grâce surtout à un partenariat public–privé et grâce aux 43 centres experts mis en place et coordonnés par « une fondation » dont il s’agit de renouveler le financement. Le Rapport qui suit la même année se réfèrera largement et ouvertement à FDM dont il présentera de façon développée les « solutions ».
Mme Wonner a, par la suite, fait « l’objet de deux plaintes pour des propos controversés sur les masques et les vaccins contre le Covid-19 (8)» et d’une radiation du conseil de l’Ordre des médecins Grand-Est d’un an(9). Elle sera exclue du groupe de la République en Marche en mai 2020, optera pour l’écologie, puis pour Liberté et territoires dont elle sera exclue. Elle créera son propre groupe.
Notons que les centres ne sont experts que par un biais performatif et par la grâce de la fondation qui les coordonne, car les praticiens qui y officient ont la même formation que leurs collègues du public ou du privé, sans expertise supplémentaire aucune. Mais devant un tribunal il est à parier que cette expertise vaudra parole d’expert !
Donc FDM ne mange pas que des légumes. Forte de sa proximité avec les centres décisionnaires, la fondation cherche à imposer par voie légale une vision unique, biologique de la maladie mentale, voire anatomique, puisque localisée dans des régions cérébrales(10), cartographiées comme le sont ses centres experts sur le territoire. Elle propose de consacrer les budgets à la biologie et à l’imagerie cérébrale – et probablement au lobbying et au fonctionnement de la fondation.


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Laurence Charmont

Après le premier moment de dépit, ce patient me lancera un bruyant «Mais ça ne sert à rien leur machin!», avec un sourire, que je lui renverrai. Prendre au sérieux ce qu’il me dit et parfois une «fraternité discrète(2)» lui ont évité le délitement – de ses relations aux autres comme de son rapport à la parole. Il peut continuer son bricolage, avec son praticien inexpert.


(1)N*, «Présentation de FondaMental», L’École débat, n°16, 23 décembre 2025, disponible sur www.lacanquotidien.org.
(2)Lacan J., «L’agressivité en psychanalyse», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.124.

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