

Banco ça banque illico
Luc Garcia
Par quel extravagant miracle, certains ont cru que la structure de langage, qui se manifeste à l’occasion de manière détraquée, pourrait relever d’une prédiction similaire à ce que, par exemple, on connait en matière de leucémie par le séquençage ADN?
On pourrait supposer une bêtise de base: celle qui vise à gonfler, au point qu’au bout du doigt, le médecin, ivre de joie, se sente soulevé d’un vent nouveau pour nous promettre que désormais nous allons voguer sur une mer d’huile. La maladie n’existerait plus. Disons, plus exactement, elle serait dépistée puis supprimée.
Les économies magiques
Lisant ce qui tourne autour de ce projet FondaMental, nous pouvons songer à cette époque extravagante où la ministre du Logement, madame Boutin, ne voulait plus de SDF dans la rue et donc proposait d’ouvrir des centres d’accueil pour rendre contractuellement obligatoire la mise à l’abri dès que le thermomètre tombait sous 5 degrés Celsius. L’initiative était chrétienne et stupide. Elle promettait, prométhéenne, l’économie de plusieurs milliards en un hiver –on fera d’ailleurs remarquer que la ministre cherchait 70000 places, à peu près le nombre de lits supprimés en hôpital psychiatrique depuis quarante ans.
Ceux qui travaillent en milieu carcéral savent bien où sont les asiles aujourd’hui: en prison. Il est à craindre qu’aussi chrétien qu’il soit, financé par des fortunes très chrétiennes également, le stupide soit toujours en vigueur, dans le fondant même du FondaMental. Banco ça banque illico comme disait la réclame: on soigne, on économise, on fait du bien, on se soulage, on se soulage de se regarder être soulagé.
Ne soyons pas naïfs: les économies, c’est la formule magique pour ne pas dire que l’enjeu est en fait un transfert de fonds. Les milliards économisés d’un côté seront les milliards qui basculeront ailleurs. En clair, il faudra rémunérer ceux qui s’acquittent de leur mission bienheureuse: les moines prient drôlement bien dans des monastères bien repeints et portent sur leur dos la misère du monde, surtout dans un prieuré climatisé.
Prenons le temps. Nous entrons dans ce que Jacques-Alain Miller a pu appeler, en d’autres occasions, un moment manichéen: il y a ceux qui veulent guérir (c’est positif), et il y a ceux qui, de la guérison, n’en veulent pas (les méchants). Il faut dire qu’à l’appui des seconds, vient souvent se glisser une vision romantique du ratage, une torsion par laquelle le ratage semble se confondre avec une capitulation devant la souffrance –chaque souffrance est respectable, mais chaque souffrance est aussi fondée sur une association souvent imaginaire dès lors que l’on en parle. Iel souffre? Oui, mais iel y trouve quelque chose, et ce qu’iel y trouve, c’est une énigme –et on ne peut pousser personne vers le déchiffrement de cette énigme aussi peu qu’on peut mettre un coup de pied au derrière des SDF pour entrer dans un dispensaire de nuit, même avec des lits tout propres et des couvertures molletonnées.
Un absolutisme grotesque
Poussons par l’absurde le programme de FondaMental: c’est un absolutisme qui se motive de sa finalité. La finalité est aussi grossière que les chiffres à l’appui sont simplement grotesques –un grotesque que l’on voit par exemple dans le DOGE de Trump. Un grotesque connu depuis toujours des politiques bas de plafond: faire des économies est l’indicateur d’une réussite. Effectivement, on peut se demander aussi pourquoi un Picasso coûte plus cher qu’un baril de liquide vaisselle, et se dire que voilà une incongruité à corriger. Nous tenons FondaMental pour un véhicule qui ne pèserait pas plus que celui qui se donne de corriger Picasso sur le marché. On voit à quoi conduit cette perspective: On a financé beaucoup de bêtises, il faut revenir aux choses sérieuses, disent les sérieux, experts de leur discipline et des disciplinés. Au point où nous en sommes, les instigateurs de FondaMental vont bientôt nous expliquer que leur programme pourrait être chiffré en équivalent porte-avion. Pourquoi pas.
De Gaulle disait pourtant: une armée qui gagne est une armée qui chante. Nous tiendrons la résistance future contre les dictatures qui fleurissent, recrutée justement parmi ceux qui ne sont pas randomisés.
La médecine, science de l’incongruité
Ajoutons une touche dans le tableau: celui du lustre, spécialement du lustre collectif. Or, la médecine, qui n’est pas une science mais passe sa vie à vouloir se faire croire qu’elle en est une, de science, est d’abord une vaste plaine constellée de figures qui trouvent des choses à partir d’incongruités, justement.
Évidemment, à l’appui de cela, on se souvient de Clémenceau (qui était médecin) ne supportant pas Pasteur, Harvey dont le monde s’est moqué, Willis qui, avant d’être connu pour son polygone, passait pour un allumé de première. Et, plus proches de nous, relevons les chercheurs de l’ARN dont tout le monde se contrefoutait. Il fallut des décennies, où personne n’aurait mis ses billes dans ces recherches, pour finalement s’apercevoir que c’était là que les choses se jouaient pour sortir le monde entier d’une épidémie, qui autrement s’avèrerait plus meurtrière encore.
En guise temporaire de constat, Bernard-Henri Lévy raconte qu’à l’occasion d’une de ses dernières visites à Emmanuel Levinas, celui-ci lui dit –reprenant là une formule de Rabbi Yehuda: «le meilleur des médecins ira en enfer».

