Une psychiatrie à la mesure des défis contemporains?
Pierre Sidon
L’orientation «neuro», hégémonique en psychiatrie, a mené à l’effacement d’une clinique fidèle «à l’enveloppe formelle du symptôme(1)». Les échelles de mesure qui la remplacent n’ont toutefois pas convaincu l’industrie qui a fermé ses laboratoires de recherche en psychopharmacologie. D’où le retour en grâce des psychédéliques, le repositionnement de molécules anciennes et le développement des techniques physiques invasives: «l’homme neuronal(2)» fait rêver.
La civilisation de la technique soumet certes l’individu à une «Pluie d’Objets»(3). La santé mentale n’y échappe pas. La rhétorique de la promesse(4) est inhérente à la production des gadgets. C’est «le mensonge de la civilisation(5)»: celui de la substitution du plus-de-jouir en toc(6) au réel même.
D’où une idéalisation qui déchaîne le réel: effets de mépris, angoisse, désespoir, déchettisation et passage à l’acte. La psychiatrie actuelle y contribue par son scientisme confabulant.
[…]
La psychiatrie, constituée en un embrayage souple entre ordre public et liberté individuelle, s’efface en suivant l’orbe civilisationnel: un non-agir bavard couvrant un désengagement de la responsabilité vers la technique et le capitalisme qui espère en profiter, pour sa plus grande ruine.
Pourtant, indique Lacan, cet «office social» n’est pas près de disparaître(7). Comment? Avec des psychiatres sans psychiatrie ou avec une psychiatrie sans psychiatres?
La psychiatrie qui vient est davantage que naturalisée: elle est virtualisée et automatisée. Les psychiatres se voient promis aux plus hautes fonctions: à l’instar du diable montrant à Jésus tous les royaumes du monde et leur gloire et lui disant «Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes pour m’adorer(8)», ils seront comme des rois. Puis des rouages. Puis disparaîtront remplacés par l’IA –à l’exception de quelque professeur lettré(9).
Que faire?
[…] Orienter et subvertir le discours du maître(10) (tel que défini par Lacan) permet à la fois de le maintenir, d’en justifier la nécessité, mais aussi de le rendre acceptable par ceux qui y sont le plus rétifs. Je pense à l’intervention de Jacques-Alain Miller suite à celle de Dominique Laurent dans Conversation sur le signifiant-maître à propos de ceux qui ont «un rapport biaisé, tordu au signifiant maître»: «il est essentiel pour eux de rester avec d’autres qui ont un rapport droit au signifiant-maître»(11). L’expérience de l’École peut servir à la société.
Inversement, l’acte analytique du psychiatre emprunte précisément les voies du discours du maître. C’est en particulier la prescription, la contrainte, les entrées et sorties, la protection des majeurs dits incapables, la direction d’établissement. Là aussi, il s’agit de savoir s’en passer pour pouvoir s’en servir.
Il faut le faire savoir. Mais cela ne suffira pas. En effet, l’action lacanienne, c’est l’acte analytique opéré à un niveau supérieur: interprétation, scansion, ponctuation, coupure… L’acte juste a la puissance du réel même, celui qui passe à l’acte.
Extraits de l’intervention de P. Sidon présentée à Question d’École, le 24 janvier 2026, que vous pourrez bientôt lire dans son entièreté en revue.
(1) Lacan J., «De nos antécédents», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.66.
(2) Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris, Fayard, 1983 & entretien avec J.-P. Changeux au cours duquel J.-A. Miller relève ce terme, republié dans Cinq grands entretiens au Champ freudien, Paris, Navarin, 2021, p.125-172.
(3) Miller J.-A., «Tombeau de l’homme de gauche», Le Monde, 3 décembre 2002 & Lacan Quotidien, 4 décembre 2002, disponible sur lacanquotidien.fr.
(4) Gonon F., Neurosciences, un discours néolibéral –Psychiatrie, éducation, inégalités, Nîmes, Champ Social, 2024, p.159: «Pour l’instant, les neurosciences ont peu bénéficié aux patients souffrant de troubles mentaux ainsi qu’aux écoliers issus de familles défavorisées. Le succès des neurosciences dans l’espace médiatique tient donc plus à une rhétorique de la promesse».
(5) Laurent É., «Métamorphose et extraction de l’objet a», La Cause freudienne, n°69, septembre 2008, p.43.
(6) Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p.93.
(7) Cf. Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p.94-96 & Sidon P., «Situation de la psychiatrie au XXIe siècle», Lacan Quotidien, n°778, 30 mai 2018, disponible sur lacanquotidien.fr.
(8) L’Évangile selon Matthieu.
(9) Cf. entre autres, les ouvrages du Pr Raphaël Gaillard.
(10) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit.
(11) Miller J.-A. (s/dir.), Conversation sur le signifiant-maître, Paris, Seuil, 1998, p.141.

Pour une politique de la psychiatrie
Clément Fromentin
Une re-politisation nécessaire
L’un des enjeux centraux de la situation actuelle est la dépolitisation progressive du soin psychique. Or la psychiatrie a toujours été traversée par des questions politiques cruciales et dans des contextes politiques particuliers: Pinel et la Révolution française; la psychothérapie institutionnelle dans l’après-guerre.
La novlangue de la psychiatrie contemporaine tend à neutraliser cette dimension politique en réduisant la souffrance psychique à des catégories techniques et biomédicales prétendument neutres. Mais il s’agit de rappeler que le soin psychique engage toujours une conception du sujet et, donc une certaine idée du lien social et du politique. Le savoir clinique est toujours situé. Accueillir l’autre comme autre, c’est consentir à ce que le symptôme ne soit pas seulement un phénomène à expliquer, mais une adresse à soutenir. La relation exige du temps, une disponibilité sans rendement garanti, un concernement(1), comme disait Lacan. Cette exigence, trop peu compatible avec les impératifs d’objectivité et de calcul, suscite son effacement.
Sortir de l’entre-soi
La question décisive est celle de l’élaboration d’un langage susceptible de rendre intelligible, au-delà du cercle des praticiens, ce que l’orientation lacanienne apporte à la psychiatrie contemporaine. Il ne s’agit pas de renoncer à la rigueur conceptuelle, mais de trouver des formes de discours capables de faire entendre auprès des décideurs politiques et des médias ce qui fonde notre pratique. Cela suppose de traduire nos positions cliniques en arguments lisibles, sans céder sur l’essentiel, en montrant que cette orientation ne s’oppose pas à l’efficacité, mais qu’elle en redéfinit les critères à partir du réel de la souffrance et du transfert.
L’ECF et la formation des psychiatres
Il est aussi tout aussi important de mener une réflexion sur l’implication que l’École de la Cause freudienne (ECF) peut avoir sur la formation des psychiatres.
Il y a eu une parenthèse enchantée pendant les années 1960-1980, au cours de laquelle les psychiatres de secteur assuraient une part notable de l’enseignement. Jacques Lacan avait été invité par Henri Ey en novembre 1967, à donner une conférence sur «La psychanalyse et la formation du psychiatre».
Mais aujourd’hui, ce sont les universitaires qui ont fait main basse sur l’enseignement des internes. L’orientation analytique a quasiment disparu des enseignements.
Concernant l’ECF, de nombreux dispositifs de formation existent aujourd’hui .[…] Cependant, il me semble qu’il manque une élaboration spécifique à l’exercice de la psychiatrie adulte en institution. Car celui-ci implique de recevoir des patients pour des soins sous contraintes, présentant des pathologies gravissimes, marquées par la chronicité et les rechutes. Ces configurations singulières, souvent peu élaborées dans les espaces psychanalytiques traditionnels, constituent pourtant un champ privilégié pour interroger les dimensions contemporaines de la clinique et pour renouveler la réflexion sur l’exercice de la psychanalyse en institution. Cela permettrait également d’affirmer la valeur de l’orientation lacanienne face à d’autres pratiques et de rendre l’ECF plus attractive pour les jeunes psychiatres.
Une psychiatrie lacanienne
Ce qui fait la singularité de la position du psychiatre tient précisément à sa situation à l’intersection de deux régimes de discours hétérogènes, qu’il ne saurait ni confondre ni hiérarchiser. Le psychiatre opère au point de rencontre du discours médical et du discours psychanalytique. Il doit prendre en compte à la fois le corps biologique et le corps parlant.
Lorsque le psychiatre pose un diagnostic ou prescrit un traitement médicamenteux, il ne peut récuser le discours de la science, ni se soustraire aux exigences de rationalité et de preuves qui le structurent. Mais évidemment, la possession de connaissances scientifiques ne constitue pas l’assurance de bien s’orienter. C’est en ce point que la psychanalyse se révèle nécessaire, en tant qu’elle seule tient compte de la parole et de la part de vérité du symptôme.
La psychiatrie apparaît ainsi comme une pratique contrainte à une forme d’hybridité permanente. Elle implique de circuler entre des discours souvent incompatibles. Cette pluralité assumée, loin de constituer une faiblesse, est la condition même d’une clinique vivante, capable de tenir ensemble l’exigence scientifique et l’écoute du sujet. Elle forme même l’intérêt spécifique de l’exercice du psychiatre orienté par la psychanalyse, qui se doit d’opérer des choix entre discours de la science et position analytique. Ces choix engagent la responsabilité du clinicien, confronté à des situations singulières qui résistent à toute standardisation. Ce choix s’effectue dans un rapport constant à l’incertitude, là où aucun savoir préalable ne peut garantir à l’avance la justesse de l’acte. Choisir, c’est accepter de ne pas tout savoir, tout en prenant position, c’est aussi accepter de renoncer à l’illusion d’une neutralité absolue.
Extraits de l’intervention de C. Fromentin présentée à Question d’École, le 24 janvier 2026, que vous pourrez bientôt lire dans son entièreté en revue.
(1) Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », 10 novembre 1967, inédit.

