N°43
Témoignage de précision, par Patricia Wartelle
Problème de vocabulaire, par Lionel Ménon

Problème de vocabulaire
Lionel Ménon
La pratique dans notre Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (ITEP) nous conduit parfois à proposer ou répondre à la demande d’une réunion consacrée à l’évolution d’un enfant en présence de son enseignant(e), de son accompagnant(e) (AESH) et de ses parents. Un membre de la direction, de l’assistance sociale et de l’équipe de psychologues respectivement se rendent alors dans l’établissement scolaire de l’enfant.
C’est le cas, ce matin de mars 2025, quand un appel téléphonique de la secrétaire nous demande de revenir de toute urgence dans les murs, à 8h45. Une délégation de l’Agence régionale de Santé (ARS) vient d’arriver dans l’institution dans le cadre d’une visite, dite «inopinée», qui doit durer trois jours.
Inspection
Le motif de cette inspection n’est pas déclaré et, à la suite de nos demandes, apparaît allusif ou confus, allant de la procédure de routine à la plainte anonymisée signalant l’existence de risques pour la santé des enfants. L’heure est grave. Il s’avère que l’institution où j’exerce comme psychologue, en plus d’être l’une des dernières à n’être pas rattachée à une grande association reconnue du territoire, bénéficie d’une réputation de structure orientée globalement par la psychanalyse.
Les salles sont ouvertes, les tiroirs fouillés. Tout le personnel administratif est réquisitionné. Cinq acteurs de terrain sont désignés pour être entendus individuellement par les inspecteurs. Au titre de psychologue, j’en suis. On me demande de signer une autorisation d’être enregistré par un petit boitier contenant une IA qui synthétisera mes propos, et destiné à rendre mes interlocuteurs «plus présents dans l’entretien», avancent-ils. Je signe. Suite aux présentations respectives, je m’autorise à demander la spécialité médicale d’une de mes interlocutrices: «Pédopsychiatre, je suppose?» Silence. «Non… anesthésiste…». Silence. Nous apprendrons deux mois plus tard que cette interlocutrice a démissionné de ce poste d’agent de l’ARS. Effet de honte? Quelle question s’est posée pour elle? Elle seule le sait. Participer à de telles missions n’est sans doute pas sans conséquences pour chacun. La conversation sera courtoise, mes propos très écoutés.
On me demande en fin d’entretien de confirmer qu’il n’y a aucune pratique de contention dans l’institution. Je confirme et ajoute: «Enfin… quand un enfant en frappe un autre violemment ou qu’un enfant enjambe une fenêtre située à l’étage, on le retient quand même.» Mes interlocutrices, visiblement impressionnées d’une telle possibilité, acquiescent avec un air d’évidence.
Écouter n’est pas entendre
En fin de semaine, un premier retour oral nous sera fait, disant textuellement ceci: «Vous n’arrêtez pas de parler de clinique! La clinique, c’est fini! En trois jours, nous n’avons jamais entendu les mots “autodétermination”, “parentalité”, “usager”. Nous avons pourtant noté que les gens semblent très investis dans leur travail ici… Mais vous n’avez pas le bon vocabulaire!» Cette injonction administrative, totalement indifférente aux pratiques professionnelles et ignorante des problématiques mêmes des enfants, nous demande de nous taire au profit d’une autre langue.
Nous résistons et ne cèderons pas sur les mots. Ni sur les nôtres, au plus proche des découvertes de notre praxis. Ni sur les mots que les enfants nous donnent à entendre.

