Lacan Quotidien n°12 – Éric Zuliani – Gabrielle Vivier-Amici – Christine Maugin – Marianna Alba de Luna

Éric Zuliani

Récemment, Jacques-Alain Miller a posé la question de savoir ce « que veut l’École ? Et d’abord : Quelle École l’École veut-elle être ?(1)» Dans le contexte actuel la réponse est : une École capable d’entrer en action, comme elle sut le faire en d’autres temps, sans être oublieuse du fait que l’École n’est pas invincible ou que les choses ne finissent pas toujours par s’arranger par la grâce du Père Noël(2). Cette action est dite lacanienne. Quelle est-elle et comment s’articule-t-elle au travail d’École ?

La psychanalyse n’est pas immortelle pour la raison qu’elle n’est pas installée : elle est précaire, car elle tient aux personnes qui se regroupent autour de son objet parce qu’elles en ont le goût, pas plus mais pas moins. À ce titre, elle n’est pas – de tout temps –, mais il faut la faire exister, et l’animosité dont elle est l’objet témoigne de son existence. Comme le note Lilia Mahjoub, la « psychanalyse est un symptôme dont la société et les autres discours voudraient se débarrasser, mais elle a en elle un réel, un réel qui est l’irréductible de ce symptôme(4)». Formulant les choses ainsi, L. Mahjoub éclaire une topologie particulière où non seulement la psychanalyse est un symptôme pour les autres discours, mais elle est travaillée par ce réel. Ce réel occupe une place centrale dans l’École en tant qu’il est l’enjeu de la formation du psychanalyste. Souvent, ce réel produit sa méconnaissance, sa négation.

Dans le combat qui nous occupe aujourd’hui, l’hostilité envers la psychanalyse n’est plus tout à fait la même : on lui reproche essentiellement et de manière plus explicite d’être un obstacle, un poids dont on cherche à se débarrasser, en somme, un symptôme. Les hostilités auxquelles nous avons affaire ne relèvent d’ailleurs pas de la recherche épistémique, mais d’une idéologie, qui conduit notamment à une conception managériale de la santé mentale, donc rien de scientifique.

Dans un passage où s’articulent science, psychanalyse et psychologie, J.-A. Miller note ainsi : « Il n’y a donc qu’une seule idéologie dont Lacan fasse la théorie : celle du “moi moderne”, c’est-à-dire du sujet paranoïaque de la civilisation scientifique, dont la psychologie […] théorise l’imaginaire, au service de la libre-entreprise(5)».

Ce qui me paraît intéressant, c’est la ronde ainsi constituée entre science, psychologie comme idéologie et capitalisme dans laquelle la psychanalyse s’invite sous la forme d’une intruse : toute autre position serait mortelle pour elle. Quelle forme revêt cette théorie du « moi moderne » aujourd’hui ? Elle est un mixte entre le moi neuronal, expression relevée par François Gonon(6), et une idéologie progressiste, qui se veut éveillée à coup d’inclusion, d’autodétermination et autres maîtres-mots.

Cette opération de Lacan, explicitée par J.-A. Miller, est une sorte d’action lacanienne : un lien social plus réel, plus vrai que l’illusoire société est une saillie politique. Dans ladite « société », on voit comment soudain un signifiant devient nœud de discours, signifiant à tout faire ayant des effets aliénants sur ceux sur qui il tombe.

Ce fut le cas concernant la question trans qui nécessita un travail d’École et une interprétation – Je suis ce que je dis. Dénis contemporains de l’inconscient, titre des 52es journées de l’ECF. Que ce soit pour le mariage pour tous, l’autisme et les questions liées au champ psy, la séquence trans ou le mouvement #MeToo et les nouvelles formes du féminisme, on voit que l’École, entre acte analytique et action lacanienne, n’est pas gardienne du symbolique, contrairement à ce qu’on a vu chez certains psychanalystes prenant position contre le mariage homosexuel ; elle n’a pas à succomber aux passions imaginaires de la cité concernant, par exemple, « la guerre des sexes », sous la forme du phénomène trans ou des formes nouvelles du féminisme. Elle rappelle le réel, ce qui ne peut que faire des vagues.

Après les événements de 1968, Lacan posait la question de la place de la psychanalyse dans le politique et y répondait : « L’intrusion dans le politique ne peut se faire qu’à reconnaître qu’il n’y a de discours, et pas seulement analytique, que de la jouissance, tout au moins quand on en espère le travail de la vérité.(8)» Je comprends que ces incursions dans le politique, qui subsume ce qu’on appelle « la société », ne peuvent être qu’intrusives, car elles contiennent une interprétation. Cette intrusion change les données d’un problème de société la plupart du temps ready made, qu’il est nécessaire d’interpréter.


(1) Miller J.-A., « Tutti quanti », L’École débat, n°10, 17 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(2) Cf. Miller J.-A., « Tutti quanti. Suite », L’École débat, n°13, 20 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(3) Miller J.-A., « Psychanalyse et société », Quarto, n°83, mars 2005, p. 11.
(4)Mahjoub L., « Ce qui résiste dans la psychanalyse », L’École débat, n°14, 21 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(5)Miller J.-A., « Index raisonné des concepts majeurs », in Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 894.
(6) Cf. Gonon F., Neurosciences : un discours néolibéral. Psychiatrie, éducation, inégalités, Nîmes, Champ social, 2024, p. 124 ; cf. aussi titre donné par J.-A. Miller à l’entretien avec J.-P. Changeux, « L’homme neuronal », in Foucault M. & al.,Cinq grands entretiens au Champ freudien, Paris, Navarin, 2021, p. 172.
(7) Miller J.-A., « Psychanalyse et société », op. cit., p. 7. [1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII,L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 90.


Gabrielle Vivier-Amici

Les théories neuro, cognitivo-comportementalistes et la psychanalyse dite intersectionnelle et située me semblent moins éloignées qu’elles n’y paraissent de prime abord.

Promesse est faite de guider les médecins et autres professionnels, de faciliter leur travail, ce dont certains se félicitent sur le site du ministère, trop heureux de pouvoir se reposer sur les guides de dépistages proposés(2).

L’analyste et mes –nombreux– contrôleurs me démontrent, en acte, ce que Lacan pointait lorsqu’il énonçait que la responsabilité voulait dire «non-réponse ou réponse à côté(6)». Pas de réponse à ma demande, mais une invitation à y mettre ma mise. C’est cela qui m’ouvre à la possibilité de me faire responsable de ma pratique. Je m’y attèle avec la boussole de la rigueur portée par l’École.

Dénoncer ou déplorer le fait que l’École, et son orientation, soient l’objet d’une certaine haine n’est pas la voie à emprunter. L’École a à s’en accommoder car, elle le sait, elle n’apporte rien d’autre que la peste(8). De même, opposer un discours à un autre ne manquerait pas de tomber dans un écueil: laisser glisser le discours analytique dans le discours du maître(9). Cela n’exonère pas ses membres de chercher, sans cesse, de nouvelles réponses. Réponses qui seraient de l’ordre d’une «non-réponse ou réponse à côté», réponses, à chaque fois singulières, qui permettront de ne pas céder sur la ligne d’horizon d’un désir(10): celui de transmettre quelque chose de la psychanalyse d’orientation lacanienne. Une piste me semble être le titre donné par Jacques-Alain Miller aux Journées de l’ECF de 2001: Tu peux savoir comment on analyse à l’École de la Cause freudienne. Un titre par lequel l’École, J.-A. Miller nous l’indique, s’interpelle elle-même – ce qui prend valeur d’un examen de passage, voire d’une passe(11). Un titre qui invite le praticien à «s’exposer», au risque de déchoir. Un titre qui fait également le pari d’un sujet, celui à qui s’adresse le Tu, qui puisse répondre, sans que cette réponse ne puisse être connue à l’avance. Cela en fait un acte analytique.

(1)Cf. Intervention d’É. Pot, délégué interministériel à lastratégie nationale pour les troubles du neuro-développement, le 9 décembre 2025 à la 2e Journée du Cercle de documentation et information pour la rééducation des infirmes moteurs cérébraux (CDI).
(2)«C’est une décision lourde pour nous, médecins, que d’annoncer à une famille que son enfant ne se développe pas normalement; ça l’est toujours aujourd’hui, mais il est plus facile de prendre cette décision avec le guide de repérage», témoignage d’un médecin, disponible sur le site handicap.gouv.fr/engagement-2.
(3)Ayouch T., « “Réglons-lui son cas”. Psychanalyse, récits cliniques, enjeux», Psychologie Clinique, n°44, 2017, p.105.
(4)Je m’appuie ici sur les développements d’Omaïra Meseguer dans son enseignement intitulé «Construire un cas en psychanalyse, c’est l’écrire» au Campus de l’École de la Cause freudienne 2025-2026.
(5)Ayouch T., «“Réglons-lui son cas”…», op. cit., p.110.
(6)Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p.64.
(7)Cf. Miller J.-A., Théorie de Turin sur le sujet de l’École, Paris, Presses Psychanalytiques de Paris, 2024, p.7.
(8)Cf. Gutermann-Jacquet D., «Joies de la peste», L’École débat, n°8, 15 décembre 2025,disponible sur lacanquotidien.org.
(9)Miller J.-A., «“Tu peux savoir comment on analyse…”: Présentation des Journées ECF 2001 », disponible sur le site de la NLS.
(10)Cf. Miller J.-A., «L’acte entre intention et conséquence», La Cause freudienne, n°42, 1999, version CD-ROM, p.10.
(11)Miller J.-A., «“Tu peux savoir comment on analyse…”…», op. cit.


Christine Maugin

La psychanalyse subit une nouvelle attaque, il est de notre devoir de résister, à l’instar de Freud, et de veiller sur elle.

Peu de temps après avoir découvert l’inconscient, Freud a pris ses distances avec sa première formation en neurologie. Cela aura pour effet de ne pas restreindre la découverte de la psychanalyse au champ de la thérapeutique.

Dans son livre, Laura Sokolowsky rappelle aussi l’avertissement de Freud à l’approche de la guerre. «Quand la psychanalyse tend à rivaliser avec des disciplines scientifiques […] la référence à l’inconscient disparaît(1)».

Au moment de l’avènement du national-socialisme et de la menace qui sourdait, il prit la décision de poursuivre ses activités en demeurant à Vienne. «Son corps était usé et malade, mais sa volonté était intacte. Freud ne cédait pas à la panique […] Freud ne pouvait pas disparaître […] c’eut été un désastre […] pour l’avenir de la psychanalyse(2)».

Une phrase de cet ouvrage me semble particulièrement à retenir aujourd’hui: «pour que l’identification à l’Un totalitaire puisse se réaliser, il fallait obtenir le rejet de la pensée. Il ne fallait plus penser la division interne de l’homme(3)».

L’attaque actuelle de la psychanalyse nous porte aussi à résister.

Le nouveau maître prétend quantifier la jouissance en la chiffrant à l’aide de nombres, la classifier par l’intelligence artificielle (IA), la réguler par des protocoles, la soumettre à la rentabilité économique. Le maître d’aujourd’hui ne supporte pas les «inclassables» ni les pertes. Il considère chacun non plus comme un sujet qui s’embrouille dans son désir ou qui ne trouve pas de solution dans sa rencontre avec le réel, mais comme un individu dysfonctionnant, supposé réparable à l’aide du bon outil diagnostique ou chimique.

Or, une perte est nécessaire pour s’humaniser. Face au réel auquel il s’affronte, seul le corps parlant aura une solution. Et le symptôme ne le laissera jamais tranquille tant que la jouissance en cause dans sa formation ne sera pas suffisamment élucidée.

Le maître actuel peut bien chiffrer, cloisonner, reporter des données dans des tableaux Excel, le réel de la jouissance viendra, et reviendra toujours, sonner à la porte. Et là, le facteur ne sonnera pas seulement deux fois!

Dans le débat initié depuis quelques semaines par l’École de la Cause freudienne (ECF), des phrases ont retenu mon attention. La première est celle d’Anaëlle Lebovits-Quenehen: «Il me revient comme une ritournelle cet avertissement de Freud: “Qui cède sur les mots cède sur les choses”(4)». Une autre, de Déborah Gutermann-Jacquet: «si la psychanalyse s’assimile en cédant aux nouveaux idéaux promus par la société, elle ne se sera pas moderniséepour être de son temps, elle sera simplement revenue au temps d’avant. Mieux: au temps où elle n’existait pas, car elle se sera tuée elle-même.(5)» Une phrase encore, de Christiane Alberti: «Bien calculer la stratégie et décider de la tactique. Bref, s’engager dans un combat dans la perspective de le gagner, avec ce seul objectif.(6)»

Essayons de poursuivre l’analogie précédente: aujourd’hui la psychanalyse est attaquée. Or, Jacques-Alain Miller pose une question relative à l’ECF, à laquelle nous devons réfléchir: «Quelle École l’École veut-elle être?(7)» Cette formulation rappelle que l’École est un sujet, donc qu’elle peut être divisée, embrouillée. Chaque membre y entre avec son symptôme et trouve au sein de l’École une manière de faire avec ce qui, au mieux, lui reste de la modalité de jouissance de laquelle il s’est plaint. C’est au fil de l’analyse que cette modalité de jouissance se tisse et se transforme pour se mettre au service de l’inscription dans l’École. C’est à partir de ce tissage, singulier mais à portée collective, que nous devons «bricoler» une solution pour la psychanalyse afin de la maintenir vivante.

Il appartient à chacun de rester, aux côtés de J.-A. Miller, vigilant, averti, combattant. Ne pas céder sur notre désir, tel que Lacan nous l’a transmis, pour notre École. Tenir coûte que coûte. Il nous revient de résister, de manière éclairée, comme l’indique Agnès Aflalo: «Plus que jamais, il revient au discours analytique de continuer le combat pour faire sa place à la parole libre de celui qui veut faire entendre qu’il est unique dans sa souffrance et dans les solutions qu’il y trouve.(8)»

Pour alléger un peu mon propos, évoquons le dernier film Mission impossible. Comment Tom Cruise s’en sort-il? En héros, certes, car c’est une fiction, mais tout simplement en infectant l’IA par un virus électronique… «L’avenir existera si nous le faisons exister», dit une voix off à la fin du film.

Suivant l’exemple de Freud qui apporta la peste outre-Atlantique: ne laissons pas la société éradiquer tout symptôme, et le vivant avec. Continuons à subvertir le discours de la société, puisque seule la psychanalyse nous forme à traiter ce réel.

(1)Sokolowsky L., Freud et les Berlinois, Rennes, PUR, 2013, p.187.
(2)Ibid., p.202.
(3)Ibid., p.206.
(4)Lebovits-Quenehen A., «Iceberg incandescent», L’École Débat, n°6, 13 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(5)Gutermann-Jacquet D., «Joies de la peste», L’École débat, n°8, 15 décembre 2025,disponible sur lacanquotidien.org.
(6)Alberti C., «Le nerf de l’action»,L’École débat, n°8, op. cit
(7)Miller J.-A., «Tutti quanti», L’École débat, n°10, 17 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.
(8)Aflalo A., «Assassiner “scientifiquement” la psychanalyse»,L’École débat, n°11, 18 décembre 2025, disponible sur lacanquotidien.org.


Mariana Alba de Luna

À partir de mon expérience clinique, de plus de trente-cinq ans dans le milieu psychiatrique et le milieu médico-social auprès d’enfants et d’adolescents, et en tant que psychanalyste membre d’une École qui m’inspire par son invention, il me semble fondamental de répondre à N*. Ma contribution au débat tient en 10 petits points.
Le désaccord avec FondaMental ne porte ni sur ses intentions, ni sur son statut juridique, ni sur la bonne volonté de ses acteurs. Il porte avant tout sur le discours qui organise ses pratiques et sur les effets de ce discours sur le sujet, sur la clinique et sur nous en tant que praticiens.

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