FondaMental, le loup qui ne mange que des légumes
Carole Dewambrechies-La Sagna
Une publicité de supermarché présente un loup qui, pour être enfin aimé, ne mange plus que des légumes. Fabriquée par un studio d’animation français, elle a fait le tour du monde. N* nous présente une fiction du même ordre : FondaMental (FDM) et « l’approche » psychanalytique pourraient être « complémentaires »(1).
Le mot psychanalyse est employé une fois dans le texte de N* alors qu’il n’apparaît nulle part sur le site de FDM, comme le terme de psychothérapie d’ailleurs. Notons que sur le site de la fondation le mot psychiatrie est peu employé, l’adjectif psychothérapique, une fois, regroupé avec « les thérapies médicamenteuse et l’amélioration de l’hygiène de vie ».
Je me propose de reprendre certains points de l’argumentaire de N* qui porte sur des reproches qui seraient fait injustement à FDM et de lui poser quelques questions. Psychiatre et responsable de service dans l’hospitalisation privée pendant plus de quarante ans, je ne peux être suspectée de méfiance a priori à l’égard du privé.
Fondateurs et décisionnaires : qui pilote ?
Que les membres fondateurs soient l’AP-HP, le CEA, l’Inserm (2) et trois universités parisiennes de renom ne fait aucun doute, mais est-ce vraiment ce qu’il faut regarder à côté des conseil d’administration, conseil scientifique, conseil déontologique et comité de pilotage sans oublier le comité de la recherche ? L’ensemble est un extraordinaire mélange de personnalités élues, de responsables de grands groupes privés, de cliniques, de scientifiques, de philosophes, de représentants d’hôpitaux, d’associations de patients, etc.
L’argument qu’Emeis appartient désormais à l’État et que la part du privé dans l’hospitalisation complète a diminué, est à double tranchant, puisque c’est à la suite d’un scandale lié à la gestion d’établissements privés qu’ORPEA, devenu Emeis, est passé sous dépendance de la Caisse des Dépôts.
Plutôt que les membres fondateurs, garanties de sérieux, mais sans doute pas décideurs, il vaut mieux regarder le COPIL, comme on dit dans les cliniques (comité de pilotage).
Le CEA déciderait-il de l’avenir de la psychiatrie en France ? Sans doute que non.
Par contre Marion Leboyer, directeur (sic) de FDM, est membre du COPIL et auteur du fameux ouvrage Psychiatrie : l’état d’urgence(3),cité par N* et auquel il a participé, nous précise-t-il. Le livre est publié en 2018 chez Fayard par la FDM et l’Institut Montaigne. On peut y lire, à la page 6, qu’il a été réalisé avec le soutien de la fondation Sisley-d’Ornano. Sans doute s’agit-il d’être bien dans sa peau ? ou du retour du fundraising sur lequel s’appuie la fondation.
Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, les auteurs, y décrivent « le trou noir du système de santé français » qu’est la psychiatrie et terminent leur état des lieux par 25 propositions dont il est frappant de constater aujourd’hui que certaines ont eu force de loi. Je n’en cite que quelques-unes : augmenter la durée de l’internat de psychiatrie à cinq ans (!), modifier le financement de la psychiatrie privée (prix de journée ou dotation annuelle), former des infirmiers en pratique avancée, investir le champ de la formation !
Le projet est de créer « un opérateur de la psychiatrie et de la santé mentale(4) » qui s’inspire de l’INCa (recherche pour le cancer) dont on nous précise qu’il est doté d’un budget de 87 millions d’euros.
Cet « opérateur » sera « le guichet unique de la politique nationale de la psychiatrie et le fer de lance de la vision globale de la discipline. Il articulera les structures existantes et garantira la mise en œuvre et l’évaluation de grands axes stratégiques, à savoir la prévention et la détection précoce des troubles psychiatriques, les soins, la recherche, la formation et la déstigmatisation de ces maladies »(5), etc.
Il s’agit aussi de « dynamiser » la recherche française : identifier les « bio marqueurs diagnostiques et pronostiques », développer de « nouvelles hypothèses grâce à la puissance du big data », sans oublier le développement de biothérapies, la e-santé, etc., en s’assurant bien de l’égale répartition sur tout le territoire que la fondation se propose de quadriller grâce à ses centres experts.
Dans la présentation de la fondation d’utilité publique, le site fait valoir qu’il s’agit de parler de l’avenir et d’investissement destiné à structurer une offre de soins d’excellence inspirée de la recherche publique. Les liens sont logiques et explicites : l’inspiration de la recherche est bien d’origine publique, mais les investissements se font sur des fonds publics et privés. L’« excellence » revendiquée est du registre de la communication.
Les liens avec les entreprises du CAC 40 se développent et se structurent : Clariane, ex-Korian, et FDM ont signé en mai 2023 un partenariat officiel dont l’objectif est d’accélérer l’innovation en santé mentale et de développer la « psychiatrie de précision » par des groupes de travail et des projets de recherche collaborative. Le groupe utilise son réseau de cliniques, étoffé par le rachat d’INICEA et ses cliniques psys, pour contribuer ainsi à la « nouvelle offre ».
La fondation a développé pour ses centres experts la stratégie du coucou – se glisser dans l’existant pour profiter de ses structures et utiliser ses données. Elle se fait fort d’apporter « à ces équipes des moyens complémentaires pour renforcer la visibilité et valoriser leurs interactions ».
Cela ne peut se faire qu’avec l’accord des pouvoirs publics qu’il s’agit donc de convaincre à grand renfort de rapports alarmistes sur l’état de la psychiatrie en France et de présentations de solutions – coûteuses – clefs en main. Pour cela, parallèlement aux publications, la fondation inspire des textes parlementaires. Par exemple, la communication de Martine Wonner(6) au Parlement en février 2019 et le Rapport sur l’organisation de la santé mentale de septembre 2019(6).
Députée du Bas-Rhin, médecin qui a fait reconnaître sa qualification en psychiatrie, Mme Wonner, après avoir travaillé pour une Agence régionale de santé (ARS), a intégré des groupes de santé privés : la Générale de santé, le groupe Sinoué – racheté par ORPEA en 2020 – dont elle a assuré la direction. Elle a également été directrice du développement pour des filiales de Korian. Elle est élue en 2017 et membre de la commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale. Dans sa communication, elle déroule l’argumentaire de FDM qu’elle ne nomme pas et mentionne les 14 milliards d’euros dépensés par l’assurance maladie pour les pathologies psychiatriques révélatrices d’un « sous-financement et d’un mal-financement » qu’elle se propose de rectifier grâce surtout à un partenariat public–privé et grâce aux 43 centres experts mis en place et coordonnés par « une fondation » dont il s’agit de renouveler le financement. Le Rapport qui suit la même année se réfèrera largement et ouvertement à FDM dont il présentera de façon développée les « solutions ».
Mme Wonner a, par la suite, fait « l’objet de deux plaintes pour des propos controversés sur les masques et les vaccins contre le Covid-19 (8)» et d’une radiation du conseil de l’Ordre des médecins Grand-Est d’un an(9). Elle sera exclue du groupe de la République en Marche en mai 2020, optera pour l’écologie, puis pour Liberté et territoires dont elle sera exclue. Elle créera son propre groupe.
Notons que les centres ne sont experts que par un biais performatif et par la grâce de la fondation qui les coordonne, car les praticiens qui y officient ont la même formation que leurs collègues du public ou du privé, sans expertise supplémentaire aucune. Mais devant un tribunal il est à parier que cette expertise vaudra parole d’expert !
Donc FDM ne mange pas que des légumes. Forte de sa proximité avec les centres décisionnaires, la fondation cherche à imposer par voie légale une vision unique, biologique de la maladie mentale, voire anatomique, puisque localisée dans des régions cérébrales(10), cartographiées comme le sont ses centres experts sur le territoire. Elle propose de consacrer les budgets à la biologie et à l’imagerie cérébrale – et probablement au lobbying et au fonctionnement de la fondation.
Les big data contre la clinique
Le partenariat officialisé récemment avec Clariane montre qu’il s’agit bien de nourrir le big data avec les données des dossiers médicaux dont l’informatisation est requise maintenant dans les services publics comme dans le privé (sans que les patients n’aient réellement toujours l’information et le choix). Le Conseil constitutionnel a censuré, fin 2023, l’obligation pour les médecins, sous peine de sanctions financières, d’alimenter le dossier médical partagé prévue par le PFLSS(11).
Une collègue médecin m’a adressé le dossier reçu par sa nièce qui, évoquant pour elle-même un diagnostic d’autisme, demandait une consultation dans un centre expert. Il lui a été répondu que ce rendez-vous ne serait obtenu que s’il était demandé par un médecin. Il n’a pas été précisé que ce médecin devait assurer le suivi préalable et ultérieur et d’ailleurs c’est sa tante qui a fait la demande de rendez-vous pour elle. Elle a reçu alors tout un ensemble de questionnaires à remplir dont celui de FDM, présenté en pièce jointe comme les autres. Le consentement pour l’utilisation des données est requis bien sûr, comme celui de l’inclusion dans une cohorte au titre de la recherche. Pourquoi s’y opposerait-elle, puisque cela semble nécessaire pour avoir une réponse ?
L’argument de N* qui fait valoir qu’assurer un suivi dans les centres experts équivaudrait à une captation de clientèle(12) à une époque où les médecins manquent cruellement et ne peuvent répondre à la demande de prise en charge (et non de diagnostic isolé de tout traitement) est purement rhétorique. Il masque que la prise en main de la psychiatrie se fait par la fondation au nom de la « recherche » dont les résultats ne sont toujours pas probants(13) mais dont elle nous assure qu’ils le seront un jour. En réalité il s’agit bien d’éviter et de dévaluer le soin, dont les résultats s’évaluent à court et moyen termes et qui sont autrement plus complexes à mettre en œuvre et exigent des praticiens réellement formés à la clinique et à l’interlocution avec des patients qui vont mal et courent un risque.
Fermer encore des lits d’hospitalisation au nom du « virage ambulatoire » nécessaire pour « optimiser le budget de la santé » et développer les centres experts au nom d’une scientificité revendiquée n’a fait la preuve d’aucune incidence positive sur la clinique et « la santé de la population » alors que cette politique se développe depuis plus de 15 ans.
L’IA n’aura bientôt plus besoin de centres experts pour collecter les données des uns et des autres qui les confieront, les confient déjà volontiers à leurs applications préférées. Tout cela sera disponible pour ceux qui auront les moyens de contrôler ces applications(14).
Faut-il penser qu’alors tous les loups mangeront des légumes?
(1)N*, « Présentation de FondaMental », L’École débat, 23 décembre 2025, disponible sur www.lacanquotidien.org.
(2)AP-HP, Assistance publique des hôpitaux de Paris ; CEA, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives ; Inserm, Institut national de la santé et de la recherche médicale.
(3)Leboyer M. & Llorca P. M., Psychiatrie : l’état d’urgence, Paris, Fayard/Pluriel, 2020.
(4) Ibid., p. 352.
(5)Ibid.
(6) Wonner M., «Mission “flash” sur le financement de la psychiatrie», Assemblée nationale, 6 février 2019, disponible sur internet.
(7) Rapport d’information n°2249, Assemblée nationale, disponible sur internet. Mme Wonner est co-rapporteure de ce rapport qui vante les mérites des centres experts comme remède à l’« errance diagnostique » et de la psychiatrie de précision. FondaMental y est cité plus de 12 fois, si l’on inclut les notes en bas de page.
(8)« Martine Wonner suspendue pour un an par l’ordre des médecins », Le Monde, 25 novembre 2022, disponible sur internet.
(9)Cf. « L’ex-députée Martine Wonner, figure des covido-sceptiques, convoquée devant l’Ordre des médecins », Le Figaro, 25 novembre 2022, disponible sur internet.
(10)Cf. rubrique « Nos missions » sur le site de FondaMental.
(11) En 2025, le Conseil d’État est intervenu sur le dossier médical partagé, sur le volet de la protection des données et du consentement du patient pour réaffirmer que celui-ci est nécessaire. PLFSS : projet de loi de finance de la Sécurité sociale
(12)Cf. N*, « Présentation de FondaMental »,op. cit.
(13) Je renvoie aux travaux du Pr F. Gonon.
(14) Cf. Belot L., « Quand les chatsbots et l’IA entrent en psychiatrie, les risques de la thérapie en libre-service », Le Monde, 12 janvier 2026, disponible sur internet.
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L’expert et ses usages
Laurence Charmont
Les centres experts sont déjà bien installés dans différents CHU. Je me suis décidée à donner un court témoignage de mon expérience de praticien avec de tels centres, à la lecture sur ECF Messager du texte publié par Jacques-Alain Miller d’un concentré de l’échange entre N* et lui-même à propos de FondaMental(1).
La psychiatrie serait à la dérive, et les centres experts là pour défendre le soin des usagers comme dispositif de troisième recours intervenant, écrit N*, «après leur généraliste et le psychiatre traitant. Les patients n’y arrivent que si […] son diagnostic est incertain ou qu’un traitement est un échec». Cela met de fait en opposition deux catégories de professionnels: l’expert, l’adroit, l’éprouvé, le capable, le chercheur, versus l’inexpérimenté, le malhabile, l’ignorant, praticien «de base». L’usager du centre expert aura donc un meilleur soin?
Il y a tout un imaginaire autour de ce signifiant «expert», et certains patients se saisissent de l’offre d’expertise faite par ces centres dont on trouve les références sur internet.
Il y aura sûrement une clinique à faire de ce temps logique où un patient se tourne vers le centre expert. Pour adresser quoi? une demande de savoir, une nomination ou bien une reconnaissance sociale par un diagnostic? Il s’agit de repérer quel point d’impasse, quel point de butée est en jeu pour le sujet. Quand le clinicien se trouve être par ailleurs psychiatre, il a la possibilité d’accompagner son patient dans son inscription pour un rendez-vous au centre expert. Là, quand il est sollicité par un patient qu’il suit, sa réponse doit être clinique, au cas par cas.
Un exemple illustre un usage du centre expert. Depuis de nombreuses années, ce patient mélancolique vient pour ses séances hebdomadaires. Il avait déjà fait deux tentatives de suicide graves. Depuis lors, un lien social est maintenu grâce au lien transférentiel.
Récemment, il me demande de contacter le centre expert régional de l’autisme, car il est certain d’être autiste. Il s’est retrouvé dans la liste des symptômes publiée sur un site internet. Il veut être diagnostiqué autiste pour qu’enfin sa famille le considère. Il accentue que sa famille ne prend pas au sérieux ses difficultés. Je décide de le prendre au sérieux et de l’accompagner dans sa demande.
Il s’applique à passer tous les tests. Les rendez-vous avec le centre expert s’étaleront sur cinq mois. Il attendra longtemps les résultats qui arriveront sous la forme d’une grosse enveloppe avec de nombreux feuillets détaillant tous les tests passés et la liste des entretiens.
À la fin de chaque chapitre, le résultat est donné avec un certain pourcentage: un peu de ça, un petit pourcentage d’autre chose, un zeste de… En conclusion: «Vous verrez avec votre médecin pour la prise en charge», le centre expert ne prodigue pas de traitement, pas de suivi. Cela, N* le justifie par un souci déontologique des experts de FondaMental: «on pourrait les accuser de captation de clientèle».
De fait, aucune responsabilité, aucune éthique des conséquences dans leur travail.
Après le premier moment de dépit, ce patient me lancera un bruyant «Mais ça ne sert à rien leur machin!», avec un sourire, que je lui renverrai. Prendre au sérieux ce qu’il me dit et parfois une «fraternité discrète(2)» lui ont évité le délitement – de ses relations aux autres comme de son rapport à la parole. Il peut continuer son bricolage, avec son praticien inexpert.
(1)N*, «Présentation de FondaMental», L’École débat, n°16, 23 décembre 2025, disponible sur www.lacanquotidien.org.
(2)Lacan J., «L’agressivité en psychanalyse», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.124.

