Lacan Quotidien n°35 – HAS : l’infusion qui n’a rien à cacher, par Anne Brunet

LQ35
Avec dignité et avec force, par Catherine Stef
HAS : l’infusion qui n’a rien à cacher, par Anne Brunet
Respecter l’autiste, un communiqué du REAL

HAS : l’infusion qui n’a rien à cacher

Anne Brunet

Sitôt parues les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) qui semblaient porter seulement sur l’autisme, les journaux ont relayé cette nouvelle avec quasi les mêmes mots, tous centrés non sur des apports pour les autistes, mais soulignant que la psychanalyse était « non recommandée » pour « niveau de preuve insuffisant » selon cette « haute autorité », allant jusqu’à annoncer que sa fin était actée(1). Et Le Monde de se féliciter : « cette clarification est importante, car les recommandations ont vocation à guider les professionnels dans leur pratique selon les données de la science(2) ». Pas la moindre enquête, pas le moindre débat contradictoire, comme si la HAS avait soudain apporté une découverte scientifique absolue, pas même une interrogation sur ces propos manifestement outranciers, qu’aucune science ne soutient. 

La force d’un discours
Aucun étonnement ni mise en débat non plus à l’égard des propos menaçants émis par le délégué interministériel à la stratégie nationale pour les TND. M. Pot prévient : il ne « dérogera jamais » à sa « ligne rouge »(3). Ainsi il profère pour mieux menacer toutes les structures qui, selon lui, « résistent au changement et refusent d’appliquer les recommandations sous couvert d’habitudes historiques » : « à chaque fois que j’aurai connaissance d’interventions non validées, je déclencherai une inspection administrative »(4). La force coercitive qui s’immisce dans de tels propos est implacable.

Comment lutter contre un discours qui a d’ores et déjà des effets médiatiques indéniables, quand il est sous-tendu par la force contraignante brandie par un personnage qui semble avoir tous les pouvoirs ?

Le discours de la HAS et de M. Pot infuse. 

Sous couvert de la science, maintenant réduite à quelques «bonnes pratiques», sa seule teneur tient, en réalité, à la communication.

À grands renforts médiatiques
Faute de contradiction et dans un silence assourdissant, des propos ont en effet été tenus ces derniers mois dans le domaine public(5), qui réécrivent l’histoire en faisant porter tous les dysfonctionnements systémiques liés aux institutions en général sur la psychanalyse. 

Et à présent, les plus grands quotidiens nationaux en ont plein la bouche : ce document « très attendu » permet « des progrès » dans une France « très en retard », progrès qui permettront enfin de se retrousser les manches efficacement contre tous les « dysfonctionnements graves dans certaines structures »(6). Tous relaient les propos enflammés d’un délégué interministériel, lequel ne manque dans aucun de ses entretiens (tous les mêmes) de rappeler le destin de la fondation Vallée et ce qui attend les récalcitrants qui feraient valoir une autre approche de l’autisme, et son efficacité. 

Les études scientifiques récentes, la littérature clinique concernant l’autisme ne manquent pas. Force est de constater qu’elles sont délibérément ignorées par le Collège de la HAS, par les délégations interministérielles, comme par la presse.

Mise à jour en masse des formations universitaires 
De son côté, Claire Compagnon, membre de ce Collège de la HAS en charge des recommandations, témoigne en les présentants(7) du fait qu’elle a très bien entendu certains de nos arguments et qu’elle compte bien les démonter un à un. Ainsi, dit-elle, alors que de nombreux professionnels renâclent à « figer » l’enfant sous une « étiquette », elle rassure : du fait de la plasticité neuronale, tout diagnostic sera réévalué chaque année.

La psychologie clinique qui fait l’hypothèse de l’inconscient étant effectivement enseignée et ouvrant à des diplômes labellisés, les professionnels sont bien en droit de se servir des outils de leur formation, mais l’argument se trouve aussi retourné comme une crêpe : certes, de très nombreux psychologues ont été formés initialement dans des cursus dont le contenu ne relève pas des recommandations de bonnes pratiques ; à leur charge donc dorénavant de se mettre à jour afin qu’ils respectent ces recommandations.

C. Compagnon ne fait ici que relayer le texte des nouvelles recommandations de la HAS qui appelle dès maintenant à une action massive de «mise à jour des connaissances(8)»: «Des efforts de massification de la formation des professionnels (des secteurs sanitaire, social et médicosocial) et de sensibilisation de tous les secteurs de la vie (éducation, formation, loisirs, culture, sports, emploi, habitat, etc.) sont indispensables». Cette «massification», qui touche « tous les secteurs de la vie », a une visée exclusive : «éviter le développement isolé d’une pratique qui pourrait être perturbatrice pour les enfants»(9).  

Des formations aux méthodes comportementales recommandées par la HAS sont déjà imposées en institution à beaucoup de professionnels qui en contestent la pertinence pour leur pratique. On apprend que cet « effort doit être conduit dès les formations initiales », donc ce sont aussi les enseignements universitaires qui sont visés.

La HAS tient à mettre au pas tous les professionnels.

Trouble généralisé
On a voulu croire un temps que l’ogre se contenterait du morceau de l’autisme et laisserait les praticiens formés à la psychanalyse travailler dans la grande majorité des institutions de pédopsychiatrie – l’HAS n’allait tout de même pas remettre en question les pratiques de tant de soignants, psychiatres, psychologues, infirmiers s’orientant de près ou de loin de la psychanalyse, haute tradition culturelle française, qui plus est à une période où l’on manque de soignants. 

Pourtant, dans l’« argumentaire » de la HAS qui a servi de base à la réflexion pour les nouvelles recommandations, un élément attire particulièrement notre attention, compte tenu de ce contexte : les TSA pour lesquels s’appliquent les nouvelles recommandations de bonnes pratiques sont accompagnés de « troubles associés(10)» au spectre très large voire tentaculaire, englobant une grande partie des troubles cotés en pédopsychiatrie : les troubles du développement intellectuel, « les autres TND » (dans une largesse magnanime) dont le TDAH, les troubles spécifiques des apprentissages et les troubles du développement moteur(11). Quel enfant reçu en institution n’est pas touché, de près ou de loin, par l’un de ces troubles associés, à partir desquels on peut remonter pour établir un diagnostic de TSA et… se voir imposer d’appliquer les nouvelles recommandations de bonnes pratiques, écartant la psychanalyse comme orientation pour les traiter.

Imposer a déjà force de loi
La machine discursive avance, pas à pas, mot après mot, et impose ce qu’elle va exiger. M. Pot s’est félicité que ces nouvelles recommandations puissent faire jurisprudence et au-delà il souhaite les rendre juridiquement opposables(12).

L’aspect coercitif de ces recommandations, assorties d’un discours aussi creux que virulent, permet de leur donner force de loi. On le lit déjà dans le journal, quotidiennement, comme une vieille habitude, ce qui permettra au ministère de la Santé de passer sans peine leur opposabilité dans la loi le moment venu. 

(1) Ainsi titrait L’Express : « La psychanalyse non recommandée dans l’autisme : les conclusions de la HAS… » ; « Autisme : la fin de la psychanalyse actée par la Haute Autorité de santé », ajoutait Le Figaro.
(2) Cabut S., « Autisme : “les recommandations de la Haute Autorité de santé peuvent faire jurisprudence », Le Monde, 12 février 2026, disponible sur internet.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Cf. «audition de Mme Charlotte Parmentier Lecocq, ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes handicapées», 14 janvier 2016, disponible sur le site de l’Assemblée nationale (notamment à partir de 02:55:10).
(6) Cabut S. & Santi P., «Autisme: la Haute Autorité de santé recommande une place centrale pour les parents dans le suivi des enfants», Le Monde, 12 février 2026, disponible sur internet.
(7) Benz S., « La psychanalyse non recommandée dans l’autisme : les conclusions de la HAS détaillées par Claire Compagnon », L’Express, 12 février 2026, disponible sur internet.
(8) Haute Autorité de santé, « Recommandation. Trouble du spectre de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent », 8 janvier 2026, page 59, disponible sur internet.
(9) Ibid.
(10) Ibid., p. 150, disponible sur internet.
(11) Dans les recommandations de bonnes pratiques de 2012, seuls l’anxiété, le TDAH et la dépression étaient considérés comme les troubles associés aux TED. Cf. Haute Autorité de santé, « Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent », mars 2012, page 16 et 34, disponible sur internet
(12) Cabut S., « Autisme : “les recommandations de la Haute Autorité de santé peuvent faire jurisprudence », op. cit.disponible sur internet.

Auteur/autrice de la publication

Auteur

Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

Inscrivez-vous pour recevoir Lacan Quotidien gratuitement par mail via ECF Messager