Lacan Quotidien n°30- L’écueil du pousse-à-la-médication – Romain Aubé

N°30
L’écueil du pousse-à-la-médication, par Romain Aubé
L’amour des livres
Croire au Père Noël encore, par Catherine Lacaze-Paule

Romain Aubé

Le 27 janvier dernier, Étienne Pot, délégué interministériel aux troubles du neurodéveloppement (TND), vante les bénéfices du méthylphénidate (médicament plus connu sous le nom de Ritaline). Il se réjouit à cette occasion que cette molécule soit prescrite et espère qu’elle le sera davantage(1). Ce n’est pas la première fois que des tenants du tout-neuro parient sur la molécule plus que sur la parole.

Pour rappel, Frank Bellivier, délégué ministériel démissionnaire à la santé mentale et à la psychiatrie, auditionné par le Sénat en mars 2025, déclare que les conclusions du rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) ne sont pas sérieuses car l’analyse n’est pas encore assez précise et estime qu’elles ne sont donc pas dignes d’être considérées(2). Le rapport du HCFEA s’alarmait en 2023 (puis en 2025 dans un rapport additif) de l’augmentation croissante du nombre de prescriptions médicamenteuses chez les enfants et adolescents sans qu’une offre de soin non médicamenteuse soit proposée en parallèle(3). Devant la commission sénatoriale, F. Bellivier tient ces propos: «Le HCFEA fait également ses choux gras avec les prescriptions de méthylphénidate, qui, selon lui, exploseraient. Mais, au moment où l’on déploie autant d’efforts pour diagnostiquer les troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, ne faut-il pas considérer cet accroissement de prescriptions comme une bonne nouvelle?(4)» Faisons de cette question rhétorique une interrogation éthique, cela aura l’avantage de rappeler qu’une certaine prudence est de mise concernant cette prescription médicamenteuse.

Controverse au pays du méthylphénidate
Quelle est cette pilule magique qui rendrait ces enfants terribles et agités sages comme des images? Le méthylphénidate fait partie de la famille des psychostimulants, qui, comme le nom l’indique, vise à exciter, accélérer l’activité du système nerveux. C’est donc un stupéfiant, un dérivé amphétaminique.

En France, ce traitement est en principe prescrit par une ordonnance dite sécurisée: vingt-huit jours maximum et avec indication précise de la posologie et du dosage. Les médecins sont donc invités à une certaine précaution. Dans les faits, le renouvellement se fait parfois sans revoir le médecin spécialiste.

Des études existent sur les effets chez l’enfant et sur la durée. Cependant, «les praticiens en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent considèrent que les données issues des essais cliniques ne sont pas toujours adaptées aux situations cliniques qu’ils ont à prendre en charge(5)». Des effets secondaires importants sont à mentionner concernant le méthylphénidate: troubles du sommeil et perte d’appétit. Une prudence est donc de mise. Ce, d’autant qu’une controverse entoure les effets à l’âge adulte de ce médicament par des individus en ayant pris pendant une partie de leur enfance –le risque cardiovasculaire étant accru.

L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) indique d’ailleurs : «Outre les risques neuropsychiatriques, cardiovasculaires et cérébrovasculaires, une utilisation chronique abusive de méthylphénidate peut entraîner une accoutumance marquée et une dépendance psychique(6)». De plus, «les adultes présentant un ADHD [sigle anglosaxon du TDAH] ont une forte incidence d’abus de substances toxiques(7)». Dès lors, leur donner un psychostimulant est-il la meilleure option?

Pousse-à-la-médication
Comment lire alors ce pousse-à-la-médication de MM. Pot et Bellivier? Est-ce faire fi des conséquences? En tout cas, le refus de tenir compte des constats du HCFEA souligne une certaine forclusion, celle dont le discours scientiste a le secret. Pourtant, Lacan indique clairement que «ce qui est refusé dans l’ordre symbolique […] reparaît dans le réel(8)» – l’addiction aux psychostimulants en serait ici un exemple.

Dans la pratique, le fait qu’un certain discours associe le trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) à une prescription de méthylphénidate amène des médecins, dont des pédiatres, à prescrire en première intention ce traitement. L’équation est devenue TDAH=méthylphénidate (si TDAH diagnostiqué, alors prescription de méthylphénidate) –et puisque les plateformes de coordination et d’orientation facilitent un pousse-au-diagnostic sans entraîner de soins, la médication devient une option de fait.

La recommandation de bonnes pratiques professionnelles (RBPP) sur les TND-TDAH édictée par la Haute Autorité de santé (HAS) leur donne d’ailleurs raison, puisque la psychothérapie n’en fait plus vraiment partie –c’est la «psychoéducation» qui est mentionnée parmi les interventions non médicamenteuses, tandis que la «thérapie psychanalytique et thérapies autres que les TCCE [thérapies comportementales, cognitives et émotionnelles] ne sont pas recommandées dans le traitement spécifique du TDAH», au motif que «leur efficacité sur le TDAH de l’enfant n’a pas été suffisamment évaluée dans la littérature»(9) –rappelons tout de même que les TCCE n’obtiennent qu’un «faible niveau de preuve» (grade C). La causalité organique, sur laquelle le traitement médicamenteux est censé agir de façon magique, est la seule envisagée, et la parole est donc reléguée à chose de peu, voire niée.

Cela amène la RBPP à tenir cette position paradoxale: «En France, chez les enfants de moins de 6 ans, les traitements psychostimulants n’ont pas l’AMM [autorisation de mise sur le marché] pour le TDAH. Bien que l’utilisation du méthylphénidate (MPH) chez l’enfant de moins de 6 ans soit hors AMM, le groupe de travail propose que le traitement médicamenteux puisse être prescrit avant l’âge de 6 ans, en cas de TDAH particulièrement sévère et après échec des mesures non médicamenteuses [préconisées par cette RBPP]. Dans ce cas, un avis pluridisciplinaire est nécessaire.»

C’est en opposition avec les indications du Vidal. Cette Bible des médicaments indique explicitement que le méthylphénidate est proscrit en-dessous de six ans et qu’il ne peut faire l’objet d’une prescription en première intention, car d’autres méthodes doivent être testées avant de recourir à une telle médication. S’agit-il d’une prudence médicale excessive?

Une contradiction se dévoile donc entre les précautions et recommandations du Vidal (actualisées en décembre 2025 et qui rappellent l’aspect psychologique de la psychoéducation) et, de l’autre, la RBPP sur les TND-TDAH et É. Pot qui invitent les professionnels à avancer à marche forcée avec, comme seul argumentaire, les meilleures intentions du monde. Cela entraîne un forçage qui est loin d’être doux, puisque la RBPP et les propos d’É. Pot outrepassent la liberté de prescrire des médecins. En somme, une certaine forme d’ingérence a lieu.

Ajoutons que selon certaines études, il n’y a aucune preuve que les effets dits bénéfiques du méthylphénidate durent plus que quelques mois(10).

Quid de la parole
La parole serait-elle obsolète en la matière? À propos des sujets sous addiction, Jacques-Alain Miller évoque la «drogue de la parole(11)». Pourquoi? Simplement, parce que la parole n’est pas sans effets, elle peut laisser sa marque sur le corps, faire jouir, elle n’entraîne cependant pas le même type de mutation dans l’organisme. La parole renoue, pour un sujet, son lien au désir.

Il suffit cependant pour cela qu’il y ait, comme dit Lacan, les «esgourdes appropriées(12)» (celles que l’actuelle RBPP en la matière disqualifie), c’est-à-dire que la demande de l’enfant ne soit pas laissée lettre morte. Cela ne veut pas dire répondre à la demande, non, cela veut dire accuser réception du fait qu’il y a une demande en tant qu’elle ouvre à un désir.

Dystopie d’aujourd’hui
En 1932, Aldous Huxley, dans sa dystopie Brave New World, peint un monde où la pilule, appelée soma, est passée au rang d’objet absolu de satisfaction. Sa fable, plutôt grinçante, illustre une société sous dépendance, asservie. Les individus (on ne peut dire sujets ici) sont maintenus à un taux constant de «satisfaction», le désir étant le grand absent, évacué –il fera retour sous la forme d’un élément extime, le Sauvage. Est-ce ce vœu que portent les tenants du tout-neuro et –on l’aperçoit mieux avec la position qui en découle– du tout-médicament?

Un tel choix de société s’apparente de près à un fantasme. Fort heureusement, au XIXe siècle, un neurologue renonça de lui-même à une perspective exclusivement organique et, suivant la piste de la causalité psychique, fit l’hypothèse de l’inconscient, de la part que l’être parlant prend dans ce qui lui arrive. Il mit ainsi au jour la question du fantasme inconscient. Faire une analyse amène à apercevoir quel fantasme nous agite, cela permet d’éviter, d’une part, de le généraliser et, d’autre part, de passer à l’acte. À bon entendeur!

(1) Cf. Pot É., «Introduction», colloque Troubles du neurodéveloppement (autisme, DYS, TDAH, TDI). Quelles interventions? Quelles actions concrètes pour les personnes?, Paris, 27 janvier 2026, disponible sur YouTube: «L’occasion de rappeler que la prescription du méthylphénidate, a contrario dans le champ du trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité est encore bien insuffisante dans notre pays eut égard aux données de prévalence de ce trouble.»
(2) Bellivier F., «audition de M. Frank Bellivier, délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. 26 mars 2025», in Rapport d’information, n°787, Santé mentale et psychiatrie: pas de «grande cause» sans grands moyens, 25 juin 2025, disponible sur senat.fr: «S’agissant de la consommation de psychotropes, je voudrais indiquer publiquement que l’interprétation donnée par le rapport du HCFEA est très approximative et que les conclusions manquent de sérieux».
(3) HCFEA, «Quand les enfants vont mal: comment les aider?», 7 mars 2023, disponible sur hcfea.gouv.fr.
(4) Bellivier F., «audition de M. Frank Bellivier, délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. 26 mars 2025», op. cit., disponible sur senat.fr.
(5) Peyre H., Purper-Ouakil D. & Mouren M.-C., «Essais cliniques de psychopharmacologie en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent: de la recherche à la pratique clinique», Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, vol. 60, n°1, janvier 2012, p.1-4.
(6) ANSM, Rapport. Méthylphénidate: données d’utilisation et de sécurité d’emploi en France, avril 2017, p.24, disponible sur ansm.sante.fr .
(7) Enquête du DEA, cité par F. Sauvagnat, in «Une entité controversée: l’hyperactivité avec trouble déficitaire de l’attention», La Petite Girafe, n°13, mars 2001, p.60.
(8) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p.21.
(9) HAS, «Recommandation. Trouble du neurodéveloppement/TDAH. Diagnostic et interventions thérapeutiques auprès des enfants et adolescents», 18 juillet 2024, p.34, disponible sur has-sante.fr.
(10)Cf. Ponnou S. & Thomé B., «ADHD Diagnosis and Methylphenidate Consumption in Children and Adolescents. A Systematic Analysis of Health Databases in France Over the Period 2010-2019», Frontiers in Psychiatry, n°13, 10 octobre 2010, disponible sur frontiersin.org, se référant à Cortese S. & al., «Comparative Efficacy and Tolerability of Medications for Attention-Deficit Hyperactivity Disorder in Children, Adolescents, and Adults. A Systematic Review and Network Meta-Analysis», The Lancet Psychiatry, vol.5, n°9, septembre 2018, p.727-738 & Swanson J. M., «Debate: Are Stimulant Medications for Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder Effective in the Long Term?», Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, vol.58, n°10, octobre 2019, p.936-938.
(11) Miller J.-A., «La drogue de la parole», Accès à la psychanalyse, n°15, septembre 2023, p.21 & sq.
(12) Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p.91.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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