Lacan Quotidien n°29 – De l’insurrection poétique, par Caroline Doucet

N°29
Freud ou Ubu ?, par Pascal Pernot
L’amour des livres
De l’insurrection poétique, par Caroline Doucet

Caroline Doucet

À propos de La Poésie sauvera le monde, de Jean-Pierre Siméon.

Dans ce concert anxieux et instable du monde, un livre a retenu mon attention. Alors même que son titre suggère que l’époque est en danger, l’ouvrage de Jean-Pierre Siméon, grand prix de poésie de l’Académie française, propose la voie incontestable de la littérature. Sans céder à une jouissance de l’espoir ou du désespoir, l’auteur propose une «insurrection poétique(1)», faisant valoir que la langue, via la poésie, est plus que jamais le lieu du combat(2). Ce livre nous concerne car, comme le souligne Jacques-Alain Miller, «la psychanalyse a partie liée avec la poésie(3)».

La poésie «s’aventure dans les dimensions du réel(4)», indique J.-P. Siméon. Elle capte le mal-être existentiel singulier autant qu’elle fait sourdre le bien commun. Elle travaille la langue autant qu’elle est travaillée par elle. La poésie impose l’écoute, elle force l’admiration. «Leçon d’inquiétude(5)» lorsque le travail poétique se fait harassant; leçon de vie inégalée lorsque, forçant l’histoire du sujet indéterminée et inachevée, la poésie ajourne la répétition, sublime les désirs, ouvre à de nouvelles résonances.

La poésie, comme le rêve, nourrit l’imaginaire, couronne nos espoirs ou creuse aussi bien l’impossible à écrire. La poésie «illimite le réel(6)», avance le poète. Tantôt amplificatrice tantôt réductrice, dense ou dépouillée, la poésie se prête à tous les modes de dire. Aussi, à l’instar de la psychanalyse, la poésie ouvre-t-elle des perspectives, propres à changer des destinées.

L’expérience analytique implique «un effort de poésie(7)» semblable à celui du poète. Tel Vigny évoquant la beauté de Glycère surprise au fond du bois sacré –«Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres. Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres(8)»–, l’analysant est conduit, à l’issue de l’expérience analytique, à «faire de sa vie, à la narrer, une épopée(9)». Néanmoins, si la psychanalyse se distingue de la poésie au moins parce que, comme le souligne J.-A. Miller, la poésie «a encore comme valeur d’avoir à être belle(10)», parce que «La poésie sauve la langue(11)» écrit J.-P. Siméon, son combat avoisine le nôtre, afin de produire les variétés du dire propres au parlêtre, être parlant toujours singulier.

(1) Siméon J.-P., La Poésie sauvera le monde, Paris, Le Passeur, 2024, p.96.
(2) Cf. ibid., p.97.
(3) Miller J.-A., «Faire de sa vie une épopée», Hebdo-Blog, n°100, 28 mars 2017.
(4) Siméon J.-P., La Poésie sauvera le monde, op.cit., p.53.
(5) Ibid., p.31.
(6) Ibid.
(7) Cf. Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. Un effort de poésie» (2002-2003), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.
(8) Vigny A. de, « La Dryade », Poèmes antiques et modernes, texte établi par Edmond Estève, Paris, Hachette, 1914, p.122-129.
(9) Miller J.-A., «Faire de sa vie une épopée», op. cit.
(10) Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du désir, n°91, novembre 2015, p.97-126.(11) Siméon J.-P., La Poésie sauvera le monde, op. cit., p.103.

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Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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