N°29
Freud ou Ubu ?, par Pascal Pernot
L’amour des livres
De l’insurrection poétique, par Caroline Doucet

Freud ou Ubu ?
Pascal Pernot
On connaissait les séries Martine à la plage, au marché, Babar en ballon ou chez les rhinocéros. L’action de l’École a pu enrayer la suite funeste d’Ubu au Sénat et chez les députés. Mais « la spire où [l’]époque [nous] entraîne » implique une vigilance avisée sur « l’horizon(1) » de demain qui, par structure, est déjà là.
On sait comment Ubu légifère : « S’il n’y avait pas de Pologne, il n’y aurait pas de Polonais !(2) » Pourquoi Alfred Jarry, en 1896, situe-t-il la royale action en Pologne ? Eh bien, parce que la Pologne c’est nulle part(3). Nulle part aussi est l’objet cause du sujet parlant inventé par Freud la même année 1896. C’est la pâquerette tombant du livre du sous-préfet aux champs. Bien que pesant de tout son poids de réel, nulle part est son « n’espace(4) ».
Cette fois Ubu tente de décréter la suppression des cliniciens du réel en misant qu’ainsi le réel ne serait plus. Du sujet parlant dans sa singularité et du malaise dans la collectivité, ne resterait, sans lien avec le vivant du sujet parlant, que ce que Lacan en 1946 ironisait déjà comme l’illusion d’un rabattement de la cause subjective singulière sur l’observation des « tégument[s] du corps(5) » identiques pour tous.
Un peu de logique
Le programme de Hilbert au début du XXe siècle entendait établir un formalisme logique rendant compte de toute « réalité ».
Des logiciens tels Gödel puis Quine ont démontré que cet espoir est infondé et que la consistance d’une théorie dépend non de la tautologie du toujours assignable, mais de la prise en compte de ses limites de formalisation. Il y a un impossible à décider en codifiant de façon binaire en vrai ou faux. C’est ce réel au sein d’un système de formalisation qui donne consistance scientifique au système.
Sans saturer cet impossible du réel, les informaticiens ont ouvert le champ de la technologie d’une codification par l’opposition binaire 0-1. L’affirmation par le 1 est opposable au 0 de l’absence d’observation.
Si la science ne méconnaît pas l’impossible de ses réels, un certain usage de la technologie s’en dispense lorsqu’il prétend numériser ce qui devient un monde sans réel.
Préserver l’impossible du réel à traiter
Freud introduit la clinique de l’affirmation par la dénégation, celle de la négation par le refoulement. Les champs de l’espace tautologique binaire avec négation opposable et celui du n’espace du parlêtre sont à maintenir dans leur non-superposition et leur mutuelle reconnaissance de statut.
Une épistémè consistante doit non seulement reconnaître, mais préserver la prise en compte et le traitement de l’impossible du réel. Le paradoxe est que la psychanalyse est par la prise en compte des réels plus articulable à la science que ne l’est la technologie numérisant sa réalité.
Le numérisable est une fenêtre sur sa propre mesure dont il fait réalité. Cela relève du fantasme.
Nécessité et distinction
La psychanalyse, rappelle Lacan, « n’est pensable qu’à compter dans ses précédents le discours de la science(6) ».
Leur distinction porte sur l’option scientifique de la forclusion du sujet et le choix du traitement par la psychanalyse du sujet de l’inconscient ayant à construire son savoir-faire avec le réel de sa jouissance que la science met de côté.
Le réel de la jouissance du sujet lui est singulier. Au titre de la consistance logique il n’est donc ni vrai ni faux. De plus, n’étant pas universel il est hors du cadre d’une norme. Il peut avec bénéfice se réclamer de la juste remarque avec laquelle Popper espère disqualifier la psychanalyse mais, en fait, en reconnaît l’espace : le réel du parlêtre existe de n’être pas vérifiable, il ex-iste irréfutable.
Délires d’un monde sans réel
Une fois encore, les psychanalystes sont, à partir de leur clinique, en avance. Ils alertent sur l’obscurantisme de la spire qui inventerait un monde sans réel. Les conséquences politiques sont évidentes.
L’annexion du législatif par la logique binaire déboucherait sur une interdiction juridique de la clinique du réel singulier.
La psychanalyse avertit, avec les scientifiques sérieux et les poètes, des risques d’une réalité binarisée sans réel.
Un avatar actuel du maître S1 est le chiffrage binaire de l’opposable 0-1. L’accepter reviendrait à céder la gouvernance à un aveugle à l’épistémè, également sourd à la clinique et de plus entraînant la paralysie du politique réduit à une marche avec le déambulateur de la norme rééducative coercitive.
Avec cet usage de la binarité, le roi Ubu ouvre la porte à l’extension des délires du monde sans réel.
À suivre, Ubu dans l’administration, Ubu dans les ministères…
(1) Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.321.
(2) Jarry A., Ubu roi, 1896, acte V, scène 4.
(3) Lors de la création de sa pièce, le 10 décembre 1896 au théâtre de L’Œuvre à Paris, Alfred Jarry situe ainsi l’intrigue: «en Pologne, c’est-à-dire nulle part, dans un temps indéterminé».
(4) Lacan J., «L’étourdit», Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.472: «La topologie, n’est-ce pas ce n’espace où nous amène le discours mathématique et qui nécessite révision de l’esthétique de Kant?»
(5) Lacan J., «Propos sur la causalité psychique», Écrits, op. cit., p.152.
(6) Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2023, p.176.

