Lacan Quotidien n°26 – Platon woke ? par Violaine Clément

N°26
Colliers, par Miquel Bassols
L’amour des livres
Platon woke?, par Violaine Clément
Où nous mène l’IA? – Opinions dans le New York Times

Violaine Clément

Sur Le Banquet de Platon.

Il y a quelques jours, une université américaine, soucieuse d’obéir au Board of Regents, le conseil de surveillance, dont fait partie un proche de Trump, a décidé de faire retirer du programme d’un enseignant de philosophie Le Banquet de Platon, qui relèverait d’une idéologie woke(1).

Je me suis dit que –fût-ce à l’insu de ses détracteurs de la Texas A&M University (TAMU)– on offrait à Platon une nouvelle jeunesse. Exactement comme lorsque Lacan m’a fait (re)lire autrement ce texte et que j’ai décidé de le faire lire à mes jeunes élèves, débutant avec Platon l’étude du grec, qu’ils avaient choisi d’étudier sur ma proposition: je leur avais précisément proposé d’apprendre le grec parce que c’est inutile.

Soufflé !
Il y a soixante-cinq ans, Lacan proposait aux analystes de lire Le Banquet: «Il me semble que quelqu’un qui lit Le Banquet pour la première fois, s’il n’est pas obnubilé par le fait que c’est un texte d’une traduction respectée, ne peut pas manquer d’éprouver le sentiment qu’expriment à peu près ces mots –être soufflé

Plus loin, Lacan donne une indication pour saisir ce qui se passe aujourd’hui au Texas: «il ne peut manquer de nous frapper que par une de ses parties au moins, par sa fin, [Le Banquet] se rattache plutôt […] à [cette] littérature spéciale, celle qui peut tomber sous le coup des perquisitions de la police(2)».

C’est une chance pour tous ceux qui ne l’ont pas encore lu d’être soufflés par la fraîcheur de ce texte, qui nous est parvenu grâce à tous ceux qui, dans les monastères et ailleurs, l’ont recopié. Mais comment les autorités ont-elles su que ce texte était dangereux? Qui, parmi les censeurs, a lu jusqu’au bout ce texte formidable qui met en scène l’amour d’Alcibiade, le magnifique désirant, l’érastès(3) de Socrate ?

Qui n’est pas encore éveillé ?
Ce texte est déclaré woke. Qu’est-ce que, à dire, ça veut ? Éveillé, en bon anglais se dirait awake. Mais les Afro-américains parlaient mal, comme tous ceux qui réinventent la langue. L’exemple donné par le Oxford English Dictionary: «[He]dreamin’, mon. He ain’t woke good yit». Cela veut dire: Il rêve, mon vieux. Il n’est pas encore réveillé.

Qui n’est pas encore réveillé ? C’est toujours l’autre. L’autre, le Noir, le débile, la femme… C’est l’heure de (re)lire Platon, avec Lacan, pour continuer à nous tenir en éveil. Lacan nous invite à savoir lire, à ne pas «lire les anciens avec des lunettes grillagées», à «être éveillés à ce point de vue sur la question»(4). Je préfère être woke avec Lacan que policier avec Trump.

(1) Cf. Bherer M.-O., «“Le Banquet”, de Platon, jugé trop “woke” pour l’université Texas A&M», Le Monde, 25 janvier 2026, disponible sur internet.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p.30.
(3) Cf. Clément V., «Entre Socrate et Alcibiade. Le Séminaire VIII, leçon du 8 février 1961», atelier Lecture Lacan 2022-2023 de l’ASREEP-NLS, 13 mai 2023, disponible sur internet.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, opcit., p.44.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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