N°26
Colliers, par Miquel Bassols
L’amour des livres
Platon woke?, par Violaine Clément
Où nous mène l’IA? – Opinions dans le New York Times

Colliers
Miquel Bassols
C’est confirmé par les derniers événements : si nous ne voulons pas être pris au dépourvu, il faut savoir lire le sujet contemporain avec des coordonnées nouvelles. Cela vaut surtout pour les psychanalystes.
Le maître
Par exemple : Trump n’est pas « el puto amo(1) » (le putain de maître), comme certains le disent, lui rendant ainsi un grand service, en le reconnaissant comme maître, et à nous-mêmes un très mauvais, en nous reconnaissant comme ses serfs, un peu en colère et désireux d’indépendance certes, mais des serfs finalement. Non, il est à la place du maître. Et c’est de là qu’il manie, comme peu savent le faire, les autres places du discours du maître tel que Lacan l’a formalisé. Il ne faut pas être con du tout pour pouvoir le faire, il faut plutôt être un homme sans ambages, même si cela peut lui coûter à la fin un destin funeste (Dieu le veuille).
Le problème du maître, Hegel dixit, c’est que le serf doit le reconnaître comme tel. Ce serait le comble des paradoxes que le psychanalyste renforce cette position.
Les agents
Cela vaut aussi pour la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le discours même de la psychanalyse, et qui n’est pas si nouvelle : une mauvaise position face aux agents du discours capitaliste (nul besoin d’ajouter néo-) qui sont en train d’éradiquer tout indice d’un sujet singulier et de la vérité de ses symptômes. En plus de démanteler ledit estado del bienestar («welfare state») et les droits qu’on supposait acquis, les gestionnaires du plus-de-jouir veulent maintenant effacer du monde le discours de la psychanalyse, un discours qui repose plutôt sur les devoirs du bien-dire.
Face à cela, les discours sur « l’émancipation » de l’humanisme ou de la gauche, lacanienne ou pas, ne valent plus. Disons que les social-démocraties aussi sont à côté de la plaque, et ce au bénéfice – cela, oui, toujours – de ceux qui se situent dans l’hémicycle parlementaire, sans honte encore une fois, au-delà de la droite de leur droite.
La servitude
Quelles sont donc les coordonnées « nouvelles » ? Nous pouvons les qualifier de « servitudes volontaires » du sujet à l’économie de la jouissance. Il s’agit de la fascination produite par la cruauté et l’imposture telles que nous les voyons se déployer ces jours-ci dans les médias et les réseaux sociaux sous forme de spectacle : Regardez-les-jouir.
J’entends dire : Mais cela n’a rien de nouveau ! C’était déjà chez La Boétie. Et ce « Regardez-les-jouir(2)», Lacan lui-même le disait déjà dans les suites de Mai 68, en référence justement au maître que les jeunes révolutionnaires espéraient trouver.
Donc rien de nouveau sous le soleil ?
Cela dépend. Quand les servitudes sont volontaires, elles ignorent toujours de quel maître elles sont les serves, du moins l’ignorent-elles plus que les involontaires. Et alors, l’apparition de quelqu’un – plus malin – à la place du maître semblera toujours une chose nouvelle. En fait, les nouveaux agents du discours du maître qui aujourd’hui veulent faire disparaître le discours de la psychanalyse ne promeuvent qu’un retour du, et au, temps préfreudien du scientisme le plus rance. Non, ce ne sont pas les mêmes chiens avec des colliers différents, c’est le même collier pour de nouveaux chiens.
L’envers
Ce qui est nouveau, c’est que la psychanalyse peut, cette fois-ci, disparaître si nous, psychanalystes, n’opérons pas la permutation du discours du maître par son envers, que Lacan a appelé « le discours du psychanalyste(3) ».
(1) Caparrós M., « El puto amo », El País, 4 janvier 2026, disponible sur internet.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse (1969-1970), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 240.
(3) Ibid., p. 228.

