Lacan Quotidien n°32 – Avalez la pilule ! Elle est en promo – Xavier Gommichon

LQ32
Avalez la pilule ! Elle est en promo, par Xavier Gommichon

Xavier Gommichon

Le président américain Donald Trump a annoncé, le 5 février dernier, la création de Trump Rx, un site à son nom pour «acheter des médicaments beaucoup moins chers»(1). Cette plateforme est présentée comme une réponse à la flambée des prix des médicaments aux États-Unis, où les médicaments sont jusqu’à deux fois plus chers que dans les pays de l’OCDE(2) détenteurs d’une régulation nationale.

L’expérimenté promoteur immobilier met en avant son art du deal, qui est à lire à plusieurs niveaux car, comme il l’a montré, il a plus d’un tour dans son sac.

L’art du deal
D. Trump prétend pourfendre l’industrie mondiale du médicament: «Thanks to President Trump, the days of Big Pharma price-gouging are over » («Grâce au président Trump, l’époque où les grandes entreprises pharmaceutiques pratiquaient des prix abusifs est révolue»), clame une bannière dès l’accès au site, avec les noms de molécules et marques stars du traitement de l’infertilité masculine et de l’obésité.

Le message politique se veut celui d’un exécutif soucieux de la base la plus défavorisée de ses électeurs. Cette promotion du traitement médicamenteux de l’obésité, largement utilisé aux États-Unis, où la maladie touche 208 millions de personnes en 2024, fait fi des études sur l’usage de l’agoniste du GLP-1, mettant en garde contre les risques accrus de carences et de pancréatites aiguës secondaires(3).

Cette campagne promotionnelle fourre-tout rend-elle dès lors un généreux service aux plus démunis ? Servirait-elle en fait l’élargissement de la clientèle de Big Pharma, qui fabrique et vend ces traitements, à un nouveau segment de marché moins fortuné ? L’enjeu serait-il aussi l’élargissement de la notoriété d’un nom ? Deal !

Instrumentalisation politique de la santé
Le caractère inhabituel de cette annonce n’est pas que la politique s’intéresse à la santé, mais qu’elle s’en empare en parlant au nom de la science, sans en respecter les règles.

Ni la marchandisation de la santé ni son instrumentalisation politique ne sont des phénomènes tout à fait nouveaux. Michel Foucault le premier a montré, dans son cours au Collège de France Naissance de la biopolitique en 1978-1979, comment la rationalité politique néolibérale transforme la santé en problème de gestion et non de soins.

Dans The Medicalization of Society paru en 2007, le sociologue de la médecine Peter Conrad soutient que l’impact des professionnels de la santé sur la médicalisation a diminué. En lieu et place de ces professionnels, les industries pharmaceutiques et biotechniques, les compagnies d’assurance et le patient –qui s’informe facilement grâce à l’intelligence artificielle– en tant que consommateur sont devenus les principales forces de la médicalisation.

Immixtion du politique dans le médical
Ceci ramène au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) en France et au débat actuel sur l’usage du méthylphénidate, médicament (Ritaline entre autres) présenté actuellement comme son traitement principal. Cela prolonge cette interrogation sur l’immixtion du politique dans le médical.

Au lendemain de la publication de sa recommandation de bonnes pratiques sur les TND et le TDAH chez l’enfant, en septembre 2024, la Haute Autorité de santé (HAS) «recommande d’élargir aux médecins généralistes la prise en charge des enfants ayant un TDAH, y compris pour le diagnostic et la primo prescription(4)».

Cette initiative, qui pousse à toujours plus de prescriptions médicamenteuses, vise principalement le contournement des acteurs historiques de la psychiatrie de l’enfant (pédopsychiatres, psychiatres, psychologues) « pour réduire les délais d’accès aux soins ».

De l’art à la française
Avec le même aplomb, le Dr Étienne Pot, ancien médecin de santé publique et délégué interministériel à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement, souligne avec regrets: «Les médicaments tels que le méthylphénidate ne sont recommandés qu’en cas d’échec d’un certain nombre de mesures d’accompagnement chez l’enfant de plus de 6 ans(5)». Remet-il en cause l’accompagnement prévu, en effet, pour ces enfants agités par quelque chose qui est, pour chacun, particulièrement difficile à formuler? Préfèrerait-il que la prescription de ce médicament soit autorisée sans le moindre accompagnement? ou bien qu’elle soit autorisée avant l’âge de 6 ans ? É. Pot affirme ensuite: « ces molécules sont aujourd’hui insuffisamment prescrites dans notre pays, justifiant [selon lui] une réflexion sur l’élargissement de la primo-prescription à d’autres spécialités que les psychiatres».

Pour élargir le marché de cette amphétamine, les leviers de promotion sont excellents. L’art du deal ne serait-il pas le seul apanage des promoteurs immobiliers ?

Mais comment ça marche ?
Pourtant, cette inflation du diagnostic de TDAH et de la prescription de méthylphénidate dans le monde, et particulièrement en France, est sous le feu des critiques depuis plusieurs années. Une étude publiée par un chercheur de l’université de Rouen-Normandie était commentée en 2020 dans le journal Libération, indiquant que «les enfants atteints de TDAH sont 17 fois moins nombreux que ne le disent les discours officiels(6) ».

Plus récemment, dans un article très documenté du New York Times, le journaliste Paul Tough interroge des spécialistes sur le syndrome clinique dit TDAH qui, après plus de trente années d’études aux États-Unis, ne fait pas l’unanimité. Ce syndrome a une croissance exponentielle que n’explique aucune théorie médicale ni aucun biomarqueur et se trouve associé à un traitement dont on ne sait rien du mécanisme d’effet(7).

Soyez tranquille !
En revanche, sur les traitements de méthylphénidate, un seul point fait consensus: le décalage entre des effets parfois impressionnants sur le comportement et les effets minimes sur la réussite ou les apprentissages scolaires(8).

Alors quel serait le message politique porté par une telle démarche en faveur de l’élargissement des prescriptions ?  Les lectures peuvent être multiples. Que les enfants se tiennent tranquilles. Big Pharma sera tranquille aussi. Et nous pourrons écouter tranquillement d’autres promoteurs tels que Trump.

(1) Cf. Huffpost & AFP, «Donald Trump lance TrumpRx, un site à son nom pour acheter des médicaments beaucoup moins chers», Huffpost, 6 février 2026, disponible sur internet. Le site: trumprx.gov
(2) Organisation de coopération et de développement économiques dont les pays membres ont en une économie de marché.
(3) Cf. Baraniuk C., «GLP-1 drugs: New Warning After Rise in Reported Deaths from Pancreatitis», The BMJ, 30 janvier 2026, disponible sur internet.
(4) Delepaut A., «TDAH: cap sur la formation des généralistes», Le Quotidien du médecin, 18 octobre 2024, disponible sur internet.(5) Pot É., «Structuration du parcours de soin de l’enfant à l’adulte», intervention au colloque Quelles recommandations pour le TDAH ?, 12 juin 2024,  disponible sur YouTube et sur le site tdah-France.fr.
(6) Favereau É., « Troubles de l’attention : des chiffres très au-dessus de la réalité », Libération, 6 octobre 2020, disponible sur internet, se référant à Ponnou S., «Prévalence, diagnostic et médication de l’hyperactivité/TDAH en France», Annales médico-psychologiques, vol. 180, n°10, décembre 2022, p.995-999.
(7) Cf. Tough P., « Have We Been Thinking About A.D.H.D. All Wrong ? », New York Times, 13 avril 2025, disponible sur internet.(8) Cf. ibid., cité par Naït Mazi M. & Denis P., «Diagnostiquer et traiter un tdah en pédopsychiatrie. Vers un changement de perspective outre-Atlantique ?», Le Carnet Psy, n°281, 7 juillet 2025, disponible sur internet : «bien que les effets comportementaux “problématiques” puissent être rapidement corrigés de manière spectaculaire grâce à la médication, la capacité réelle d’apprentissage et de résolution de problèmes ne semble pas améliorée. Ces observations, issues de l’étude MTA [Multimodal Treatment of ADHD Study, menée par le National Institute of Mental Health], sont corroborées par d’autres recherches récentes (Bowman & Coghill, 2023; William Pelham Jr, 2022). Par conséquent, le méthylphénidate ne semble pas améliorer les capacités cognitives ni les performances académiques, comme cela est souvent supposé»; «Après trois ans de traitement, les symptômes du TDAH ne montrent pas d’amélioration significative […] et les effets secondaires incluent un retard de croissance qui ne se récupère pas à l’adolescence après l’arrêt du traitement».

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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