N°30
L’écueil du pousse-à-la-médication, par Romain Aubé
L’amour des livres
Croire au Père Noël encore, par Catherine Lacaze-Paule

L’amour des livres
Croire au Père Noël encore
Catherine Lacaze-Paule
Sur Le Père Noël supplicié de Claude Lévi-Strauss.
Le 24 décembre 1951, sur le parvis de la cathédrale de Dijon, devant 250 enfants regroupés, le Père Noël, après avoir été pendu aux grilles, a été brulé publiquement. Le clergé communiqua: «Il ne s’agissait pas d’une attraction, mais d’un geste symbolique(1)» contre le mensonge et l’imposture. En riposte, la mairie annonce que le Père Noël ressuscitera le soir même et parlera «du haut des toits de l’hôtel de ville(2)». L’affaire ravive la flamme de la dissension entre l’opinion publique et l’Église. Lévi-Strauss, inspiré par la controverse enflammée dont la presse, les politiques et l’opinion se sont emparés, interprète «une manifestation symptomatique […] des mœurs et des croyances(3)». Ironie : l’Église adopte, face à la croyance au Père Noel, un «esprit critique avide de franchise et vérité », quand «les rationalistes se font les gardiens de la superstition».
Pour Lévi-Strauss, il ne s’agit pas de s’interroger sur les «raisons pour lesquelles le Père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer(4)». Parti d’une perspective historique, rappelant les Indiens d’Amérique et leurs katchinas, les Saturnales de Rome et leurs excès, l’abbé de Liesse, l’abbé de la Malgouverné, puis le personnage de Santa Claus, Lévi-Strauss ouvre son point de vue structural. Il soutient le constat qu’il s’agit toujours de divinités, certes païennes, mais résistantes et résurgentes.
Ces diverses mystifications soutiennent un désir de croire à un autre bienveillant et généreux, pour ménager notre rapport à la mort. Ainsi, la «croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir(5)».
Pour Lévi-Strauss, la croyance au Père Noël atteste d’un «des foyers les plus actifs du paganisme chez l’homme moderne», mais, en retour, il se demande «si l’homme moderne ne peut pas défendre lui aussi ses droits d’être païen»(6).
Question d’actualité: saurons-nous suffisamment «croire en la vie» sans la consistance d’un Autre, Père Noël, qui n’existe pas? Telle est la question que Lévi-Strauss ouvre : rester croyant ou devenir hérétique?
Lacan donne aux analystes une voie: «être hérétique de la bonne façon(7)». Ce qu’il définit ainsi : «La bonne façon est celle qui, d’avoir bien reconnu la nature du sinthome, ne se prive pas d’en user logiquement, c’est-à-dire d’en user jusqu’à atteindre son réel, au bout de quoi il n’a plus soif.» Éric Laurent prolonge : hérétique «est devenu le nom d’un choix et d’un appel à ce que chaque sujet passé par l’expérience psychanalytique soit fidèle à son hérésie propre, au choix particulier qu’implique son sinthome(8)».
(1) Lévi-Strauss C., Le Père Noël supplicié, Paris, Seuil, 2016, p. 14, citant France-Soir, 24 décembre 1951.
(2) Ibid., p.15.
(3)Ibid., p.18.
(4) Ibid., p.17.
(5) Ibid., p.55.
(6) Ibid., p.56.
(7) Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p.15.
(8) Laurent É., «Lacan, hérétique», La Cause freudienne, n°79, octobre 2011, p. 198.

