L’ECOLE DEBAT

Un débat a commencé à l’École de la Cause freudienne dans les suites de la mobilisation suscitée par l’Amendement 159 proposé au Sénat, et qui fut retiré. Nous reprenons ici les textes parus sur ECF Messager du 8 au 23 décembre 2025.

8 décembre 2025

Une réaction à la tribune

Francesca Biagi-Chai

L’article intitulé « L’élimination de la psychanalyse n’a jamais amélioré le soin, mais elle a appauvri l’idée de ce qu’est un être humain », est paru dans Le Monde du 4 décembre 2025.

La lecture de cet article a suscité chez moi une question : à l’heure du dévoiement de la parole où fake et vérité se mêlent sans loi, comment parler en gardant la boussole du réel, autrement dit, la conséquence des dires ? Elle m’a semblé peu visible dans cet article à trois voix. 

Tout d’abord, le titre est surprenant. « L’élimination de la psychanalyse n’a jamais amélioré le soin », elle avait donc disparu? À quoi se joint l’usage de la négation en espérant que cela n’en fasse pas une dénégation. L’article commence fort en introduisant une question fondamentale liée à la vie et à la mort : les passages à l’acte et les attentats. Mais cela s’arrête sur une pure affirmation de l’intérêt des psychothérapies et psychanalyses. 

On aurait plus volontiers attendu quelque chose comme : la parole n’est pas un appendice, elle ne précède pas l’être, elle le fonde et, on peut dire, elle le symptomatise qu’il le veuille ou non. Aussi, lorsqu’il est au bord de la rupture langagière et que la jouissance est prête à apparaitre dans son tranchant mortel, la psychanalyse est la seule à pouvoir lui permettre non pas de se construire, comme on dit, mais de s’aliéner à nouveau au langage, de faire lien contre l’acte. En effet, dans ce moment de séparation qu’elle repère comme tel, la psychanalyse n’est pas simple écoute mais intervention à récupérer le sujet en voie de disparition dans son acte. 

Pourquoi considérer que l’urgence de l’époque, celle liée au dit « malaise dans la civilisation », conduit « à éprouver une forme de toxicité dans le rapport à l’autre » ? N’est-ce pas répondre aux signifiants du maître moderne par un signifiant du maître lui-même à valeur de théorisation ? N’est-ce pas consentir à cela que de n’avoir à offrir que le mot de « dignité » pour rendre compte de la clinique ? 

Enfin, il n’y aurait que du « pulsionnel » comme cela semble se diffuser, à la trappe donc le vide forclusif de la psychose que notre société veut ignorer et qui lui revient, en effet, en boomerang dans les actes. Le mot psychanalyse ne saurait être ânonné ou répété voire servir un argumentaire tautologique, c’est ce à quoi s’oppose la logique du réel au principe avec l’imaginaire et le symbolique du repérage et de l’action psychanalytique lacanienne.  

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9 décembre 2025

Vent mauvais et ciel sans nuage

Philippe De Georges

Ce matin, sur la Promenade des Anglais, j’éprouvais la joie dansante qui fut celle de Nietzsche, autrefois, dans le même lieu. C’était l’effet du soleil hivernal, de la pureté de l’air, et de sa clarté sur l’eau ; mais aussi de la mobilisation large et sereine qui s’est opposée récemment aux manœuvres malfaisantes de quelques sénateurs venimeux. J’ai aimé le propos vif et affuté de Jacques-Alain Miller dans Le Point, bien fait pour contrer l’attaque, battre le rappel et lancer la résistance. J’ai apprécié aussi l’article paru dans Le Monde, cosigné par Cynthia Fleury, Roland Gori et Clotilde Leguil. Certes, le recul de la Chambre Haute ne résout rien et d’autres mauvais coups viendront : les ennemis de l’inconscient freudien, partisans de l’ordre et de la norme, la bave aux lèvres et la dent acérée, occupent le haut du pavé. Voulions nous l’oublier ? Le maître de demain est celui d’aujourd’hui…et d’hier : c’est un César féroce qui ne veut voir qu’une seule tête. Raison de plus pour que nous lui opposions le souffle de la vie et la défense du sujet. C’est l’allant du désir contre les vociférations du surmoi. Notre style est l’antithèse de celui qui s’impose de New-York à Pékin ou Moscou, de Kaboul à Jérusalem en passant par Budapest et Rome, en attendant Paris. Assumons la diversité de nos voix, la polysémie de nos arguments, la multiplicité de nos expériences : c’est la manière d’être des épars désassortis, contre le régime de l’Un et son ordre de fer. Celui-ci n’est pas la solution de la forme contemporaine du malaise, quoiqu’il en dise, mais la version obscène du monde ancien et son retour funeste. C’est donc au front le plus large et le plus ouvert, que nous appelons : loin d’employer les mêmes armes que nos adversaires obtus et fanatiques, où ils excellent, nous savons l’émancipation qu’apporte la psychanalyse et dont nous tâchons de porter témoignage, après Freud et Lacan.

 Vous trouverez ci-dessous un billet de Jacques-Alain Miller sur le texte, diffusé ce matin, de Philippe De Georges, et les réponses de celui-ci.

Coraggio, Casimiro !

Vous m’avez fait bien rire, De Georges, mon cher. Si « le maître de demain », c’est le maître de toujours, à quoi rime de l’appeler « le maître de demain » ?

Lacan n’aurait certainement pas pris la peine d’inventer un signifiant nouveau s’il ne s’agissait que de désigner votre César, éternel et ubiquiste, Autre méchant régnant partout depuis toujours. Il ne fait pas de doute que « le maître de demain » est tout autre chose. Mais quoi ? Question à cent sous.

Avec mes bonnes pensées,

JAM

PS – Vous louez un article de moi qui serait récemment paru dans Le Point. Il y a maldonne. Sans doute pensez-vous au texte qui a été diffusé la semaine dernière, paru en première page du Monde il y a bien longtemps, alors qu’un amendement scélérat venait d’être voté à l’unanimité par l’Assemblée nationale. Au terme d’un long combat, son auteur en fut réduit à retirer le texte voté. Espérons que nous ferons aussi bien avec les nouveaux monstres qu’on nous dépêche.

Réponse 1

Cher Monsieur,

Oui, j’ai voulu faire un mot d’esprit qui ne passe donc pas.

Vous avez mis quelque part en exergue d’une publication une phrase de Lacan, parlant du maître de demain qui sévit déjà aujourd’hui.

Mon idée est que le maître qui s’annonce n’a rien de nouveau.

Trump, Poutine, Erdogan, Orban, Bolsonaro, Millei, Modi, Meloni, Netanyaou…

Et ceux qu’on nous promet et que nous négligeons de combattre en ce moment, qu’ils soient Bardella, Zemmour ou Le Pen.

Tous ces fantoches qui se disputent la direction de la croisade antiwoke ne sont que des avatars des maîtres de toujours.

Il y a peu, nous avons cru pouvoir parler de la fin du patriarcat et de déclin du père.

Voilà le retour de ce passé funeste.

D’où l’idée de mon mot qu’Anaëlle a bien voulu publier : opposer le désir au surmoi, la joie à la pulsion de mort, la singularité à la norme.

L’École que j’aime a été dans l’ensemble de ce côté jusqu’ici, et c’est ce qui m’attache à elle.

Pourvou que ça doure…

Merci d’avoir pris le temps et le soin de réagir à mon mot qui se voulait ensoleillé.

Croyez à mes sentiments les meilleurs,

Philippe

Réponse 2

Cher Monsieur,

je vous ai répondu rapidement, entre deux séances.

Mais j’ai bien entendu l’interprétation que vous me suggérez, sur l’Autre méchant.

Ça m’amuse beaucoup…

Croyez à mes meilleurs sentiments,

Philippe

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10 décembre 2025

Comment s’orienter ?

Sur une tribune du Monde

Hervé Castanet

Les attaques contre la psychanalyse sont de retour. L’accalmie a été brève. Il y a trois ans, la référence hégémonique au tout neuronal était encensée. L’affaire fit pschitt car cette affirmation ne relève pas d’une science rigoureuse, mais d’une idéologie pratique. Un combat épistémologique doit la contrecarrer car cerveau et inconscient n’ont rien en commun. 

Les critiques récentes, que l’amendement 159 cristallise, et que les centres experts à la main de FondaMentaldéveloppent, reprennent, elles, mot à mot des formulations anciennes qui ramènent à l’amendement Accoyer, il y a plus de vingt ans – la pauvreté des propos y règne toujours en maître, sous une forme aggravée. Aujourd’hui, faut-il à nouveau chercher des arguments, des preuves, des statistiques pour répondre au contenu des attaques ? Faut-il expliquer et justifier nos pratiques – et donc s’infantiliser devant les censeurs en blouses blanches ? Non ! Leurs critiques sont à l’identique ressorties des vieux placards ; nos armes de riposte, depuis belle lurette, sont prêtes et efficaces : réutilisons-les. 

Que faire de neuf ? Voici venu le moment de questionner comment les psychanalystes eux-mêmes pensent la psychanalyse. Une tribune, parue dans Le Monde le 5 décembre, en offre l’occasion. Sous le titre « L’élimination de la psychanalyse n’a jamais amélioré le soin », elle est signée de trois noms : C. Fleury, R. Gori, C. Leguil. Comment ne pas se réjouir d’une tribune favorable à la psychanalyse dans un grand quotidien ? 

Pourtant, ce papier m’a laissé, disons-le, agacé et perplexeAgacé car la rédaction choisie est fruste – ce qui ne manque pas d’étonner de la part d’universitaires aguerris aux publications et aux médias. Pourquoi ce style tiède ? Perplexe car l’argumentation fait l’économie de thèses robustes ouvrant au combat concept contre concept – seule façon de remettre l’adversaire à sa place. Pourquoi cette retenue face aux « propositions didactiques et dogmatiques » (L. Althusser) qui seules rompent avec l’air du temps ? Prenons un exemple.  

La tribune, à chaque ligne, oppose la société, pensée comme un « monde » toxique fait de violences, d’emprises, de traumatismes, aux sujets qui les subissent douloureusement. La société rêve de contrôle et d’assujettissement. Les sujets, eux, devenus victimes, s’y opposent mais leurs moyens sont limités – ils sont méprisés, exploités, broyés par la machine étatique. La psychanalyse, en misant sur la parole et ses effets, défend les seconds contre la première. La société est aveugle, bureaucratique – elle broie les corps, censure le désir, laisse les sujets encombrés de pulsions, produit une perte de sens, etc. La longue suite des constats du malaise dans la civilisation, avec la référence appuyée aux enfants que Chat-GPT pousse au suicide ou au roman d’Aldous Huxley où ces derniers rient devant la fumée de cadavres incinérés, aboutit au diagnostic : société mauvaise, monde toxique — sujets bons et fragiles en attente d’aide. C’est le combat de la dignité des petits contre l’idéologie des puissants ! Les psychanalystes choisissent leur camp : que chacun, grâce à eux, prenne la parole pour se guérir de la maladie de notre monde mauvais…

L’argumentaire ne surprend pas : n’est-ce pas ce qui se dit et se colporte partout désormais ? Le peuple est méprisé, il n’est pas écouté – sa vie est confisquée. Mais quel intérêt à ce que des psychanalystes le répètent en s’adressant à un large public ? Sont-ils devenus les nouveaux sociologues du particulier et doivent-ils donner la recette pour échapper à l’emprise ? Mais quel est ce sujet, dont la tribune fait son alpha et son oméga ? Une épistémologie élémentaire donne la réponse : le bon vieux sujet de la psychologie et de la philosophie générale. Certes, c’est un sujet décomplété, nullement une monade : il lui manque quelque chose ; il ignore les « forces » qui l’agissent, n’est pas transparent à lui-même. Il « ne se laisse jamais réduire à ses comportements, […] il porte une histoire, un refoulé, des failles et un désir », comme l’écrivent les auteurs. Est-ce pour autant le sujet de l’inconscient découvert par Freud et que Lacan construit de Séminaire en Séminaire ? Non, le sujet de la tribune est : l’individu + l’opacité. Autrement dit, il y a l’emploi du mot sujet mais le concept de sujet est absent ; il y a usage du mot inconscient mais le concept d’inconscient fait défaut. Ces deux absences – silence bruyant – sont les blancs, les trous de la démonstration – leur impensé.

Parler du sujet – du concept de sujet – c’est aussitôt nommer une dette à l’endroit de celui qui l’a introduit dans la psychanalyse, là où tout bonnement il n’était pas chez les postfreudiens : Lacan. Le sujet dans la psychanalyse ne peut être isolé de la façon dont celui-ci justement en produit la théorie. Du reste, Lacan n’a jamais parlé du sujet sans aussitôt le rapporter à sa cause : l’objet qu’il nomme à l’occasion « l’abjet ». C’est l’objet a qui est inassimilable, intolérable parce qu’il troue les idéaux, rend impossible l’identique à soi et, tout à la fois, est « l’(a)cause première [du] désir ». Parler du sujet dans ce qu’il ne peut faire, dans ce qu’une société voudrait, en revanche, qu’il réalise, c’est oublier qu’il y a deux Lacan : le Lacan de la parole, des symptômes, de la rhétorique des formations de l’inconscient et… un autre Lacan qui dégage un inconscient qui ne parle pas, ne se soutient d’aucune représentation. La tribune du Monde participe de l’effacement d’un nom et d’une théorie (work in progress) : on cite le sujet, on fait miroiter un mot en oubliant ce qu’est le sujet pour la psychanalyse : il n’existe pas (comme consistance) sauf à le dire subverti. Parler de sujet de l’inconscient n’ajoute pas une pierre nouvelle à un édifice (conceptuel) déjà bâti : il subvertit l’édifice et ouvre à une pratique inouïe et « intenable » (Lacan). Une conséquence : consentir à cette subversion oblige à dé-essentialiser le sujet, à miser sur son ex-sistence. Croire que les psychanalystes, parce qu’ils se présentent tels, sont les mieux placés pour accomplir cette tâche, est une naïveté. Lacan, en 1967, ne remarque-il pas que ces derniers « d’avoir voulu s’en rassurer eux-mêmes [de l’inconscient …], réussirent à [en] oublier la découverte » ? L’oubli du tranchant de la psychanalyse la rend assimilable par une psychologie ou une philosophie. Pour nous, les oublis de ces trois auteurs livrent une anthropologie (humaniste) du sujet. Pour la clinique cela se dit : promouvoir une « assistance sociale à prétention analytique » (J.-A. Miller) au détriment du discours analytique. Céder sur les concepts, vouloir parler populo pour être entendu du plus grand nombre, conduit toujours à lâcher nos armes pour assurer l’avenir de la psychanalyse qui nous importe. S’adresser au peuple, oui, mais pour l’étonner, le subvertir, faire tache dans le concert du monde – de ses images, de son prêt-à-porter de pensée. Revoir vite le film Télévision(1974) : Jacques Lacan ne cédant rien sur la difficulté de définir sujet ou inconscient, parle devant une caméra, au temps de l’ORTF…

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11 décembre 2025

L’ORDRE MEDICAL

Jean-Robert Rabanel

L’an dernier à la Section clinique, j’ai invité les participants à présenter leur Section clinique et non pas celle des enseignants. Il s’en était suivi une discussion riche et vivante. Cette fois, il s’est passé l’amendement qui vise la suppression de toutes références à la psychanalyse dans les pratiques de soin. Aussi, je renouvelle ma question de l’année dernière : quel intérêt voyez-vous dans la psychanalyse pour votre pratique professionnelle ?

Un évènement encore m’a ouvert les yeux : la fermeture de la clinique de La Borde, réduite au statut d’un établissement médico-social. La Borde, haut lieu et éminent symbole de la pratique introduite de la psychanalyse en institution grâce à François Tosquelles et Jean Oury. Évidemment, ça n’est pas sans me rappeler ce qui s’est passé pour Nonette lors du Plan autisme 2, en 2012 et ma lettre ouverte à la Ministre Carlotti. Cette attaque visait directement Nonette à propos de l’autisme, en refusant de financer les établissements qui se réfèrent à la psychanalyse. Je vois reparaître la même obstination du législateur, cette fois, pour des raisons d’économies urgentes à réaliser et continuer de servir une politique sans en changer.

Les organes qui composent le corps donnent lieu à l’organisation du monde dans une vision biologique. Le cerveau y occupe la place dominante comme clé de voûte, comme lieu du savoir. L’ordre médical reprend cette structuration. À chaque organe est attribuée une spécialité médicale. Le savoir médical adopte la structure universitaire pour sa transmission. Il en va de même pour l’enseignement de la médecine à l’Université : un professeur pour chaque discipline médicale. Il a en charge, premièrement, le diagnostic et, deuxièmement, il délègue l’exécution du traitement à des subalternes, que ce soit les médecins généralistes ou les infirmiers, les aides sociales, etc. C’est ce que réalisent tout de suite les fameuses plateformes mentionnées dans la proposition de loi 385 promouvant les centres experts. Elles sont diagnostiques et elles délèguent l’application du traitement à des ressources de bonnes conduites beaucoup moins exigeantes scientifiquement. Telle est l’organisation de la médecine universitaire, passé le temps de la médecine hospitalière, d’abord, et asilaire, ensuite.

La séparation de la neurologie et de la psychiatrie en 1968 est un évènement. Jusqu’alors, la psychiatrie ne pouvait avoir accès au statut moderne d’une spécialité médicale qu’à demeurer sous tutelle de la neurologie. La neuro-psychiatrie a longtemps occupé cette fonction de faire une place dans la médecine moderne à la psychiatrie cantonnée jusque-là dans les asiles. Après la guerre de 39-45, l’invention de la Sécurité Sociale a fait passer de l’abri de l’asile à l’hôpital et de la folie à la maladie mentale. À cet égard, la libération des camps nazis et l’ouverture des Asiles psychiatriques, en 1945, à la fin de la seconde guerre mondiale, aura été riche d’enseignements politiques. Deux voies s’ouvraient : la solidarité sociale et l’orientation médicale avec l’invention de la Sécurité Sociale. L’oubli des malades mentaux au régime de l’Assurance maladie a plongé le législateur à devoir inventer le système des Tutelles et les établissements médicosociaux. C’est l’œuvre de La Croix Marine autour de ces deux figures contrastées que sont les Dr Pierre Doussinet et François Tosquelles.

Au temps de l’Asile le champ « psy » n’était pas reconnu sans le NEURO.
La séparation de la neurologie et de la psychiatrie comme disciplines a rendu le champ « psy » orphelin de la médecine. Il a adopté la psychanalyse comme tuteur avec la dimension subjective du « psy », mais avec le denier enseignement de Lacan, le Parlêtre et sa dimension réelle de Jouissance. 

C’est tout l’enjeu de la psychiatrie avec le texte de Lacan « Causalité psychique » : soit le médical soit le social. La séparation du neuro et du psy pour échapper au biologique et au médical. C’est l’opposition de la causalité psychique et de la causalité organique. De nos jours, c’est à la revanche du neuro que nous assistons. Son retour vise à rétablir l’hégémonie du neuro sur le psy. Le tout-neuro reprend la structure de cette organisation : un chef pour le savoir et la recherche et des auxiliaires pour les traitements.

COMMUNIQUÉ DU DIRECTOIRE DE L’ECF
Paris, le 11 décembre 2025   Le Directoire de l’École de la Cause freudienne vous informe de la parution ce jour d’une tribune dans Le Monde. Elle est co-rédigée par Clément Fromentin, membre de l’ECF à l’origine de la pétition contre le projet de loi n°385. Elle est signée, entre autres, par Jacques-Alain Miller, fondateur de l’Association Mondiale de Psychanalyse, Anaëlle Lebovits-Quenehen, présidente de l’ECF, ainsi que Roland Gori, Professeur honoraire de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille, Psychanalyste, Membre d’Espace Analytique, Essayiste.   Lien vers la tribune du Mondehttps://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/11/nous-refusons-une-psychiatrie-de-vitrine-alerte-un-collectif-de-psychiatres_6656883_3232.html   Pour le Directoire de l’ECF Anaëlle Lebovits-Quenehen, Présidente de l’ECF

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12 décembre 2025

Texte de Sarah Camous-Marquis, suivi d’un retour de Jacques-Alain Miller.

Le maître de demain

Sarah Camous-Marquis

Les attaques graves contre la psychanalyse mettent en mouvement de nombreux collègues, de notre champ et d’ailleurs. Pour notre École, j’entends le message de Jacques-Alain Miller du 6 décembre comme une invitation : celle de ne pas nous égarer. Reprenons, un peu autrement, la question soulevée par Philippe de Georges sur le maître de demain. Comme le dit Lacan, c’est dès aujourd’hui qu’il commande – et il avance désormais moins caché. Pas sûr qu’il soit fait du même bois que les Trump, Poutine, et autres. Le maître de demain est algorithmique. Il ne connaît pas l’équivoque. Il ne craint pas d’avancer des vérités qui n’ont pourtant rien de la rigueur scientifique. Jacques-Alain Miller, dans les pas de Lacan, nous en a avertis de longue date : nous sommes sous la domination du S1 réduit à sa forme la plus stupide, le chiffre 1[1]. Ce nouveau maître transforme les soignants, les enseignants, les éducateurs, en techniciens – abrités ou écrasés, c’est selon, par des protocoles standardisés ou le discours – neuro. Nous en rencontrons chaque jour les effets, des institutions jusqu’à nos cabinets. La proposition de loi n°385 visant à intégrer les centres experts dans le code de la santé publique en est le prolongement. Cette nouvelle version du maître fait des sujets responsables, certes, mais d’une manière toute autre que celle que Freud et Lacan nous ont enseignée. Il s’agit là bien plutôt d’une auto-détermination qui les laisse d’autant plus égarés quant à leur jouissance, qui fait donc retour.

Le nouveau maître ne s’embarrasse ni de la présence incarnée, ni du lien – le technicien est anonyme et substituable. Si Lacan revoit sa copie sur les pouvoirs du symbolique et de la parole, il n’en reste pas moins que l’abject qui gît en chaque parlêtre – et dont il a à se faire responsable – suppose qu’il puisse s’adresser à un autre qui supporte de se faire partenaire, instrument, pour qu’un savoir puisse s’en extraire. C’est ce que permet l’orientation analytique, quand la cure du praticien a suffisamment nettoyé la furor sanandi.Maintenir le vif de son orientation, de sa formation, contre la dissolution dans les discours courants est là crucial pour l’École. Mais nos pratiques en institutions, auprès d’autres qui connaissent parfois si peu de la psychanalyse, me semble d’une autre teneur. Nous y travaillons a minima à ce que les patients, élèves, etc., ne soient pas seuls face au réel contre lequel ils se cognent. Ce qui importe, c’est qu’il puisse encore exister quelques-uns qui ne reculent pas devant la rencontre, qui se fassent responsables, c’est-à-dire qui s’engagent dans la parole, qui cherchent avec les patients, et permettent l’invention. Et cela va, me semble-t-il, au-delà de la psychanalyse.

N’y a-t-il pas dès lors à tenir deux fils d’une seule main ? L’un exige que nous maintenions le tranchant de l’orientation analytique, l’autre que puissent encore exister, au-delà de la « pratique rare et exigeante » des analystes, des partenaires qui ne soient pas des machines.


[1] Miller J.-A., « L’ère de l’homme sans qualités », La Cause freudienne, no 57, 2004, p. 75.

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Chère collègue,

Je ne vous connais pas. Je ne vous connais que par ce texte que vous m’adressez. Que dire ? La vérité. Il m’émeut. Son style, son ton, sa pertinence. Il montre ce que pourrait être cette École et qu’elle n’est pas encore, un lieu où s’échangeraient des propos, pensés, voire où se confronteraient des thèses, dans une conversation savante, sobre, limpide autant que faire se peut, et enseignante. Voilà si longtemps que j’appelle cela de mes vœux…

Utopie, sans doute. Fantasme, mais qui indique une direction. Lacan lui-même, au moment où il créait l’École freudienne, l’imaginait comparable aux Écoles philosophiques de l’Antiquité.

Toujours est-il que je souhaite que vous fassiez des émules dans l’École de la Cause freudienne. Puis-je y contribuer ? Je réfléchis.

Avec toute mon attention,

JAM

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13 décembre 2025

Iceberg incandescent

Anaëlle Lebovits-Quenehen

L’amendement 159 déposé puis retiré au Sénat n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Derrière lui, la proposition de loi 385 et la proposition de loi 1918 se profilent. Quand l’une est au Sénat, l’autre est dans les tuyaux de l’Assemblée nationale.

           Et il se pourrait que les Centres experts qu’elles entendent installer pour en quadriller la France et généraliser les diagnostics « neuro » en santé mentale ne soient encore que la première ligne d’une offensive concourant à un plus vaste projet au nom de French Minds. Il a démarré en 2023 et est prévu pour durer jusqu’en 2030.

          Si les diagnostics servent à étendre les traitements et les prescriptions de médicaments à toujours plus d’hommes, de femmes et d’enfants, ce que nous voyons poindre à l’horizon de la “psychiatrie de précision” promue par FondaMental et French Minds, ce ne sont pas seulement les diagnostics, mais aussi les pronostics qu’il s’agira de traiter sur un mode préventif.

           L’usage de l’IA généralisée au traitement des troubles psys est l’autre visée de cette “psychiatrie de précision”. Une fois que le trouble psy est isolé du sujet qui s’en plaint et ainsi prétendument “objectivé” (plutôt que subjectivé), une fois qu’il est gravé dans le marbre, repeint aux couleurs des neurones dont le fonctionnement est lui-même réduit à celui de l’ordinateur, l’ordinateur devient, en toute logique, le meilleur interlocuteur du sujet.

           De fait, si le corps parlant est assimilable à un ordinateur, qui mieux qu’un ordinateur peut l’appréhender et lui répondre ? Associé aux traitements chimiothérapeutiques, celui par la machine nous prépare un avenir futuriste.

           Soyons conséquentialistes et demandons-nous à quel maître profite le crime ? À un maître dont les couleurs politiques importent peu – d’ailleurs French Mind aura débuté sous un Macron centriste – car il se supporte du signifiant monétaire. Les compagnies d’assurance, les laboratoires pharmaceutiques – dont certains financent FondaMental sont en premières lignes.

Nous, lacaniens

             Tandis que les chercheurs des FM (FondaMental et French Minds) font un noble travail de “recherches”, sur le terrain politique, quelques-uns se sont promis d’avoir la peau des psychanalystes – les lacaniens en particulier. Ils sont nommément désignés par Etienne Pot, délégué interministériel aux TND.

        Pourquoi eux ? C’est qu’ils sont un grain de sable dans les rouages de la grande machine à broyer. Là est notre honneur, la preuve que, vaille que vaille, nous avons su garder, sans trop l’émousser, quelque chose du tranchant de la découverte freudienne, de son scandale originel.

        Il me revient comme une ritournelle cet avertissement de Freud : “Qui cède sur les mots cède sur les choses”.

      Céder sur les mots, ce serait céder sur les concepts. Céder sur les concepts, ce serait céder sur la pratique. Que resterait-il ? Le mot “psychanalyse”, sans doute, mais il couvrirait désormais tout à fait autre chose que la psychanalyse inventée par Freud, prolongée, renouvelée, réactivée par Lacan, qui est comme telle l’envers du discours du maître.

       L’offensive de ce discours contre nous, d’une ampleur et d’une violence sans précédent, fait preuve : non, nous n’avons pas galvaudé la psychanalyse; non, nous ne nous sommes pas vendus au maître pour un plat de lentilles, comme Esaü, afin d’obtenir un strapontin à sa table ; oui, nous sommes restés dans la droite ligne de subversion qui est consubstantielle à la vraie psychanalyse. Et si nous en doutions, le maître, lui, ne s’y est pas trompé, et il mobilise toute son énorme puissance pour nous anéantir.

       Ce que nous sommes, ce que nous faisons, est bien plus important en ce monde que nous ne le savions. Nous ne l’oublierons pas.

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14 décembre 2025

Ondes de choc 

Éric Zuliani

La dernière attaque en date contre la psychanalyse s’inscrit dans une temporalité à plusieurs détentes : visée explicitement par la tentative échouée de l’amendement 159, elle l’est aussi, indirectement car faisant obstacle, par la proposition de loi 385 qui veut intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de la santé publique ; et disons qu’elle est contestée depuis… son introduction par Freud dans le monde.

Depuis, il y a eu bien des tentatives de la résorber, de la diluer : dans la biologie et la psychologie. Ces tentatives ne sont jamais dues à un Autre méchant, mais aux psychanalystes eux-mêmes. On ne s’étonnera donc pas, que Lacan, qui ne manqua jamais de tranchant, ait pu faire valoir dès 1946 une et une seule causalité aux phénomènes relevant de la folie : la psychiatrie mâtinée de psychanalyse, n’en a pas voulu ; qu’il ait aussi intitulé un peu plus tard un de ses textes : « La psychanalyse vraie, et la fausse ».

Quand d’aucuns entendent l’assassiner, d’autres veulent alors la sauver en la présentant comme apport ou approche, termes bien connus de ceux qui travaillent en institution, mais qui la placent de façon fausse et piégeuse. Elle est alors une théorie, une parmi d’autres. Or, comme l’a rappelé récemment Agnès Aflalo, la psychanalyse est une pratique qui s’éclaire de l’enseignement qu’elle en extrait. En d’autres termes, elle tire sa théorie d’une pratique qui s’oriente avant tout des symptômes, bien réels et parfois difficile à supporter des personnes accueillies, par exemple dans une institution. Que l’on ait décrété que dorénavant, tous seraient TND ne change rien à ce réel : c’est la psychanalyse qui le rappelle.

Sur ce marché des approches et des apports – avant tout création universitaire –, il y a profusion. Où s’arrête l’étale ? À la gymnastique des corps ? Au chocolat ou à la marche pour lutter contre la dépression (des articles dans Le Monde en faisaient la promotion) ? Aux ateliers de pleine conscience où on devient le Phoenix qu’on nous dit être ?

À qui devons-nous toutes ses attentions ? Sans doute à ce que Lacan qualifie de « dérive politique qui se hausse de l’illusion d’un conditionnement universel », c’est son diagnostic. Le remède ? « À la limite, une praxis de la théorie est requise, sans laquelle l’ordre d’affinités que dessinent les sciences que nous appelons conjecturales, restera à la merci de cette dérive. 1 »

Nous pouvons nous enseigner des combats passés : rencontrer les politiques et autres, les inviter à s’expliquer lors de forums. Les interpeler a le pouvoir de dissoudre un Autre méchant. D’ailleurs, cet Autre existe-t-il ? Si l’on suit Lacan s’interrogeant sur la question de savoir qui a la charge de la jouissance, sa réponse est non. « L’Autre n’existant pas, il ne me reste qu’à prendre la faute sur Je, c’est-à-dire à croire à ce à quoi l’expérience nous conduit tous, Freud en tête : au péché originel.2 »

Ceux que l’on accueille sont des victimes, irresponsables et émouvantes ajoute Lacan. Mais victime de quoi ? D’être parlé, c’est-à-dire affublés des identifications de l’époque. Le Je suis ce que je disrévélé par J.-A. Miller, en est l’avatar le plus récent. Nous les accueillons pour en faire immédiatement des sujets qui parlent, afin qu’ils disent et soient du même coup responsables de ce qui les cause et non de ce qui les parle. Si la parole est médium nécessaire, l’interprétation y a une fonction essentielle pour qu’elle ne soit pas que flot, réifiant l’Autre : rectification subjective, quant au réel dont la civilisation ne veut pas entendre parler. Pour les phénomènes dit de société qui nous sont offerts au va-comme-je-te-pousse médiatique, la position n’est pas différente : ils nécessitent une interprétation pour y faire apparaître le réel en jeu.

La psychanalyse, ça fait des vagues – parfois des ondes de choc – qui libèrent toujours d’identifications. Lacan ne dit pas autre chose dans ses Problèmes cruciaux3: en faire l’expérience « se révèle, non seulement libératoire, mais plus authentique que ce qui était inclus dans le nœud dont il s’agit de se libérer. »

1.Lacan J., Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 232.

2.Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 819-820.

3.Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil& Le Champ Freudien2025, p. 54.

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15 décembre 2025

Le nerf de l’action

Christiane Alberti

L’amendement 159 a suscité une réaction d’une grande ampleur de tous ceux qui ont vu dans cette initiative individuelle d’une sénatrice, une attaque directe et exclusive de la psychanalyse, une tentative de la proscrire purement et simplement. Les instances de l’école ont fait preuve d’une rapidité d’action exemplaire, ont su sensibiliser et mobiliser l’opinion, bien au-delà de ses membres et sympathisants. Cette action a vibré d’une énergie à toute épreuve, comme chaque fois que la psychanalyse est en position de cause. 

Qu’est-ce qui rend possible une telle rapidité d’action ? Ne l’oublions pas. Cet épisode montre que nous avons été formés à l’action lacanienne, dont Jacques-Alain Miller a forgé le concept. Il l’a promu en acte lors de combats qui ont marqué l’histoire de l’école de façon décisive (Accoyer, Fasquelles, les combats anti Le Pen, celui contre l’Arrêté….) qui ont laissé leur empreinte sur chacun de nous, comme des leçons de politique lacanienne qui nous nourrissent encore. 

Il s’agit d’un combat où l’on se jette dans la bataille, où il s’agit d’entrer de plain pied dans l’affaire, de mouiller sa chemise, de mettre la main à la pâte, mais pas n’importe comment. Car c’est un principe disons de réalisme supérieur qui en guide chaque étape (cf. la morale objective chez Hegel). Il consiste à savoir analyser la situation, s’instruire sur ses coordonnées épistémiques, politiques, sociales. Il consiste encore à s’attacher aux conditions concrètes, pratiques, de réalisation de la chose à atteindre, en dépit de tous les obstacles qui se présentent. Bien calculer la stratégie et décider de la tactique. Bref, s’engager dans un combat dans la perpective de le gagner, avec ce seul objectif.

J’en ai encore retenu qu’au moment d’affûter nos arguments pour défendre notre cause, nous n’avons jamais cherché à nous justifier, justifier notre existence, pas plus que notre scientificité, avec le sentiment que la justification serait vaine, que nous ne ferions pas le poids. L’argumentaire était bien plus vigoureux (et bien plus amusant !) lorsqu’il s’agissait de démontrer que nos adversaires étaient des nuls, que leur épistémologie était aussi rudimentaire que bête. Et il s’est toujours trouvé des esprits éclairés pour les dénoncer avec nous. 

À l’instar de Lacan combattant l’internationale qui l’a excommunié, c’est David contre Goliath. Ce sera sans doute toujours ainsi, mais c’est notre force propre de dissuasion nucléaire. 

Ainsi, demandons nous à quelle condition l’École sera en ordre de marche pour faire face aux combats qui nous attendent dans un avenir tout proche, si nous nous soucions un tant soit peu de préserver l’espace où s’exerce la psychanalyse pour les générations futures ? Sur quoi allons-nous faire fond pour sa transmission dans la civilisation ? 

Pour ce qui est de la présence de la psychanalyse dans le monde,  cela nécessite sans nul doute de travailler à une politique méditée. Elle exige du précis, du rigoureux, du vigoureux. S’immiscer dans les moindres recoins du discours, attiser l’actualité autant que les sources. Voir ce qui enseigne ou embrouille. Les virages historiques, les irruptions sociales. 

Que les psychanalystes puissent s’orienter dans les impasses de la civilisation, que l’on puisse les identifier, les décrire au plus juste, afin de dessiner plus précisément les interstices où la psychanalyse pourra s’immiscer de façon plus assurée. À moins que l’on ne préfère la voie du maquis ? 

Il nous faut structurer le contexte et l’horizon de l’exercice de la psychanalyse, pour devenir des psychanalystes armés face aux défis du moment présent. Je ne crois pas que l’invocation d’un maître exerçant sa contrainte sur des assujettis soit de nature à nous orienter. Non seulement, parce cela fait belle lurette que le discours de la science dans son alliance avec le capitalisme, a défait les figures de la maîtrise – personne ne croit plus que ce soit strictement une affaire de maître politique, et qu’à prendre au sérieux la rupture discursive que Lacan a enregistré clairement, on peut y lire que nous vivons l’époque où c’est le marché du savoir qui règne en maître. Le sujet se retrouve au contraire comme effet, absolument libre, désaliéné, désidentifié, tout absorbé par les objets d’un mode de vie addictif. 

Surtout, une telle lecture tend à promouvoir un combat contre le monde comme il va, aussi insensé que vain. Et je ne crois pas davantage que faire fond sur la politisation de l’intime soit de nature à être efficace pour défendre la cause analytique alors qu’elle n’est rien d’autre qu’une des formes contemporaines du déni de l’inconscient. 

Alors faire front pour défendre la psychanalyse implique que le Un de l’orientation lacanienne soit d’autant plus fort, d’autant plus nécessaire dans l’école que nous sommes des « épars désassortis ». À condition que l’on entende par là, non pas une nef des fous, une apologie de la diversité, le « à chacun sa différence », mais une communauté intégrée. 

Ici, le multiple n’est pas séparé de l’unité. Intégration est à prendre au sens mathématique de « l’intégrale » : c’est ensemble que les « épars désassortis » entrent en fonction pour parvenir à constituer une communauté proprement analytique, propice aux fins ultimes de notre action : à distance des liens imaginaires, pas toute symbolique, mais bien réelle.  On peut en attendre qu’elle soit propice au travail pour lequel Lacan a créé son école, qu’elle assure la pénétration du nouveau, qu’elle favorise la présence de la jeunesse.

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Joies de la peste

Deborah Gutermann-Jacquet

En 1909, lorsque Freud, Ferenczi et Jung abordent le Nouveau Monde, le père fondateur de la psychanalyse aurait eu cette phrase bien connue : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ». Célèbre déjà, Freud n’avait donc pas l’intention d’édulcorer son propos pour le rendre séduisant à ses prestigieux auditeurs. En somme, s’il y avait eu un Freud prosélyte, il aurait été celui qui propage une maladie mortelle plutôt qu’une religion de sauvetage. 

Dans « La Chose freudienne », en 1955, Lacan revient sur cette phrase illustre et son ironie : Freud ne croyait pas si bien dire, et fut, écrit-il, « pris au mot de son mot ». Est-ce à dire pris au carré ? La peste prit, et la psychanalyse se propagea, mais elle se propagea oubliant qu’elle était peste et fit de son fondateur un pestiféré. Ainsi, lorsque Lacan proclame le retour à Freud comme synonyme d’un nécessaire « renversement », c’est précisément pour retrouver au sein d’une psychanalyse immunisée, la peste. Cette immunisation prit, chez les post-freudiens, la forme de l’« assimilation », écrit Lacan. 

Une question analogue se pose à nous, lorsque les adversaires de la psychanalyse nous visent comme une peste résiduelle à éradiquer et nous promettent un avenir de pestiférés. Cet avenir n’est certes pas radieux, mais il est conforme à la discipline que nous avons choisie, il faut en prendre notre parti. Et les offensives auxquelles nous avons à faire face ont cela de bon qu’elles nous le rappellent. Lorsque Lacan, plus tard, dans sa « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », met en garde le psychanalyste contre l’embourgeoisement, c’est sans doute une manière de lui rappeler d’où il vient, pour qu’il sache, en effet, où il va. 

Chaque fois que la psychanalyse est menacée d’assassinat, nous nous retrouvons ainsi en demeure de choisir entre la peste et l’assimilation. Ce choix crucial auquel les offensives nous ramènent, est pour nous une occasion de discuter, débattre, penser, avant tout contre nous-mêmes. Rappelons à cette occasion la position de l’hérétique, qui est prise de choix, et dont Jacques-Alain Miller faisait l’éloge en 2017 à Turin. 

On peut s’étonner, à la lecture de ce texte de « La Chose freudienne » que, pour Lacan, l’assimilation soit à ranger du côté de la réaction et, conjointement, les assimilés, aux réactionnaires. Intuitivement, on aurait pu penser que l’adaptation du discours de la psychanalyse – notamment lorsque chez les post-freudiens elle épousait l’utilitarisme benthamien, et même le communisme parfois – était signe d’un consentement à l’idéologie du progrès. 

Non, écrit Lacan, à ce moment, ils n’ont pas cédé au progrès mais « au principe réactionnaire », celui qui use notamment de la « dualité » de « celui qui souffre et celui qui guérit », comme de « l’opposition entre celui qui sait et celui qui ignore ». 

Retour, loin de toute émancipation, à l’antédiluvien couple du maître et de l’esclave, dans sa version la plus simpliste. 

Le propos de Lacan résonne de toute son actualité à notre heure : si la psychanalyse s’assimile en cédant aux nouveaux idéaux promus par la société, elle ne se sera pas modernisée pour être de son temps, elle sera simplement revenue au temps d’avant. Mieux : au temps où elle n’existait pas, car elle se sera tuée elle-même. 

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Vite oublié 

Gustavo Freda

Il s’agirait d’arrondir les angles. Un collègue me disait dernièrement que dans le monde actuel, pour se faire entendre il faut arrondir les angles et il m’y invitait à le faire – au nom de la psychanalyse ! Le lendemain, je me disais : mais, je ne suis pas venu en France pour arrondir les angles ! Je n’ai pas été formé par l’École de la Cause Freudienne de Paris, l’École de Lacan, pour arrondir des angles ! Sans doute en géométrie, de façon abstraite ou réelle, la notion d’angle arrondi doit exister mais pas en psychanalyse lacanienne et encore moins en temps de guerre intellectuelle face à un interlocuteur qui ne cesse de vous mépriser et de vous agresser. 

Comment arrondir, quant votre maître s’appelle Jacques Lacan et que vous avez été nourri depuis votre enfance avec des propos tels que : La femme n’existe pas, Il n’y a pas de métalangage, Il n’y a pas de rapport sexuel, Tout le monde est fou, Ce qui est rejeté du symbolique revient dans le réel, La mort est du domaine de la foi, Vous voulez un maître, vous l’aurez ?

Lacan n’arrondissait pas et il n’y allait pas avec le dos de la cuillère : ça devrait nous orienter. Quand on arrondit, on devient rond, mou, le propos est long, édulcoré, allégée et vite oublié.

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16 décembre 2025

Texte de Yuna Grouzel-Sow suivi d’un texte de Charlotte Voix.

Sous la menace, le prix d’un dire

Yuna Grouazel-Sow

(membre ACF en VLB)

L’ouverture du débat dans l’École fait signe d’un réel qui menace et en même temps me paraît être une chance pour l’École. Laquelle ? Celle de préserver son bien le plus précieux, toujours menacé lui aussi : un désir puissant, barrant la route à ces détracteurs quand ils se font menaçants – pour ne pas les faire consister – et ce depuis et grâce à Jacques Lacan, puis à Jacques-Alain Miller.

Ce débat servira en même temps, je crois, au débat sur la passe et à ses travaux lancés depuis 2023. Rappelons que Jacques Lacan n’était ni  dépressif, ni carriériste, et encore moins gentil ou méchant. S’il était quelque chose, c’était un homme de désir, engageant son corps dans l’acteC’est dire que c’était un homme intranquille.

Actuellement, avec les politiques, nous avons affaire à une intimidation, à une menace devant laquelle il ne faut pas céder. De quel ressort est-elle ? Je crois que ce qui nous menace, est la volonté pseudo-scientifique de séparer le langage du corps, un idéal tout bonnement impossible. Ainsi, le corps et sa substance jouissante seraient maîtrisables par des procédés médicaux informatisés et le langage, dépris du corps, ne serait plus qu’au service d’une communication creuse et vide. Nous refusons de croire en cet idéal car nous savons par avance, de par notre propre expérience analytique, que bien au contraire, le corps censuré de sa langue, va mal et au pire.

Alors comment faire face à cette menace ?

Défendre l’idée que la psychanalyse est un apport intéressant à préserver, parmi d’autres courants, parce que parler fait du bien, me semble conduire à faire fausse route. Car premièrement, c’est faux (il suffit de voir la prolifération de la parole haineuse sur les réseaux, il n’y a rien de concluant pour l’énonciateur de cette parole) et, deuxièmement, parce que ça revient à peu près à ne rien faire, vis-à-vis du maître. Un maître a pour définition qu’il n’en veut rien savoir. Il veut seulement que ça marche au pas. C’est la base de la structure. Lacan nous l’a appris. Alors comment toucher quelque chose chez le « scientifique » ou le politique pris dans le discours du maître ? Je laisse la question ouverte.

Il me semble néanmoins qu’Anaëlle Lebovits-Quenehen, présidente de l’ECF, en a fait la démonstration sur France Inter, face à un Franck Ramus, chercheur en science cognitive, haineux de la psychanalyse. Elle y est allée, et pas de main morte ! Franck Ramus a été déstabilisé lorsqu’elle lui a fait apercevoir la haine qui se logeait derrière son discours bien construit.

Donc pour continuer, le danger n’est pas tant dans l’Autre en ce qu’il a de méchant qu’en nous, dans ce qui se tait en soi, que ce soit en ne pipant mot ou, au contraire, en discourant. Dans ce moment politique fort, l’efficace du désir est dans le Ne rien laisser passer auprès des intimidateurs, qu’ils viennent de la sphère scientifique ou politique. Me vient à l’esprit le proverbe que cite Freud : Le lion ne bondit qu’une fois[1] lorsqu’il parle de l’interprétation en analyse en tant qu’elle doit surgir au bon moment pour surprendre l’analysant. 

Il y a de ça dans la façon dont l’École et ses analystes ont à répondre aux détracteurs de la psychanalyse. Il s’agit d’attraper la balle au bond! 

Je repère trois actes de l’ECF ces derniers temps : le forum contre l’amendement 159, la Présidente de l’ECF qui intervient à France Inter pour faire face à Franck Ramus et l’ouverture du débat à l’ECF pour garder le cap lacanien. La force du désir de l’École répond à la menace d’intimidation en payant le prix de s’arracher à son confort, c’est-à-dire de sa tranquillité bavarde avec son Autre. Pour l’acte 4, à suivre…

[1]  Sigmund F., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes,tome II, Paris, PUF, 1985, p. 234.

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Le programme de demain : data, pharma, IA

Charlotte Voix

(dispositif jeunesse de l’ECF)

Exposons un programme national de recherche en psychiatrie dite « de précision », PEPR-PROPSY, dont le projet phare, French Minds, consiste à assembler une cohorte de 10 000 « sujets » en vue de réformer le diagnostic, le traitement et le pronostic des maladies mentales en France. Porté par l’Inserm et le CNRS avec le concours de la Fondation FondaMentaldu Pr Leboyer, le programme, lauréat du plan d’investissement France 2030 – donc de fonds publics –, affiche le budget impressionnant de 80 millions d’euros.

Les patients concernés, dont des mineurs (l’étude s’étendra sur une population âgée de 15 à 60 ans selon FondaMental) doivent être atteints de troubles bipolaires, schizophrénie, dépressions résistantes et troubles du spectre de l’autisme, tandis que 500 témoins constitueront (cette fois-ci) un groupe contrôle. Sans attendre le déploiement des centres experts mentionnés dans la proposition de loi n°385, French Minds a démarré cette année dans les services d’une trentaine de centres hospitaliers français(plusieurs CHU ont publié des offres d’emploi pour coordinateurs infirmiers et psychologues « dans le cadre de la cohorte French Minds », ce qui indique que la phase d’inclusion des patients est en cours de lancement), dans une discrétion remarquable qui contraste avec l’ambition affichée de révolutionner la Santé mentale (en dehors de ces petites annonces, il est bien difficile de dresser la liste des CHU impliqués). 

Chaque « sujet » objet de l’étudesera suivi sur douze mois ce qui inclut : deux consultations espacées d’un an, où, après recueil du consentement, un certain nombre de données cliniques (questionnaires), neuropsychologiques (tests) et biologiques (microbiote, sang, génome, IRM cérébrale) sont récoltées ; ainsi que des évaluations numériques mensuelles via smartphone avec applications dédiées et bracelet connecté remis au patient pour collecter des données sur le sommeil, l’activité physique (nombre de pas) et les variations symptomatiques (auto-questionnaires) en temps réel. C’est ici que le projet eD-PROPSY entre en scène, afin de fournir à la cohorte French Minds une « solution numérique » en « conditions écologiques », c’est-à-dire un Agent Conversationnel Animé (ACA) empathique (un chatbot avec un visage souriant) à domicile. Notons qu’un autre projet du PEPR-PROPSY, Audicobe, développe simultanément et fort à propos les psychothérapies de précision du futur menées par les ACAs, dont on cherche à augmenter « l’acceptabilité » par les patients, solutionnant le problème de l’accessibilité aux soins : chacun chez soi avec son chatbot !

Les données French Minds ainsi récupérées seront stockées dans un entrepôt de data de santé – qu’on nous promet sécurisé – et exploitées par des algorithmes d’intelligence artificielle afin d’identifier des sous-groupes « biologiquement homogènes » (qui ont par exemple des taux sanguins similaires) selon des « marqueurs transdiagnostiques » (les données biologiques l’emporteront sur le diagnostic psychiatrique dans la constitution des sous-groupes). Que l’on se rassure avant d’hurler au tout bio, tout neuro ! Les données « environnementales » sont prises en compte afin de pondérer les résultats de French Minds. Mais pour le programme PEPR-PROPSY, il s’agit… de la pollution urbaine ou encore des éventuelles infections rencontrées par le système immunitaire du patient !

Selon le Pr Leboyer, qui se revendique de la médecine de précision et n’hésite pas à comparer les troubles psychiatriques au cancer et à la maladie d’Alzheimer (le psychisme résumé au cerveau étant un organe comme un autre), l’enjeu n’est ni plus ni moins que la prédiction des troubles. La psychiatrie de précision, qui espère se prévaloir de résultats probants avec la cohorte French Minds, permettrait ainsi d’élargir les diagnostics psychiatriques en repérant les fameux biomarqueurs avant même qu’une personne ne se plaigne d’une souffrance ou ne présente un symptôme. Le Pr Leboyer utilise, là aussi, une comparaison éloquente avec l’hypertension artérielle, sous-diagnostiquée en raison du caractère non continu de sa mesure (même si l’on ne présente pas de pic d’hypertension, on peut avoir une tension qui se maintient dans la moyenne haute et nécessite tout de même « un traitement et des mesures liées au mode de vie »  ). Il en irait de même pour les troubles psychiatriques, car même si l’on ne se plaint de rien, nos biomarqueurs pourraient bien parler pour nous. Un grand pas pour la prévention, une aubaine pour les laboratoires, les compagnies d’assurance et les développeurs d’applis ! 

Dépasser le symptôme est aussi l’horizon d’un autre projet du PEPR-PROPSY, EEG-Mind – dont les données pourraient venir recouper celles de la cohorte –, qui mesure l’activité électrique cérébrale dans les troubles psychiatriques afin d’établir des « signatures » électrophysiologiques (tracé enregistré lors d’un électroencéphalogramme, par l’application d’électrodes sur le crâne) répertoriant des profils dont découleront un pronostic et un traitement personnalisé. Rappelons que si une signature électrophysiologique était retrouvée en association fréquente avec un trouble psychiatrique donné, le produit en serait une corrélation, qui n’est en aucun cas une causalité. Cela ne permettrait certainement pas de conclure que cette particularité repérée à l’EEG cause le trouble – elle pourrait tout aussi bien en être l’effet ! En médicalisant des profils à risque (dont l’annonce risquerait pour le coup de plomber le moral), la psychiatrie de précision risque d’en oublier de soigner des malades…

Pourtant, les thérapeutiques ne sont pas en reste dans les projets du PEPR-PROPSY. C’est heureux, car les patients seraient en droit de se demander comment échapper au destin qui apparaît tout tracé par leurs biomarqueurs ! Outre les agents virtuels empathiques qui assureront l’évaluation et la thérapie (cognitivo-comportementale, cela va de soi), la pharmacothérapie se veut ciblée en fonction des différents sous-groupes biologiques isolés par la cohorte French Minds (citons l’exemple des anti-inflammatoires pour les dépressions résistantes). En plus des médicaments et des thérapies sur smartphone, PEPR-PROPSY envisage de traiter directement l’activité électrique cérébrale en développant la stimulation magnétique transcrânienne (un aimant puissant est posé sur le crâne afin de faire passer un courant électrique dans le cerveau) : chez les patients dépressifs, selon un dosage accéléré (5 séances par jour pendant 10 jours), et chez les patients schizophrènes présentant des hallucinations auditives, sous imagerie live, pour les entraîner à changer eux-mêmes leur propre activité cérébrale. « Pas mal, non ? C’est français. »

Gageons que ceux qui pilotent la cohorte French Minds et les autres projets du PEPR-PROPSY, avec toute la rigueur nécessaire à l’envergure de leur mission, sauront se rappeler cette réponse de Voltaire à Pascal, modèle d’esprit français : « l’intérêt que j’ai à croire une chose n’est pas une preuve de l’existence de cette chose », quand bien même leur mantra, affiché sur le site internet de France 2030, consiste à se demander « Pourquoi rêver du futur quand on peut le créer ? ». 

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17 décembre 2025

Texte de Jacques-Alain Miller, 

suivi d’un texte de Philippe Hellebois

Tutti quanti

Jacques-Alain Miller 

L’axe du Débat s’est maintenant déplacé.

1

La publication dans Le Monde de la malheureuse tribune de Clotilde Leguil et alii, est saluée par un petit charivari. Celui-ci provoque l’ouverture du Débat, mais cède aussitôt la place à un phénomène qui n’était pas attendu, à savoir la succession rapide de textes improvisés, marqués au coin d’une certaine précipitation, portant sur des sujets divers et variés, l’expérience de l’École, la nature de la psychanalyse, le prétendu “maître de demain” (Hellebois, ci-dessous), le vrai visage de nos adversaires (ici même, hier) – et nous n’en sommes qu’au début du Débat.

2

Je ne vois qu’une interprétation à ce phénomène. Quelque chose chemine à tâtons dans le noir, cherche à se dire. Sans le savoir encore, l’École se prépare, qui dans la fièvre, qui dans l’angoisse, à se regarder dans les yeux, et à répondre elle-même à la question fatale : Que veut l’École ?  Et d’abord : Quelle École l’École veut-elle être ?

3

Pourquoi maintenant ? Parce que “Winter is coming”.  Parce que – pour le dire avec simplicité – nous en sommes aux épées et aux couteaux avec nos assassins ayant soudain jeté le masque. On n’a pas oublié la phrase de Valéry : “Nous autres civilisations, nous savons que nous sommes mortelles.” Eh bien, il se pourrait que la psychanalyse soit à terme éradiquée de la terre de France, et nous venons tout juste de l’apprendre. 

4

L’amendement Accoyer venait d’être voté par l’Assemblée nationale unanime quand l’École se dressa. Mais c’était la croisade personnelle de M. Accoyer. Il finit par se résoudre à retirer son texte, tout rentra dans l’ordre.

5

Aujourd’hui, nous découvrons avec stupeur qu’une organisation travaillait depuis au moins deux décennies à la disparition des psys. Cet énorme investissement vient à échéance ce mois de décembre, et tout indique que nous sommes fait aux pattes. Il se colporte  que les 2/3 des psychiatres sont favorables à l’idée de livrer le champ de la santé à l’intelligence artificielle. Nous n’avons pas en face de nous un monsieur Accoyer qui était au fond un brave homme, mais ce que j’appellerai le comité central du plus haut capitalisme français.

À SUIVRE

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« Le vainqueur inconnu de demain, 

c’est dès aujourd’hui qu’il commande »

Philippe Hellebois

   Cette phrase, qui inspire nos débats depuis quelques jours, a été écrite par Lacan en 1969 pour conclure un texte destiné au journal Le Monde. Il l’avait intitulé « D’une réforme dans son trou », la réforme en question étant déjà celle de la psychiatrie de l’époque [1] – l’État aime manifestement réformer la psychiatrie. Véritable aphorisme, cette phrase oriente notre action lacanienne depuis un certain temps, J.-A. Miller l’ayant mise en exergue de Lacan Quotidien qui a accompagné plusieurs de nos combats.

   Remarquons d’abord que notre mémoire a pris l’habitude de substituer le maître au vainqueur inconnu. Si la différence entre maître et vainqueur peut sembler ténue, les deux évoquant lutte et domination, le vainqueur qualifié d’inconnu apparaît d’un empan sémantique plus large, et surtout plus énigmatique. Les dictionnaires (Littré, Trésor de la langue française, Grand Robert) distinguent la dimension amoureuse du vainqueur, citent Corneille et Racine tandis que les Musées exposent notamment l’Amor vincit omnia du Caravage. Tout cela est beau et bien, mais n’est en rien inconnu.

   L’inconnu tiendrait-il seulement au fait qu’il règnera dans un futur que nous ne connaissons pas encore ? Sûrement, mais cela ne suffit pas encore. Le texte de Lacan nous met sur la voie lorsque l’on s’avise qu’il est divisé en deux parties plus ou moins égales : la première parle du maître caché sous les jupes de l’université, de la psychiatrie qui est du côté du manche, alors que la seconde, que notre phrase achève, traite de l’objet a – il le qualifie aussi d’acause du désir en la rapportant à ce que manque la philosophie et de plus-de-jouir en évoquant Marx.

   Cet objet a, n’est-ce pas lui qui est le seul à commander aujourd’hui et à régner demain ? C’est ce que révèle le transfert qui masque cet objet sous les moires captieuses du sujet supposé savoir, et dont le dévoilement progressif est l’un des enjeux de la cure analytique – Lacan venait d’en développer la problématique dans « La proposition du 9 octobre 1969 sur le psychanalyste de l’École » et son Séminaire sur l’Acte psychanalytique (1967-1968). Quant au règne de l’objet, Lacan l’annonce dans « Radiophonie » (1970) sous les espèces de la montée au zénith social [2].

   Nous voyons bien aujourd’hui que le vainqueur de demain en 1969 est celui que désigne Sarah Camous-Marquis sous les espèces du maître algorithmique qui produit sans cesse les gadgets qui nous étouffent en faisant guise d’objet a. Quelques lignes plus haut, Lacan évoquait d’ailleurs la société de consommation produisant « les voitures qui ne servent qu’à meubler les trottoirs », autant d’objets faits « pour satisfaire à gogo » la jeunesse révoltée de 1968 – satisfaction illusoire, ajoutait-il, parce que ces objets échouent à remplacer l’objet a. Il le qualifiait encore ce dernier de fatidique parce qu’il creuse en notre monde un trou, et anime un tourbillon que rien ni personne ne pourra ralentir – à se révolter la jeunesse ne fait que précipiter le mouvement.

   Le vainqueur de demain n’a donc pas vraiment la tête des Trump, Poutine, Bolsonaro, et si l’on veut à toutes forces les loger quelque part, on les décorera de ce délicieux sarcasme de Lacan à propos de son objet a, un petit tas : « Lire : petit ; les illettrés qui se confinent à l’usage de la parole, traduisent : petit tas, simple bavure informatique »[3].

   La lecture de cette phrase, et de celles qui la précèdent pour se constituer en paragraphe où Lacan articule présent, passé et futur, évoque aussi ce que J.-A. Miller a commenté dans son « Introduction à l’érotique du temps[4] » : “Pour s’y retrouver il faut savoir que le présent est contingent, comme le passé futile. C’est du futur qu’il faut tenir, contre Aristote qui là-dessus a fléchi. Que le présent tient ce qu’il a de nécessaire. Le vainqueur inconnu de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande”[5]. Contingent, soit hasardeux et réel, le présent en devient prépondérant ; il rend le passé futile puisque celui-ci ne peut plus prétendre à en représenter la vérité ; il ne tient sa nécessité que du futur puisqu’il ne portera à conséquence que demain.

   Lacan ne s’est pas contenté de dire qu’il n’y a de certitude qu’anticipée, mais l’a prouvé en étant en avance sur son époque et en le restant sur la nôtre. Il n’en était pas pour autant prophète d’être animé d’une lucidité incomparable parce qu’elle était fondée sur ce qui échappe au discours en l’orientant.        

[1] Lacan, J., « D’une réforme dans son trou », La Cause du désir, Paris 2018, n°98, p. 9-13. Voir aussi la très claire présentation de Laura Sokolowsky, p. 14-15.

[2] Lacan, J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil 2001, p. 414.

[3] Lacan, J., « D’une réforme … », p. 12

[4] Miller, J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, Paris, mars 2004, n°56

[5] Lacan, J., « D’une réforme … », p. 13

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13 décembre 2025

Résumé du débat parlementaire sur la proposition de loi relative aux centres experts en psychiatrie

Clément Fromentin

Le débat porte sur une Proposition de loi initialement déposée par le sénateur Alain Milon (Les Républicains) visant à intégrer les centres experts en santé mentale dans le Code de la santé publique afin d’en garantir la pérennité. 

La version initiale du texte, centrée sur les centres experts coordonnés par la Fondation Fondamentale, a suscité de vives controverses. En commission, la rapporteure Chantal Deseyne a profondément modifié le texte pour élargir la reconnaissance à l’ensemble des acteurs du troisième recours, en réaffirmant le principe de gradation des soins et la nécessaire coordination territoriale.

Les groupes Les Républicains, Union centriste, Indépendants, RDSE, ainsi que le gouvernement, par la voix de Charlotte Parmentier-Lecocq, ministre déléguée chargée de l’Autonomie et du Handicap soutiennent le texte.

Le niveau de troisième recours* sont présentés comme indispensables pour la prise en charge des situations cliniques complexes ou résistantes, lorsque les soins de premier et de second niveau atteignent leurs limites. Les sénateurs favorables au texte rappellent que le diagnostic n’est pas une fin en soi mais une condition préalable à un accompagnement thérapeutique pertinent et mieux ciblé.

Ils estiment en outre que l’absence de reconnaissance juridique fragilise ces structures, alors même qu’elles contribuent de manière décisive à la qualité et à la sécurité des parcours de soins. La loi permettrait ainsi de sécuriser et de clarifier leur place au sein de l’architecture sanitaire.

Enfin, plusieurs interventions soulignent l’apport scientifique des centres experts — en termes de publications, de constitution de cohortes et de rayonnement international — ainsi que leur rôle potentiel dans l’attractivité de la psychiatrie, discipline qui est confrontée à une crise démographique profonde.

Les critiques du texte sont portées principalement par Marion Canalès (groupe Socialiste, écologiste et républicain), Céline Brulin (groupe Communiste, républicain, citoyen et écologiste) et Raymonde Poncet Monge (groupe Écologiste – Solidarité et Territoires), qui s’opposent à la proposition de loi, y compris dans sa version remaniée.

Elles estiment d’abord que le texte procède à un mauvais diagnostic des urgences psychiatriques, la priorité devant aller au renforcement de la psychiatrie de secteur (CMP, hôpitaux publics), aujourd’hui exsangue, plutôt qu’à l’institutionnalisation du troisième recours. Elles alertent ensuite sur le risque d’une psychiatrie à deux vitesses, la reconnaissance législative du troisième niveau pouvant capter ressources financières et professionnelles au détriment des soins de proximité et aggraver les inégalités territoriales.

Les opposantes soulignent également l’absence d’évaluations scientifiques indépendantes des centres experts, contestant les promesses d’économies et de réduction des hospitalisations avancées dans l’exposé des motifs. Elles dénoncent une confusion entre expertises et soins, rappelant que le diagnostic sans continuité de suivi ni moyens sectoriels produit une expertise « hors sol », déconnectée de la réalité clinique.

Sur le plan institutionnel, elles jugent le véhicule législatif inadapté, l’organisation de l’offre de soins relevant selon elles du pouvoir réglementaire et d’une concertation approfondie avec les professionnels. Enfin, malgré la suppression explicite de la référence à la Fondation Fondamentale, elles expriment une méfiance persistante à l’égard du modèle initial, perçu comme techniciste, biomédical et insuffisamment attentif à la complexité relationnelle et institutionnelle du soin psychique. 

*Les trois niveaux promus : 

Dans cette PPL, la gradation des soins en psychiatrie distingue trois niveaux complémentaires.


Le premier recours correspond à l’entrée dans le système de soins : médecins généralistes, psychologues qui doivent assurer le « repérage », l’évaluation initiale et la prise en charge des troubles légers à modérés.

Le deuxième recours, c’est le cœur du dispositif : la psychiatrie de secteur, les CMP et les services hospitaliers. Ils garantissent le diagnostic clinique, l’accompagnement au long cours, la continuité et l’articulation avec le champ social et médico-social.

Le troisième recours intervient de manière ponctuelle pour les situations complexes, rares ou résistantes, lorsque les niveaux précédents atteignent leurs limites. Il repose sur des équipes hautement spécialisées (Centres experts, CHU) dont la mission est d’apporter une expertise diagnostique et thérapeutique approfondie, adossée à la recherche.

Si la gradation des soins constitue un principe organisateur largement diffusé dans d’autres champs de la médecine, sa transposition à la psychiatrie soulève des difficultés spécifiques. La psychiatrie ne se réduit pas à une succession d’actes techniques hiérarchisés, mais repose sur des processus longs, centré sur une relation construite dans la durée, où diagnostic et soin sont indissociables et évolutifs. Dès lors, l’introduction d’un troisième recours centré principalement sur l’expertise diagnostique comporte le risque 1° d’une hiérarchisation des cliniciens 2° d’une dilution de la responsabilité de l’acte clinique, enfin 3° d’une rupture entre savoir expert et pratique du soin, au détriment de la continuité clinique, etc.

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ÉCOLE  DÉBAT   COMMUNIQUÉ   Comme annoncé, l’ensemble des textes qui nous sont parvenus pour le Débat seront publiés par ordre alphabétique des prénoms.    Le Débat seconde série débutera le 12 janvier.    Anaëlle Lebovits-Quenehen, Présidente de l’ECF   NB: La critique de la tribune du Monde est considérée comme close.   18 décembre 2025

Texte d’Agnès Aflalo, 

suivi d’un texte d’Alexandre Gouthière

et d’un autre de Bérengère Nicolas

Assassiner « scientifiquement » la psychanalyse

Agnès Aflalo

Hier

La présente tentative d’assassinat de la psychanalyse fait série avec d’autres qui ont précédé, et cela dès 2003, puis en 2012, 2016 et 2021, entre autres. En 2003, l’amendement Accoyer voulait réglementer l’exercice des psychothérapies et de la psychanalyse. Au même moment, la HAS éditait un manuel de bonnes pratiques disqualifiant la psychanalyse, tandis qu’une « expertise » de l’INSERM la discréditait.

Les attaques se sont succédé depuis. Chaque fois, une mobilisation des psychanalystes avec, à leur tête, Jacques-Alain Miller, l’École de la Cause freudienne et l’opinion éclairée ont réussi à arrêter ces offensives. 

Les offensives d’aujourd’hui et de demain sont d’une autre nature. Elles sont intenses et rapprochées. Les enjeux financiers pour ceux qui les soutiennent sont colossaux. 

La stratégie de la pulsion de mort

Pourtant, j’ai eu l’occasion de montrer dans deux livres [1] que la stratégie d’assassinat de la psychanalyse est toujours la même. Il s’agit de passer par des parlementaires mal informés, ou informés par d’intenses activités de lobbying. Car l’État est garant des normes. 

Si en matière de santé physique, la norme ne fait pas difficulté, c’est par abus que la loi affirme l’existence de « norme » dans le champ psy. Elle prend alors appui sur la chimère de la santé mentale, décrétée par l’OMS à coup de statistique en 1978 – alors même que la santé mentale n’existe pas.

L’invention de la santé mentale qui suppose une norme mentale qu’il s’agirait de rejoindre asymptotiquement est une chimère. S’il y a bien des symptômes en la matière, des symptômes plus ou moins inquiétants et qu’il s’agit bien sûr de prendre très au sérieux et de traiter, personne ne peut dire ce qu’est la norme en la matière. C’est pourtant la notion de « Santé mentale » qui ouvre la voie à l’invention incessante des « maladies » mentales par quelques universitaires travaillant – qu’ils le sachent ou non pour Big pharma. Leurs classifications, toujours mal ficelées, correspondent aux révisions du DSM. 

Mais les auteurs du DSM reconnaissent eux-mêmes leurs méprises et leurs méfaits – aux USA, les organismes d’État les rejettent. Pourtant Big pharma continue à recruter d’autres universitaires qui inventent de nouvelles classifications pour obtenir des profits juteux comme le montre le chercheur François Gonon [2]. 

Ce scientisme psy a gangréné les organismes nationaux et internationaux comme l’OMS. Leurs bureaucraties les soutiennent à coup d’évaluations, dont ils élaborent eux-mêmes les critères pour démontrer les prémisses fondant leurs croyances, elles-mêmes ne valant que pour autant qu’elles font vendre médicaments, tests génétiques et bientôt diagnostiques et traitements par l’IA. S’il est une chose que nous savons aussi, c’est que la psychanalyse freine, pour beaucoup de ceux qui y ont recours, les prescriptions de psychotropes. Est-ce là l’une des raisons de la haine dont elle fait l’objet ? Il y a des risques.

Quoi qu’il en soit, la pulsion de mort à l’œuvre dans le discours dominant tente de l’éradiquer, car elle reste le dernier bastion de la liberté du sujet dans un monde qui dérive vers la tyrannie de la norme. Plus que jamais, il revient au discours analytique de continuer le combat pour faire sa place à la parole libre de celui qui veut faire entendre qu’il est unique dans sa souffrance et dans les solutions qu’il y trouve.

[1] Aflalo A., L’Assassinat manqué de la psychanalyse, 2009, Paris Ed Cécile Defaut ; Autisme, nouveaux spectres, nouveaux marchés, Paris, Navarin Le champ freudien, 2012.

[2] Gonon F., Neuroscience, un discours néolibéral, Paris, Champ social éditions, 2024.

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Un enjeu de savoir

Alexandre Gouthière

(membre de l’ACF en VLB)

Dans son très beau texte du 14 décembre dernier, diffusé sur ECF messager, Anaëlle Lebovits-Quenehen nous donnait à voir que ladite « psychiatrie de précision » promue par FondaMental, à partir de diagnostics qui se présentent comme des modes d’emplois, n’est autre qu’une psychiatrie de pronostic à visée préventive. Depuis les dernières assises de la psychiatrie, nous sommes en effet aujourd’hui au cœur du virage préventif de la santé mentale, qui s’annonce comme un nouvel ordre de fer. Jacques-Alain Miller l’avait déjà aperçu en 2004 dans son cours, nous proposant une interprétation du mot d’ordre de l’époque aux accents foucaldiens : « surveiller et prévenir ».

Ce virage est directement adossé au paradigme de la santé mentale, lui-même fondé sur un syllogisme : la santé mentale existe ; il importe de rester en bonne santé, donc il faut concourir à préserver la santé mentale. La préservation de la santé mentale étant désormais une mission de l’État, qui en a fait sa grande cause nationale en 2025 et 2026, la psychiatrie doit y subordonner ses missions. Et les nouveaux objets technologiques disponibles sur le marché vont l’y aider. Les marchands y trouveront un nouvel eldorado et les bureaucraties une nouvelle occasion d’exercer leur volonté de contrôle. C’est là une nouvelle extension du règne de l’œil absolu. Il s’agit de tout voir pour, comme le disait Lacan de la raison d’être des bureaucraties, tout savoir. Car c’est bien d’un marché du savoir dont il me semble être question ici. Le terme même d’« experts » qui qualifie ces centres qui ont pour objet d’extraire ce savoir en est le témoin. Il s’agit de faire de ce savoir, une marchandise.

Mais de quel savoir s’agit-il ? Ce sont des « données » comme on dit, mais qu’on vous arrache, et ce, sans un mot. Il n’y a pas de place pour un savoir à trouver dans l’expérience de sa propre parole, un savoir qui, comme le dit Lacan, ne se sait pas. C’est là une forme radicale du déni de l’inconscient qui, en psychiatrie, en viendrait aujourd’hui à ôter l’intérêt même de parler. Le mot de psychiatrie accolé à ces centres est d’ailleurs sujet à caution, puisqu’il s’agit justement de forclore toute dimension subjective, de se passer de ce que Freud nommait « l’ordre du psychique ». L’idée est notamment celle d’établir une « sémiologie située » qui se déclinera très probablement par la suite en objets connectés véhiculant : messages de rappel, incitations discrètes, conseils… pour l’adoption de bons comportements pour rester en bonne santé. Au bout du compte, préserver la santé mentale reviendra à nourrir une grande entreprise de normalisation des conduites. 

Mais ce savoir dont on nous promet l’extraction, et l’ouverture d’un marché florissant, a beau se présenter sous la promesse du nouveau, il est daté. Il n’est qu’un nouvel avatar du discours de la science, et en cela, il date d’avant la psychanalyse, qui elle, a renouvelé la question du savoir. C’est de cela que nos ennemis ne veulent pas. 

De fait, le discours analytique fait obstacle au marché, mais il a de grandes vertus, dont celle d’être au fait de sa propre saloperie et de ne pas en faire porter la responsabilité à l’Autre. Forclore aujourd’hui ce savoir, sous les chiffres, les items, les observations…, ou en le noyant dans le discours courant, ne fera pas rentrer le génie dans la bouteille. Bien au contraire. C’est pourtant la raison pour laquelle la psychanalyse est attaquée, mais aussi – et c’est une mise en garde qui vaut pour tous –, qu’elle est une chose facile à oublier. Notre responsabilité est d’autant plus importante de la maintenir vivante.

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Force et précarité de la psychanalyse

Bérengère Nicolas

(membre de l’ACF en Rhône-Alpes)

À quoi tient la précarité de la psychanalyse ?

Les assauts réitérés contre la psychanalyse, depuis plus de vingt ans, nous amènent à nous demander ce qui rend la psychanalyse sujette aux attaques de détracteurs dont la haine et la brutalité n’ont de pendant que la profondeur de leur ignorance.

La psychanalyse et la politique, toutes deux ont en commun la nécessité de l’acte pour répondre du réel qu’elles traitent. C’est pourquoi la politique a trait à la dimension de l’éthique tout autant que l’éthique relève du politique. La psychanalyse lacanienne a fortiori, parce qu’elle avance sur les rives de la non-garantie de l’Autre, qu’elle se démontre du pouvoir de ce qui s’écrit, et non de la consistance de l’imaginaire, tient sa force et sa fragilité de ce nœud spécifique entre réel, symbolique et imaginaire.

Le discours analytique fonctionne avec les autres discours. Néanmoins, l’idéal essentialiste actuel ne risque-t-il pas de dissoudre la psychanalyse dans la tentation du Un ? A contrario, la psychanalyse ne se situe pas du côté de la norme, car elle n’y trouve pas sa résolution. Le discours neuro lui, s’abrite derrière la norme, qui n’est pas une vertu politique.

Dès lors que la psychanalyse est affaire d’hommes, dès lors qu’elle exige un nouage entre politique et éthique, ne se trouve-t-elle pas précaire dans ses conditions constitutives mêmes ? N’est-ce pas en cela qu’elle semble pouvoir être prise comme la cible d’attaques ?

Si la parole est la matière de la psychanalyse, elle en est également le point de fragilité. C’est pourquoi la psychanalyse participe de la démocratie et ne tient que par la démocratie.

La politique, comme la psychanalyse, ne s’exerce pas tout seul, chaque-un de son côté. Quand bien même elle unit des uns-tout-seuls désassortis, la psychanalyse tire sa force de sa précarité même.

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19 décembre 2025

Textes de :

Clément Fromentin

Dominique Corpelet

Grégory Voix 

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Une psychiatrie sans sujet

Clément Fromentin 

Après le vote sénatorial et l’adoption de la PPL n°385, il faut prendre la mesure de ce qui s’est joué.

Car ce texte, amendé, réécrit, purgé de ses références les plus explicites, n’en a pas moins conservé son orientation essentielle : faire porter la valeur de l’engagement de la psychiatrie sur ce qui se laisse nommer et garantir par la « science ». La mobilisation des professionnels de terrain a permis de faire disparaître les termes de « Fondamental » et de « Centres experts » de la PPL. Mais dans l’hémicycle, les discours thuriféraires d’Alain Million et Chantal Dessaines étaient sans équivoques. On remplace « centres experts » par « 3e niveau de recours » et voilà les universitaires ralliés et une partie de la contestation contenue. On brocarde la « querelle des anciens et des modernes », on s’insurge de la « résistance au progrès » des « psychiatres réactionnaires ». Car il faut savoir compter sur les vraies innovations : savez-vous qu’après un passage en Centre expert, on diminue le nombre d’hospitalisations par deux ? Que grâce aux Centres experts, nous affirme M. Million, « l’autisme est (enfin) considéré comme une maladie psychiatrique ! » Que via l’application Food4Mood (développée par Fondamental) et la mise en place de menus méditerranéens savamment calibrés, votre humeur pourra enfin se laisser optimiser ? Derrière ces déclarations risibles, soi-disant fondée sur l’Evidence Base Medecine, mais qui repose uniquement sur de la communication, des enjeux pourtant très graves : des millions de dépenses publiques, le recueil de données biologiques à la valeur marchande considérable, mais aussi, plus profondément, une conception du psychisme fondée sur le rejet de la subjectivité.

On connaît depuis longtemps l’écart persistant qui se manifeste entre la rhétorique triomphante des neurosciences, qui a su se gagner les faveurs des médias et de certains politiques, alors même que les résultats concrets dans la pratique restent au mieux très modestes. En se concentrant sur ce qui se laisse objectiver, quantifier et standardiser, la psychiatrie contemporaine s’efforce de soustraire à son champ la dimension de la subjectivé : à la fois pour le patient, mais aussi pour le clinicien. Accueillir l’autre comme autre, c’est consentir à ce que le symptôme ne soit pas seulement un phénomène à expliquer, mais une adresse à soutenir. La relation exige du temps, une disponibilité sans rendement garanti, un concernement, comme disait Lacan. Cette exigence, trop peu compatible avec les impératifs d’objectivité, de maîtrise et de prévisibilité, suscite son effacement.

Le cerveau offre l’avantage d’un objet silencieux, disponible à une investigation sans implication. Cette conception permet d’envisager penser le trouble mental sans la rencontre, et de neutraliser ce qu’elle engage d’incertitude. Mais en faisant le choix d’une clinique fondée sur les examens complémentaires, les biomarqueurs et l’IA, c’est tout autant la subjectivité du clinicien, ses choix éthiques et politiques qu’il s’agit de mettre hors champ.

Le réductionnisme neuroscientifique contemporain prolonge une conception de l’objectivité héritée de la modernité scientifique, telle que l’a analysée George Levine dans Dying to know (2002), où le savoir se construit au prix de l’effacement du sujet connaissant. Que ce savoir soit situé est insupportable aux partisans de la rénovation de la Santé mentale. Il leur faut une connaissance impersonnelle, il leur faut aboutir à une psychiatrie désincarnée et faire taire l’expression des professionnels du terrain. Il leur faut sacrifier l’intelligibilité clinique et la responsabilité éthique sur une hiérarchisation du parcours de soin, sur l’autel d’une objectivation sans reste. En ignorant une contestation professionnelle d’une ampleur inédite depuis un demi-siècle, le législateur ne se contente pas de fragiliser la psychiatrie, il a choisi de censurer la parole : autant celle des patients que celle des cliniciens.

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Vers une psychiatre de surveillance

Dominique Corpelet

Dans sa tribune du 13 décembre, Anaëlle Lebovits-Quenehen nous alerte sur ce qui se trame avec French Minds. Ce curieux nom est celui d’une cohorte nationale, « longitudinale et multimodale » incluant 2500 patients atteints de troubles bipolaires, schizophrénie, dépression majeure ou troubles du spectre autistique ainsi que 500 témoins [1]French Minds fait partie du programme PEPR PROPSY conduit sous la houlette « scientifique » du Pr. de psychiatrie Marion Leboyer, par ailleurs Directrice générale de la fondation FondaMental.

PEPR PROPSY, programme de recherche exploratoire en « psychiatrie de précision », vise trois objectifs : « Améliorer le diagnostic et les traitements : identifier des sous-groupes homogènes de patients pour développer des approches personnalisées ; renforcer la recherche et l’innovation en psychiatrie : structurer une filière biomédicale dédiée aux maladies psychiatrique ; attirer et former de nouveaux talents : accroître l’attractivité des métiers liés à la santé mentale. »

Qu’est-ce que la psychiatrie de précision ? « Un enjeu crucial de la recherche aujourd’hui pour les patients atteints de maladies mentales. » Quel est son objectif ? « trouver le bon traitement pour le bon patient au bon moment. » C’est une histoire d’adéquation. À cette fin est constituée cette cohorte de patients atteints de maladies mentales devant être caractérisées de façon « extrêmement précise », afin de dégager les « mécanismes éthiologiques, physiopathologiques qui sous-tendent ces biomarqueurs à l’aide d’études précliniques ». Le tout financé à hauteur de 80 millions d’euros sur sept ans (dans le cadre du plan d’investissement France 2030) et piloté par l’Inserm, le CNRS et avec l’appui de FondaMental.

Ce sinistre projet, qui s’annonce pour demain, met en valeur deux signifiants : French Mindspsychiatrie de précision. Le premier. French Minds est le nom de cette cohorte dont est attendu le fin mot sur le trouble mental et sa résolution par la chimie. Les patients sont désormais des Minds, c’est-à-dire des esprits, ou plutôt des cerveaux, de pures entités qui ne parlent, ni ne connaissent la jouissance, et sommées de donner leur vérité. Nous avions les french studies, la French theory. Nous avons maintenant French Minds : exit le french mind, et la fameuse exception culturelle française. Bienvenue au contrôle des esprits.

Psychiatrie de précision, le second signifiant, m’évoque tour à tour : instrument de précision, médecine de précision, chirurgie de précision, tir de précision. Nous avions la psychiatrie de secteur, qui a su créer un lien social. Voici venue la psychiatrie de précision. Qu’a donc dans son viseur cette curieusement nommée psychiatrie ? Sa cible est la psychiatrie que nous connaissons depuis que la psychiatrie existe : une psychiatrie qui ne considère pas le patient comme un mind, tantôt cerveau tantôt ordinateur, voire les deux après tout, mais un être qui parle et à qui l’on peut parler. La psychiatrie de précision qui veut faire rendre gorge aux derniers psychiatres ayant cette drôle d’idée que parler à quelqu’un qui souffre peut lui être d’un quelconque intérêt, mérite-t-elle encore le nom de psychiatrie ? À l’heure de la Santé mentale, pourquoi ces experts en biométrie affidés aux laboratoires tiennent-ils tant à reprendre ce signifiant de psychiatrie, mot exhumé d’un monde obsolète ? Une seule raison : remplacer une psychiatrie qui s’adresse au patient comme un parlant, par un modèle prétendant mesurer et traiter l’esprit comme une entité biologique avec la précision du scalpel et la minutie du tireur d’élite. Bref : instaurer sur le territoire ainsi quadrillé, une psychiatrie de surveillance, bras armé d’un capitalisme de surveillance [2].

Quel sera le maître de demain ? On peut en concevoir les contours à partir des projets auxquels travaillent sans relâche les petits maîtres d’aujourd’hui : leur projet, au singulier, consiste en l’éradication d’un monde, celui des parlêtres et de leur Histoire, au profit d’une surveillance. Administrer au patient une molécule puis le ranger dans un tiroir, le « traiter » au bon moment, voilà à quoi travaillent ces chercheurs en psychiatrie de précision. Qu’ils soient avisés du véritable Maître qu’ils servent, qu’ils l’ignorent ou n’en veulent rien savoir, cela ne change rien. Les conséquences seront les mêmes. Ce n’est plus de la science-fiction, ni du délire, mais le pire, et ce serait, disent-ils, pour demain.

[1] Il suffit de taper French Minds sur un moteur de recherche. J’ai pris mes sources sur le site du Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace : https//www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/propsy-le-programme-de-recherche-qui-va-transformer-la-psychiatrie-98409

[2] Voir à ce titre, l’essai de Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, 2020.

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Ce que révèlent les comptes de FondaMental

 Grégory Voix

Les comptes annuels 2024 de la Fondation FondaMental font apparaître, dans le cadre des Programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR) et plus précisément du programme PROPSY consacré à la psychiatrie de précision, des financements publics attribués à hauteur de 30 920 000 € à la fondation, en tant que partenaire ou coordinateur de projets retenus. Le versement de ces financements est échelonné jusqu’en 2030.

Les comptes font également apparaître l’existence d’engagements hors bilan reçus — des financements promis par convention, déjà signés mais versés ultérieurement — pour un montant total de 33 866 568 €, ainsi que d’engagements hors bilan donnés — des dépenses que la fondation s’est déjà engagée à réaliser dans le cadre de ces mêmes conventions, mais qui seront payées plus tard — pour 30 784 664 €, sur la base de conventions pluriannuelles courant jusqu’au 31 décembre 2029. La quasi-égalité entre les montants reçus et donnés indique moins un simple équilibre comptable qu’une situation d’engagement réciproque avancée : la fondation est déjà inscrite dans une trajectoire pluriannuelle largement verrouillée, faite de financements fléchés appelant des dépenses elles-mêmes déjà prévues.

Pour l’année 2025, l’échéancier fait ainsi apparaître 13 456 390 € de financements publics, ce qui marque une montée en puissance des versements à court terme par rapport au montant effectivement enregistré dans les comptes 2024 (1 260 000 €).

FondaMental n’apparaît donc pas comme un simple bénéficiaire : elle centralise des financements publics, les engage par conventions et porte des dépenses au titre de dispositifs organisés à l’échelle nationale. Ces montants ne relèvent plus de l’incitation ou de l’expérimentation ; ils sont d’un ordre suffisant pour structurer durablement un champ.

Sur le plan organisationnel, les comptes décrivent la coordination nationale de quatre réseaux de centres experts labellisés par la Fondation FondaMental, hébergés par des services hospitaliers. Ces réseaux concernent les troubles bipolaires (16 centres), la schizophrénie (13 centres), le trouble du spectre de l’autisme sans déficit intellectuel (10 centres) et la dépression résistante (14 centres), soit un total de 53 centres. Les comptes précisent également que ces centres sont équipés d’outils développés, déployés et suivis par la fondation : dossiers médicaux informatisés partagés, dispositifs de pseudonymisation et transfert des données vers des bases nationales, permettant le suivi de cohortes de patients à grande échelle et l’articulation entre activité clinique et recherche. Ces outils relèvent de choix d’infrastructure plutôt que de simples dépenses d’accompagnement ; ils fixent les formats dans lesquels l’activité clinique devient enregistrable, comparable et mobilisable.

À partir de ces éléments comptables et organisationnels, une lecture possible est que la psychiatrie de précision ne constitue plus seulement un programme prospectif ou expérimental, mais un dispositif déjà engagé et opérationnel, à la fois financièrement et organisationnellement. Le caractère pluriannuel des financements et le volume des engagements hors bilan — qui matérialisent des flux déjà actés sur plusieurs années — suggèrent que les orientations scientifiques correspondantes sont d’ores et déjà stabilisées et durablement soutenues par les pouvoirs publics.

Ainsi, la psychiatrie de précision ne s’est pas imposée par débat ou par choix explicite, mais par une succession de financements fléchés et de dispositifs qui, à force d’être déployés, acquièrent une valeur normative. Elle installe les formats dans lesquels la clinique devient lisible et comparable, et tend ainsi à réduire le fait psychiatrique à ce qui peut être encodé, agrégé et traité. FondaMental n’est donc pas seulement un coordinateur : elle occupe une position structurante, en contribuant à définir ce qui devient recevable comme savoir et comme pratique, c’est-à-dire ce qui est compatible avec les architectures techniques et financières désormais en place.

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20 décembre 2025

Le débat première série touche à sa fin. Nous publions depuis hier par ordre alphabétique des prénoms les textes reçus avant le mercredi 17 décembre à minuit. Nous avons demandé à J.-A. Miller de donner la suite de son texte, dont le début est paru dans le Débat 10 le 17 décembre. Il figure ici en première place. 

Anaëlle Lebovits-Quenehen,

Présidente de l’ECF

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Textes de :

Jacques-Alain Miller 

Hervé Castanet

Isabelle Orrado 

Jean François Cottes 

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TUTTI QUANTI 

(suite)

Jacques-Alain Miller

6

Nous sommes les victimes d’une agression violente, d’autant plus pernicieuse qu’elle a, depuis quelques années, invisibilisé son hostilité à notre endroit. Que faire ?

Préliminaire. Il convient en premier lieu de se défaire d’un certain nombre d’illusions largement répandues dans notre milieu.

Celles-ci, quoique témoignant d’un transfert très positif à la psychanalyse et à l’École, sont porteuses de grands dangers dans la présente conjoncture. Elles favorisent en effet des attitudes d’inertie et de passivité auxquelles la pratique de l’écoute conduit trop souvent ses professionnels. Ce genre d’attitudes ont d’ailleurs été fréquemment stigmatisées par Lacan, pour autant qu’elles étaient présentes dans l’École freudienne de Paris, y compris chez les plus proches de lui.

Forçant le trait pour faire mieux saisir l’enjeu, voici une liste des quatre principales illusions que je vise.

1 – La psychanalyse ? Immortelle. Elle survivra à tout.

2 – Les analystes ? Indispensables. On ne saurait se passer de nous.

3 – L’École ? Invincible. Elle a gagné des batailles données pour perdues d’avance ; il en sera toujours ainsi.

4 – L’Autre n’existe pas, le Père Noël si.

7

Une fois le terrain déblayé, regardons d’un œil neuf la présente situation. Comment se présente notre affaire ? Réponse : mal.

L’adversaire est géant et déterminé, il se muscle depuis vingt ans afin de liquider la structure, les dispositifs et la plupart des opérateurs du “champ de la santé mentale”, aux fins de reconfigurer celui-ci de fond en comble. Entreprise d’une ampleur stupéfiante, et dont la patiente préparation vient à échéance maintenant (Cf. pour une première approche du Moloch, le texte de notre collègue Fromentin paru hier, et les contributions des Voix ; on dit que des journalistes enquêtent).

En face, qui y-a-t-il ? On pouvait s’attendre à ce que les psychiatres soient en première ligne. Que nenni ! La grande majorité de ceux-ci ont d’ores et déjà été cooptés. Si j’ose dire, ils souhaitent la victoire de l’IA.

8

Je me relis, et je m’aperçois que le mot “boulevard” m’est venu, plutôt que celui d’autoroute, pourtant plus moderne. Et pourquoi donc ? Réflexion, association libre.

C’est sans doute que ça pensait en moi à Hausmann. « Le vieux Paris n’est plus », déplorait Baudelaire. À la place, le préfet de Napoléon III édifiait à grands frais le Paris qui est encore le nôtre (et dont la beauté, il faut le reconnaître, est universellement célébrée…).

La différence entre Hausmann et les liquidateurs, c’est que ceux-ci pensent, comme pensait celui-là, frayer les voies de l’avenir, mais que c’est vrai pour le génial préfet et faux pour les liquidos bas du front.

Nos liquidateurs croient frayer les voies de l’avenir. Mais non, ils sont le passé. L’esprit qui les anime n’est autre que celui du scientisme de la fin du XIXsiècle. Depuis, ils n’ont rien appris, rien oublié (Talleyrand sur les nobles émigrés fuyant la Révolution)de ce scientisme d’où Freud s’est extrait (sans bien le savoir).

Voilà, à mon goût, un bon argument (et il est inspiré du Séminaire à paraître, vous verrez). 

La meilleure défense, c’est l’attaque. Adage attribué tantôt à Du Bellay, tantôt à Napoléon (bizarre…).

À SUIVRE

***

Un mot seulement

Hervé Castanet

Cher Jacques-Alain Miller, 

Le 12 décembre, dans votre réponse à notre jeune collègue Sarah Camous-Marquis, vous pointez le mouvement de la discussion, la référence, chère à Lacan, aux Écoles antiques de philosophie, etc., pour une École de psychanalyse (et non une société savante ou un club d’entraide, telle la fameuse SAMCDA, société d’assistance mutuelle contre le discours analytique, dont parle Lacan dans Télévision).

Vous évoquez, et appelez de vos vœux, précisément une « conversation savante, sobre, limpide » où se « confronteraient des thèses ». Aussitôt dit, vous vous demandez si cela est possible : n’est-ce pas un vœu utopique ? Peut-être. Est-ce une raison pour y renoncer ? Après tout, Louis Marin – qui fut, m’a-t-on dit, l’un des professeurs de philosophie de votre épouse Judith – a écrit un beau livre érudit sous le titre Utopiques (1973). L’utopie (et d’abord le livre de Thomas More créateur du mot en 1516) n’est pas une rêverie, une excroissance imaginaire ou une bagatelle littéraire, c’est le non-lieu (= u-topos en grec) où le neutre (le ne-uter des Latins) écarte les termes en présence et donc les met au travail en y faisant sourdre les blancs d’une construction (de pensée) à venir (pas encore trouvée), etc. Ces blancs sont index d’un réel puisque le symbolique échoue à tout le dire et l’écrire. Le risque toujours actif : préférer l’eu-topos (= lieu du bonheur) à cet u-topos, comme Autre radical du lieu (et du concept). Le premier endort, le second réveille. 

Notre École y est-elle prête ? L’Action lacanienne de ces dernières semaines, dans ses multiples modalités dont l’une est ce Débat, prouve que oui. Pourquoi ? Parce que, dans l’Action lacanienne, la « psychanalyse […] est mise en position de cause » (Christiane Alberti, Débat… n° 8). C’est bien différent de mettre la psychanalyse en position de discipline assiégée dans un monde violent avec ses réponses de justification, presque d’excuse d’être encore présente et vivante, ou bien de la situer fermement du côté de la cause, soit du réel. Ce dernier étant « le royaume, le règne, l’ordre de la cause, puisqu’on essaye d’obtenir des effets de transformation », comme vous le notiez dans votre Cours “L’Être et l’Un

Une telle conversation n’a pas à être d’emblée rendue irréaliste au sens d’un monde imaginaire, mais justement à être construite avec sa pointe d’utopie parce qu’un réel à venir y est engagé. 

Bref, ne renonçons pas à votre vœu de cet enjeu pour l’École, pas sans désormais sa pointe d’utopie : quels signifiants nouveaux émergeront ? L’histoire est à écrire. Je fais ce pari : la conversation que vous souhaitez s’oppose à cet ennui qui toujours guette chacun – cet ennui dont Baudelaire disait : « Il ferait volontiers de la terre un débris / Et dans un bâillement avalerait le monde » (1857 – Au lecteur). 

Sachez donc combien votre référence à la conversation (et à l’utopie) m’a touché… 

Cordialement à vous, 

Hervé Castanet

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Une position extime

Isabelle Orrado

Le texte de Sarah Camous-Marquis que je viens de lire est remarquable et me permet de mettre en forme une pensée qui me tiraille depuis l’ouverture de ce débat. Quel en est l’objet ? Parler de la psychanalyse ou bien de cette zone bien plus difficile à cerner que nous nommons la psychanalyse appliquée à la thérapeutique ? Un échange lors d’un congrès de l’AMP entre Guy Briole et Éric Laurent m’a toujours servi d’orientation. Voici ce que j’en ai retenu : la psychanalyse ne rentre pas dans le champ des thérapies, mais alors où se situe-t-elle ? Positionnée à l’extérieur elle peut faire retour depuis l’intérieur, dans les thérapies d’orientation analytique. Elle est alors en exclusion interne, « extime » avait noté Éric Laurent. Il me semble que c’est de cela dont nous parlons aujourd’hui.

Il serait alors bien dommage de réduire le couple survie / vie de la psychanalyse à une dichotomie simpliste. Les pratiques orientées par la psychanalyse nouent ensemble ces deux dimensions. En institution, elles tentent de survivre toujours et encore un peu, régulièrement attaquée par les vagues « neuro » ou autres. Sa subversion ne peut que la mettre dans cette situation inconfortable mais essentielle : extime. Et si elle est tolérée ce n’est pas par générosité ou reconnaissance, c’est parce que ses effets sont concrètement repérés par tous. C’est ici, au niveau de la clinique, qu’il est essentiel de ne rien céder sur le tranchant de la psychanalyse qui se situe dans les actes posés par les praticiens (et dont les J53 nous ont démontré le large panel que l’interprétation pouvait recouvrir et sa forme parfois radicale, parfois contenante…). Loin des discours idéologiques, c’est là que la psychanalyse vit, en s’inventant chaque jour avec chaque parlêtre.

En ce sens, parler de dignité ne me semble pas faire injure à la psychanalyse, bien au contraire. Dignité du patient qui est écouté au plus près de ses productions (et du réel qui parfois l’assaille) y compris chez l’enfant qui trouve avec les pratiques orientées par la psychanalyse un partenaire qui prend très au sérieux ce qu’il dit ou manifeste. Dignité aussi des parents qui sont entendus dans leur souffrance de voir parfois le développement de leur enfant suivre une autre voie que l’idéal qu’ils avaient. 

Si nous voulons faire exister la psychanalyse dans des institutions sanitaires ou sociales, ne nous faut-il pas savoir parler a minima la langue de l’Autre sans pour autant en être dupe ? Et en parallèle ne rien céder de notre position éthique : toujours convoquer le sujet dans sa responsabilité ? Alors nous pourrions peut-être élever l’orientation analytique à la dignité d’une pratique en institution.

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Sortir l’Armada

Jean-François Cottes

L’épisode actuel de l’amendement 159 au Sénat me semble être du même ordre que l’épisode du projet de résolution que le député Fasquelle voulait faire voter par l’Assemblée Nationale : une initiative personnelle d’un élu sans véritable soutien de son camp et qui fait long feu.

C’est tout à fait autre chose que l’amendement Accoyer et sa suite, c’est-à-dire l’adoption d’une loi entrée en vigueur et qui a transformé le paysage psy avec la création du diplôme de psychothérapeute. L’amendement Accoyer était appuyé sur une volonté gouvernementale, celle du ministre de la Santé de l’époque, mais aussi sur le plan Clery-Melin, et encore sur le rapport de l’Inserm sur l’évaluation des psychothérapies. C’était un plan concerté.

Ce que voulaient Accoyer et Mattéi, c’était de faire voter une loi sur l’exercice des psychothérapies. Cela aurait eu une incidence directe sur la pratique de la psychanalyse.

L’action résolue de Jacques-Alain Miller et le vaste mouvement qu’elle a engendré ont fait avorter dans l’œuf ce projet et le résultat a été la loi du 29 juillet 2004 qui créa le titre de psychothérapeute prévoyant une formation de type DU pour les infirmiers, éducateurs, etc. Ont finalement été dispensés de cette formation, et réputés psychothérapeutes, les psychiatres, les psychologues cliniciens et les “psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations.” Première et seule, à ma connaissance, mention des psychanalystes dans une loi française.

Le combat a été rude et la victoire, celle de la Cause, totale.

Je reviens à l’épisode Guidez. Lors du débat en séance au Sénat Mme Rist, la ministre de la Santé, a été très claire : d’abord elle a indiqué que l’avis du gouvernement était de demander le retrait sinon elle donnerait un avis défavorable. Elle a ensuite eu une phrase pour enrober sa position de désaveu (Mme Guidez fait partie de la majorité qui soutient le gouvernement) en rappelant les recommandations de bonnes pratiques (non opposables) de la HAS de 2012 sur l’autisme. Elle n’a donc pas validé ni même mentionné l’idée qu’il faudrait interdire ou dérembourser (!) la psychanalyse dans les pratiques de soins. Rien de nouveau donc.

Ceci dit, il est bon et nécessaire de répondre fortement à toute attaque : sortir l’Armada à la moindre escarmouche. C’est ce que nous avons fait pour Fasquelle, avec le succès complet que l’on sait. C’est ce qu’il faut faire aujourd’hui, et l’École le fait très bien, IMHO. C’est ce qu’il faudra faire une prochaine fois – qui ne manquera pas de se présenter.

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21 décembre 2025

Textes de 

 Lilia Mahjoub

René Fiori 

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Ce qui résiste dans la psychanalyse

Lilia Mahjoub

Dans ce débat de l’École qui s’est ouvert et a pris en effet une nouvelle tournure, je relève ce que Jacques-Alain Miller souligne, à savoir qu’« il se pourrait que la psychanalyse soit à terme éradiquée de la terre de France, et [que] nous venons tout juste de l’apprendre ». Cela nous est venu de l’extérieur : on s’en prenait une nouvelle fois à la psychanalyse.

Il est apparu que si la défense de la psychanalyse s’impose, eu égard à ce qu’on en dit, elle ne suffit pas pour autant pour répondre aux questions avancées par Jacques-Alain Miller : « Que veut l’École ?  Et d’abord : Quelle École l’École veut-elle être ? »

Pour répondre à la deuxième question, cela ne saurait aller sans revenir sur ce qu’il en est de l’objet de l’École, soit la psychanalyse, et partant, sur ce qu’il en est de l’objet de la psychanalyse. La prochaine parution du Séminaire de Lacan qui vient d’être annoncée tombe à point nommé. La leçon d’ouverture de celui-ci fut publiée dans les Écrits sous le titre « La science et la vérité » et les premières lignes concernent le statut du sujet que Lacan a fondé lors de son séminaire de l’année précédente.

Dès ses premiers séminaires, dans son retour à Freud, disons que c’est déjà le sujet qui fait l’objet de son élaboration. En 1955, il énonce que « Le sujet est personne »[1], et traite l’un de ses élèves de « petit idolâtre », après que celui-ci dans son exposé a entifié le sujet jusqu’à l’idolifier, et ce, en le représentant dans des formulations par trop imagées.

C’est une tendance qui a la peau dure, et dont nous devons nous garder. Elle peut sauter aux yeux à la lecture de textes cliniques ou d’autres adressés à un plus grand public.

Mais des textes dans ce débat, notamment celui d’Hervé Castanet, rappellent entre autres qu’« un sujet n’est pas un individu », ce que Lacan énonça dans son allocution, à l’ouverture d’une réunion au PLM Saint-Jacques, le samedi 15 mars 1980, soit après sa lettre de dissolution du 5 janvier. Cette allocution fut publiée dans le journal Le Matin

Le sujet de l’élaboration de Lacan n’est pas le sujet de la philosophie, et si Lacan dit, dans « La science et la vérité »,que c’est celui de la science, c’est parce que le sujet y est forclos. L’objet de la psychanalyse, c’est alors la fonction de l’objet a « à insérer, […], dans la division du sujet par où se structure très spécialement, […] le champ psychanalytique. »[2]

Lacan n’abandonna jamais sa définition du sujet comme effet de signifiant. Il formula que le but de son enseignement « serait de faire des psychanalystes à la hauteur de cette fonction qui s’appelle le sujet »[3] et que cette fonction était déjà présente dans Freud.

Mais il y a aussi d’autres signifiants de la psychanalyse qui s’étiolent, s’amenuisent et perdent de leur virulence. Par exemple, l’usage du concept de pulsion. Je constate qu’à une époque ce sont les termes d’instinct, d’excitation ou d’impulsion qui étaient utilisés, y compris dans les traductions des textes de Freud. Freud établit bien la différence entre pulsion et excitation laquelle se rapporte à la physiologie. De même que celui d’instinct à ce qui relève d’une réponse à des signes chez l’animal. Or le terme de pulsion est passé dans le langage courant, sans que l’on établisse la différence qui s’est produite depuis la découverte freudienne du refoulement et de l’inconscient.

Ainsi les pulsions ne sont-elles pas une quantité mesurable, à savoir un trop ou un pas assez de jouissance pulsionnelle, c’est-à-dire sexuelle, mais un montage à quatre termes. Elles ne sauraient être assimilées au comportement d’un individu. C’est non pas la société et ses modes de répression, qui vont de l’éducation à la chimie médicamenteuse, qui agissent dessus, mais le refoulement, et la différence est de taille. Les pulsions du sujet se nouent aux signifiants de sa demande et peuvent ainsi s’exercer sur les bords corporels. Peut-on croire à un monde où les pulsions se réduiraient, se rangeraient, se calmeraient, du seul fait de la place faite à la parole par la psychanalyse ? Ce ne serait pas suffisant, car si rectification il y a quant au déploiement de la pulsion, soit ses allers et retours, il y faut aussi l’interprétation et la coupure qui sont attendues. Car l’un des termes de la pulsion ne sera jamais symbolisable, entendons sa poussée constante.

Ainsi que le formulait Freud, « la pulsion n’agit jamais comme une force d’impact momentanée, mais toujours comme une force constante »[4]. C’est ce que Lacan mettra en valeur, en précisant en effet qu’elle n’a pas de rythme comme peut en avoir une fonction biologique, « qu’elle n’a pas de jour ou de nuit, qu’elle n’a pas de printemps ni d’automne, qu’elle n’a pas de montée et de descente »[5], car c’est une force constante, et que cette constance est « un élément de réel »[6].

Rappeler la rigueur des concepts freudiens et lacaniens, forgés à partir de l’expérience analytique, suffira-t-il à faire que la psychanalyse ne soit pas vouée à disparaître ? Si ses concepts circulent et sont ravalés dans le discours commun, est-ce une raison pour s’en désintéresser et croire qu’il s’agit de les remplacer par des signifiants au goût du jour, qui circulent dans l’actualité de la société ? Ces derniers demandent certes que le psychanalyste s’y intéresse, mais certainement pas qu’il s’en serve pour y adapter son discours.

Il y a cependant, malgré les critiques ou les boniments qu’on lui inflige, quelque chose qui dans la psychanalyse résiste. S’agit-il, pour les psychanalystes, de s’en contenter ou bien plutôt, ainsi que Lacan les y invite, de savoir ce dont il s’agit ?

La psychanalyse est un symptôme dont la société et les autres discours voudraient se débarrasser, mais elle a en elle un réel, un réel qui est l’irréductible de ce symptôme. C’est ce réel qui résiste et qui lui fait garder son tranchant. Or la psychanalyse, contrairement aux autres discours, ne veut se débarrasser ni du réel, ni du symptôme, et c’est là sa condition de survie. C’est aussi ce qu’on peut attendre du psychanalyste.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 72.

[2] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 863.

[3] Lacan J., « Place, origine et fin de mon enseignement », Mon enseignement, Paris, Seuil, octobre 2005, p. 58.

[4] Freud S., « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, folio/ essais, 1968, p. 14.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 150.

[6] Lacan J., Ouverture des Journées de l’EFP, avril 1975, Les lettres de l’école freudienne, n°18. p. 7.

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L’opinion éclairée face à l’opinion claironnant promesse

René Fiori

Le juriste Gabriel Tarde, dans son livre L’Opinion et la foule, rappelle ce qu’était le lien de droit [1]. Le lien de droit par l’effet d’une promesse supposait une relation personnelle, à portée de voix, entre les personnes. La période de la Révolution française a vu ensuite s’amplifier la création d’une presse écrite, avec son action à distance, donnant naissance au public et à l’opinion. Dès lors, même les engagements les plus solennels, se réduirent à n’être plus que « des volontés unilatérales, non nouées par la réciprocité de volontés simultanées » et, continue-t-il, propre à favoriser le brigandage. Cela a donc rebattu les cartes de ce qu’était la promesse dans ce nouveau contexte. 

La rhétorique de la promesse telle que la mettent en œuvre les neurosciences, précieusement identifiée comme telle par François Gonon dans son livre, Neurosciences : un discours néolibéral [2] , si elle est une prédiction d’ordre scientifique, n’en renvoie pas moins à la promesse d’ordre politique, quand elle est reprise par les élus. Le dépôt de l’amendement 159 par la commission des affaires sociales du Sénat, visant au déremboursement des soins dès lors qu’ils se réfèrent à la psychanalyse, et sa proposition de loi déposée le 27 février 2025, imposant les centres experts de FondaMental, en réalisent l’amalgame. Il ne manquerait plus que les recommandations de la HAS (Haute Autorité en Santé) soient opposables [3], pour que la boucle soit bouclée, de l’expulsion de la psychanalyse des institutions de soins. 

De la prédiction scientifique – voir à ce sujet, sur le site internet de FondaMental, la corrélation de la dépression « résistante » avec l’inflammation [4] de cellules provoquées par le système immunitaire, corrélation qui n’a été établie que par un seul laboratoire en Italie [5]  – à la promesse politique propre à drainer une ligne budgétaire, il n’y a qu’un « mini peu », selon l’expression d’une jeune patiente ; la seconde déteignant fortement sur la première. Cependant, prédiction et promesse ne sont pas non plus prophétisme, lequel est une « une vue plus intense du présent ». Comme le note Vincent Pellion dans son livre La Promesse [6] , celle-ci, en politique, a mauvaise presse. C’est pourquoi aujourd’hui on parle plus volontiers d’engagement, échappant ainsi au qualificatif infamant de démagogie, et plus prudemment aussi quant à se prémunir d’une confiance trop sollicitée, pour ensuite se trouver sapée. 

Mais les acteurs politiques ne peuvent se présenter comme tels sans promesses, lesquelles, suscitant l’attente du citoyen, engendrent chez ce dernier l’espérance. Au risque de la trahison, certes, mais porteuse d’avenir, indispensable à mobiliser les énergies. C’est aussi, pour le politique, manifester son empathie à l’égard du citoyen, et/ou répondre à un besoin de consolation. La fondation FondaMental veut, avec ses centres experts, appuyer la promesse du politique par la prédiction du scientifique, relayée en cela, d’abord par les revues et les sites scientifiques spécialisés [7] , puis par la sphère médiatique. 

Dans le cas du traitement de la dépression résistante, des dizaines de sites référencés sur Google annoncent déjà la bonne nouvelle. Les conséquences de l’hubris n’en sont ainsi pas moins à l’horizon : comme l’indique V. Peillon, la réaction violente du citoyen vient en contre-coup de la promesse non tenue, de la prédiction scientifique prématurément diffusée – laquelle, n’en doutons pas, saura être reportée sur la responsabilité du politique. Comme ce dernier, le neuroscientifique ne se lance-t-il pas dans ces monnayables prédictions, en feignant d’y croire, et en se le dissimulant, et par là même en le dissimulant à autrui, qu’il risque de trahir ? Le livre de F. Gonon, qui décrit la manière dont les revues scientifiques diffusent prématurément des résultats non validés par plusieurs scientifiques, semble bien l’attester, rendant soupçonnable que cela ne se cristallise en méthode.

[1] Tarde G., L’Opinion et la foule (1901), Paris, Editions du Sandre, 2009, p. 46-47.

[2] Gonon F., Neurosciences : un discours néolibéral, Paris, Champ social éditions, 2024

[3] C’est-à-dire qu’elles puissent légalement s’opposer à tout autre avis : https://www.dictionnaire-juridique.com/definition/opposabilite.php

[4] https://www.fondation-fondamental.org/les-maladies-mentales/depression-resistante

[5] Delbot A., Entretien avec Marie Claude Potier, directrice de recherche au CNRS et responsable d’équipe à l’Institut du cerveau, Les matins de France Culture, 28 octobre 2025.

[6] Peillon V., La Promesse, Paris, PUF, 2019.

[7] Inserm, Institut Pasteur, Institut du cerveau.

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22 décembre 2025

La publication des textes reçus durant le Débat première partie touche à sa fin. Le texte d’Yves-Claude Stavy en sera le point de capiton. Le Débat reprendra en janvier 2026.

Demain, nous publierons un mot de la présidente et de la vice-présidente de l’ECF à l’heure où s’annonce le passage de relais de l’une à l’autre.

Anaëlle Lebovits-Quenehen, 

Présidente de l’ECF

Textes de Jacques-Alain Miller, Solenne Leblanc, Yves-Claude Stavy

TUTTI QUANTI 

(excursus)

Jacques-Alain Miller

Long entretien ce dimanche avec un économiste de la santé, collaborateur de FondaMental, qui m’expose sa vision du monde et spécialement de la psychiatrie, de cette organisation, qu’il partage.

Il est aimable, disert, et particulièrement clair. Je ne me suis pas ennuyé une seconde.

Il a enregistré notre échange, il m’envoie le texte après corrections, il n’est pas contre sa diffusion par l’École.

De même, il serait d’accord pour participer à une controverse publique sous  notre égide.

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L’insupportable de la répétition

Solenne Leblanc

Je propose de livrer deux constats issus de ma pratique en institutions pour notre débat.

Le premier, en Service Santé Étudiants (Université) où les jeunes gens continuent d’être « accueillis ». Notre service maintient la pratique des « consultations » individuelles psychologiques. La demande des étudiants est devenue, au fil des années, de plus en plus basique : ils veulent « parler à quelqu’un ».

Nous ne nous sommes pas transformés en « plateforme d’orientation » ou en centre spécialisé en diagnostic. Depuis plusieurs années, les services de psychiatrie nous adressent toute personne ayant le statut d’étudiant, à quelques rares exceptions près, ce qui n’était pas le cas auparavant. Le Centre Ressources Autisme de notre ville, sollicité par de nombreux étudiants, considère son travail fait (et bien fait) une fois le diagnostic validé ou invalidé. L’accompagnement ne les concerne pas.

Mais il n’est pas garanti que cet accueil perdure : nombres de Services Santé Étudiants ont muté et ne reçoivent plus les jeunes que pour les réorienter ailleurs.

Le second constat, je le fais en Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique (ITEP) dans une association où des adolescents viennent à la semaine passer leur « journée ». On réussit à y maintenir leur accueil en « établissement », malgré le mouvement de « désinstitutionnalisation » qui sévit. On ne s’y est pas transformé en service ambulatoire, c’est-à-dire « sans mur et sans possibilité d’accueil réel des adolescents ». Là aussi, nous réussissons à maintenir la pratique de la « séance » individuelle. Rappelons que si ces adolescents y arrivent avec une notification de la MDPH (Maison Départementales des Personnes Handicapées), c’est qu’ils ont été rejetés de tous les autres lieux de socialisation – psychiatrie compris. Il faut entendre le soulagement des parents lorsqu’« une place » est enfin trouvée pour leur enfant, car sans cela, ce sont ces mêmes parents qui doivent rester à domicile pour s’en occuper.

Dans ces deux institutions, j’ai entendu la psychiatrie crier au danger de la « chronicité », devenue la bête noire depuis quelques années. Pourtant, on ne peut qu’être sensible au fait que, de tout temps, il y a des corps parlants qui ont besoin d’être accueillis, le temps qu’il faut – parfois à vie. Est-ce un scandale ? Ignorer la « chronicité » la fera-t-elle disparaître ? Certainement pas. Nous avons alors le choix entre les réponses que nous voulons y apporter collectivement.

Le réel du symptôme, sa répétition, est insupportable. En premier lieu pour les sujets qui viennent nous parler, mais aussi pour leurs proches. Et également pour nombre de professionnels en institutions qui se lassent ou s’angoissent, se détournant alors de la pratique de la séance au profit d’ateliers de groupe ou de relaxation…

Le désir du psychanalyste accueille cette répétition. Son dispositif minimal le permet. Ce faisant, il ne supporte pas tant l’insupportable, qu’il se loge aux côtés des sujets qui en témoignent. Et ceux-ci ne s’y trompent pas. Aidons l’opinion éclairée à ne pas se laisser séduire par des discours « scientifiques » fondés sur le rejet de la différence. Car le réel du symptôme se passera toujours de notre consentement pour prolonger sa répétition.

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Tout de suite

Yves-Claude Stavy

15 novembre 2025 au soir 

Forum « anti-amendement 159 », organisé dans l’urgence, par Anaëlle Lebovits-Quenehen, Présidente de l’ECF. Forum joyeux et percutant, suivi en direct et en différé par plus de vingt-quatre mille personnes. Et tout de suite, cette question :  en quoi et dans quelle mesure la passion du signifiant oubliant la cause psychique (comme ce fut le cas au moment de la réforme Accoyer), en quoi donc cette passion, s’avère, pour certains, se transformer en machine de guerre ? 

Il ne s’agit alors plus de ne pas compter avec la cause du sujet (sur laquelle parie le discours psychanalytique en général). Il s’agit de partir en croisade ! Osons lire dans ses détails l’amendement 159 initialement proposé au vote des Sénateurs. C’est un texte brouillon, rédigé certes à la hâte, mais qui, avant tout – sous l’alibi fallacieux des restrictions budgétaires actuelles –, se servait des sempiternels arguments avancés par les mêmes lobbies depuis trois décennies, pour imposer ce qui doit être fait et ce qui doit être interdit, sitôt que le projet de soins implique aussi bien l’accueil de ceux qu’on dit « autistes » ! Tout le reste du texte n’est là, que pour servir d’habit à la croisade en question.

L’erreur ici, serait de reprendre chacune desdites « preuves scientifiques », avancées dans le texte, afin de les récuser une par une. On ne démontre pas ce qui est jeu dans le négationnisme, on combat ses adeptes, on dénonce la nature de l’entreprise.

Et tout de suite une deuxième question : en quoi cela concerne-t-il celui pour qui « il y a de l’analyste », selon la jolie formule de Lacan, en 1973, dans sa Note italienne ? De quel « il y a » d’ek-sistence s’agit-il ? Quid du dénuement de la question, sitôt qu’il s’agit précisément, de ne pas en exclure celles et ceux dits « autistes » ?

La proposition d’amendement 159 n’est pas répétition du même, oubliant la cause freudienne en général, mais plan d’action concentré sur le traitement de la question autiste. Autant le même est structural, impliquant termes articulés et places établies au sein des discours ; autant, ici, il s’agit d’autre chose. Dans sa « Proposition sur le psychanalyste de l’École » de 1967, Lacan utilise le terme de « refus » : « refus dénoncé plus haut […] ; louche refus, – Verleugnung ? », écrit-il alors, ajoutant aussitôt : « … lequel ne laisse plus que le refuge du mot d’ordre »[1]. Isolons le point d’interrogation de Lacan adjoint au terme freudien de Verleugnung. Avec ce point d’interrogation, Lacanlaisse ainsi ouverte, à cette date, la question de ce qui relève de la cause et ce qui, de fait, relève d’un « sans pourquoi ».  

20 novembre 2025

Déjà Anaëlle Lebovits-Quenehen nous informait d’un nouveau projet de proposition de loi (numéro 385). Il concerne cette fois la mise en place de centres « experts » pour l’ensemble du champ public de la Santé mentale, garantissant la conformité des pratiques aux recommandations « scientifiques ». Oubli de la causalité par passion du signifiant auquel, de fait, n’échappe personne, sauf à choisir d’entreprendre une psychanalyse, ou volonté d’imposer ce qui doit, et ce qui ne doit pas être fait ? Une nouvelle croisadeen somme, contre l’invention à nulle autre pareille à laquelle chacun est convoqué pour composer avec son propre il y a.

Oui, mais voilà : de quel « il y a » parle-t-on ? À quelle décision inouïe suis-je convoqué alors-même que le recours ek-siste au secours qu’offrent les discours – fût-ce celui de la science ? Et puis composer avec, est-ce tout à fait la même chose que de se référer à l’Un ? Avec l’Un, d’une certaine manière, c’est toujours la première fois ! Cet Un que Lacan est allé emprunter à Plotin, à des fins, toutefois, de constance d’une méthode personnelle, la méthode-Lacan (qui elle, n’empruntait à personne).

[1] Lacan J., “Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École”, Autres écrits, p. 253-254.

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23 décembre 2025 – 8h30

Nous publions ce matin le concentré d’un échange entre N* et Jacques-Alain Miller sur FondaMental. 

Nous souhaitons que les membres qui peuvent utilement échanger avec notre interlocuteur le fassent et adressent leurs contributions (pas plus longues que le texte ici publié) à la Présidente entrante, Laura Sokolowsky et secrétaire. Celle-ci décidera à la rentrée du timing des mises en ligne. 

Deux autres numéros paraîtront aujourd’hui :

– le premier avec un mot de la présidente sortante et un autre de la présidente entrante 
– le second présentant notre prochaine journée Question d’École sur L’Action lacanienne

Puis, nous observerons une pause jusqu’à la rentrée.

Anaëlle Lebovits-Quenehen,

Présidente de l’ECF

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Jacques-Alain Miller

C’est parfait. 

Ce n’est pas un verbatim, mais un concentré détonnant de vos propos. Je l’adresse à la Présidente de notre École, pour diffusion sur nos listes. 

Parlons clair : vous êtes pour le retour des asiles, sous une forme actualisée. Mes collègues psychanalystes, et parmi eux les psychiatres, auront certainement à cœur d’entamer un échange critique avec vous, qui trouvera place dans l’un de nos espaces électroniques, “Le débat”.

Ce n’est qu’un début, mais grâce à vous, le débat que nous allons avoir avec et sur FondaMental, part du meilleur pied. Le Moloch fait place, si je puis dire, à un expert cool et avenant, armé d’une argumentation serrée. 

J’ai bien compris que FondaMental – cette fondation dont le nom joue sur le son et le sens à la façon du dernier Lacan – entend sauver une psychiatrie à la dérive, objectif très louable, sauf que, vous le reconnaissiez dimanche, notre psychiatrie et la vôtre sont fort différentes.  

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N*

Ce qui se joue aujourd’hui autour des centres experts de la Fondation FondaMental ressemble, à première vue, à la suite logique des combats de 2004 autour de l’amendement Accoyer, puis plus récemment de l’amendement 159. Mais en réalité, la critique adressée à la fondation repose au mieux sur des malentendus, au pire sur de véritables faux procès.

On présente souvent FondaMental comme un faux-nez du privé. C’est factuellement faux. FondaMental est une fondation de coopération scientifique, créée par décret, à but non lucratif. Ses membres fondateurs sont exclusivement des établissements publics de soin et de recherche. Côté recherche, elle fédère une centaine d’équipes — toutes publiques. Les centres experts, eux, sont tous implantés dans des centres hospitalo-universitaires publics. Et quand la fondation répond à des appels à projets, mobilise des fonds privés ou plaide pour un meilleur financement de la psychiatrie, elle le fait pour défendre le soin et la recherche publics. D’ailleurs, son financement est aujourd’hui public à près de 80 %.

Même chose pour sa collaboration avec l’Institut Montaigne, autour d’un rapport en 2014 puis du livre Psychiatrie, l’état d’urgence en 2018 — et je précise ici que j’ai moi-même participé à ce livre et à d’autres travaux de l’Institut Montaigne. Il ne s’agissait ni de promouvoir une privatisation de la santé mentale, ni de flécher des crédits de recherche vers le privé. Une lecture honnête du livre suffit à dissiper ce soupçon, pourtant souvent entretenu.

Autre accusation récurrente : l’influence supposée de l’industrie pharmaceutique. Là encore, les faits racontent une tout autre histoire. À l’échelle mondiale, à peine 2 % de l’effort de recherche des laboratoires concerne la psychiatrie, contre plus de 40 % pour l’oncologie. Résultat : en vingt ans, très peu de nouveaux traitements ont émergé. La recherche publique ne fait guère mieux, avec moins de 4 % des financements de la recherche médicale consacrés à la santé mentale. À moins de considérer que toute approche médicamenteuse serait à proscrire par principe, ce n’est clairement pas une bonne nouvelle. Défendre un rattrapage, public comme privé, de l’effort de recherche en psychiatrie relève donc du simple bon sens — pas d’un agenda de privatisation.

Même logique s’agissant des cliniques privées. Les désigner comme des acteurs intrinsèquement dangereux pour le service public est un procès d’intention. Ces cliniques sont financées par l’assurance maladie, et leur régulation renforcée a récemment conduit à un effondrement de leurs marges. Quant à leur poids réel — environ 30 % des journées d’hospitalisation complète — il est en réalité bien moindre, puisque le principal groupe dit « privé », Emeis, appartient désormais à l’État.

Ce qui caractérise en réalité l’attaque contre FondaMental, c’est une rhétorique bien connue. Celle que l’on retrouve aujourd’hui à LFI, hier au NPA, et dans certains médias d’extrême gauche : Le Monde diplomatique, Blast, Basta!, Mediapart. Une rhétorique d’anticapitalisme simpliste, parfois quasi complotiste, où tout lien — réel ou supposé — avec « l’industrie pharmaceutique », les « think tanks libéraux » ou les « cliniques privées » vaut culpabilité immédiate, sans démonstration. Et quand cet anticapitalisme se double de la désignation répétée de noms juifs — Rothschild, Dassault — le malaise est d’autant plus fort que l’on sait combien le couple « argent / judaïsme » a historiquement structuré l’anti-freudisme.

FondaMental n’est pas plus l’instrument de la privatisation de la santé mentale que le bras armé d’un complot obscur contre la psychiatrie de secteur. Les CHU et la psychiatrie de secteur sont dans le même bateau : même mode de financement et organisations imbriquées. Les centres experts, malgré leur nom, ne sont pas des structures à part : ce sont des dispositifs de troisième recours intégrés aux CHU, intervenant après leur généraliste et le psychiatre traitant. Les patients n’y arrivent que si celui-ci — qui est, dans plus d’un tiers des cas, un psychiatre de secteur — le souhaite parce que son diagnostic est incertain ou qu’un traitement est en échec. Prétendre que les centres experts ne feraient « que du diagnostic » n’a donc pas de sens : les patients qui y ont recours sont déjà suivis, et toute poursuite de la prise en charge par les équipes du centre expert se verrait à juste titre accusée de captation de patientèle.

Reste la question de la recherche. Oui, les centres experts utilisent des examens biologiques et des questionnaires validés. Oui, ces outils servent à affiner le diagnostic. Et oui, avec l’accord des patients, ils permettent de constituer des cohortes pour étudier les facteurs de risque, l’évolution des troubles et l’efficacité des traitements. Quand ces données sont hébergées chez Outscale, filiale de Dassault, ce n’est pas pour les « refiler à Dassault Systèmes », mais parce que cet hébergement garantit la protection et la souveraineté des données — ce que ne feraient pas Amazon ou Microsoft.

On peut bien sûr discuter le modèle de psychiatrie de précision porté par les centres experts. Mais les données accumulées ouvrent déjà de nouvelles pistes thérapeutiques, y compris médicamenteuses. Et surtout, pérenniser le financement de ces centres ne menace ni la psychanalyse, ni la psychiatrie de secteur. Financer les centres experts, ce n’est pas retirer de l’argent au secteur, qui fonctionne sur des enveloppes annuelles pérennes. Et chercher à réduire certaines hospitalisations par des stratégies de soins innovantes, ce n’est pas fermer des lits. Lorsque Fondamental écrit, par une règle de trois à partir des résultats d’une étude de 2017 que les centres experts pourrait faire économiser 18 milliards d’euros en cas de généralisation du dispositif, ce ne sont pas des budgets qui disparaissent, c’est la perspective de la diminution des files d’attente à l’entrée en CMP par l’augmentation des capacités d’accueil qui se dessine.

Plus largement, sortir de cette vision en vases communicants permettrait enfin de penser une cohabitation — voire une hybridation — des approches. Les stratégies fondées sur les biomarqueurs, les essais cliniques ou les traitements médicamenteux ne s’opposent pas aux approches centrées sur la parole, la clinique et les trajectoires singulières. Elles peuvent être complémentaires.

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23 décembre 2025 – 12h30

Textes de 

Anaëlle Lebovits-Quenehen

Laura Sokolowsky

Après l’amendement 159

Anaëlle Lebovits-Quenehen

Au moment de quitter mes fonctions de présidente de l’École de la Cause freudienne, force m’est de constater que la situation n’est pas aussi sereine qu’elle l’était, il y a de cela deux ans, lorsque je les prenais. La fin de mon mandat révèle un tableau que nous n’aurions pas pu soupçonner il y a encore six semaines, et les assauts qui s’annoncent seront aussi virulents et rapprochés que décidés.

L’amendement 159 de la PLFSS (finalement retiré) visait à interdire toute pratique inspirée par la psychanalyse dans le champ de la santé mentale. Ce fut l’instant de voir. Car Mme Guidez qui le portait, soutenait en même temps, avec d’autres sénateurs, la PPL 385 – alors déposée, elle, depuis presque un an. Réécrite peu avant son vote de façon à être encore moins lisible – et par là critiquable – qu’elle ne l’était, celle-ci est passée au Sénat. Ses conséquences à terme, associées au projet de rendre les recommandations de la HAS opposables, mais aussi aux réformes qui s’annoncent dans le champ de la santé mentale, et qui passeront hors du circuit législatif, reviennent à ce qui serait si l’amendement 159 était passé. Cet amendement a donc certes été rejeté par les sénateurs, mais c’est pour mieux faire retour sous une autre forme, méconnaissable !

Si FondaMental, dont nous savons à présent la place qu’elle tient dans le paysage, entend faire taire les oppositions en appelant à la concorde, impossible de ne pas voir que, dans le moment où « la science » prétend s’imposer dans le domaine de la santé mentale, une propagande haineuse tente, elle, de discréditer la psychanalyse en son nom.

Chacun sait que la souffrance subjective appelle une parole qui puisse soulager du fait de son digne accueil par des praticiens formés à la susciter et à la recevoir. Les promesses faites au nom de la science, les data qu’elle entend collecter en passant, les prescriptions dont elle abreuvera ceux qui souffrent, ne sauraient persuader quiconque qu’il faille dorénavant souffrir en silence. Tel est pourtant le programme qui se dessine.

Couper les plus fragiles de nos concitoyens de la possibilité de parler et d’être dignement écoutés aurait des conséquences désastreuses. Et si la machine est en marche, il est de notre devoir de nous y opposer. Ainsi l’année qui s’annonce sera intense et exigeante, elle nous imposera d’être forts, vivants, inventifs et d’en faire la démonstration en acte.

Dans le moment où je passe le relais à Laura Sokolowsky, je voudrais saluer son travail à mes côtés depuis deux ans. Je salue aussi le dévouement à la Cause des nombreux collègues décidés qui m’ont accompagnée durant deux ans, et en particulier, celles et ceux qui ont très intensément travaillé durant ces six dernières semaines au côté du Directoire de l’ECF. 

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L’Action lacanienne à Question d’École

Laura Sokolowsky

J’ai le présent souhait de m’adresser à vous sans détour, à la première personne, avant d’assumer mes futures fonctions de présidente de l’École de la Cause freudienne. Je le fais dans la mesure où l’on me souhaite souvent bonne chance, d’un air navré. 

C’est gentil. Or, ce n’est pas la chance qui nous sortira d’affaire, mais un engagement sans faille, une réflexion commune, une mobilisation sans précédent des membres de l’ECF et de ses entours, ses sympathisants, nos collègues psychologues et psychiatres écrasés par la bureaucratie sanitaire et qu’inquiètent les tentatives législatives récentes visant à défaire une organisation déjà fragile des lieux de soins où le terme de clinique a encore un sens. 

Pour autant, cette posture combative doit être fidèle à l’orientation lacanienne, à savoir qu’il lui faut exprimer ce que nous sommes en tant qu’héritiers de Freud et de Lacan. Voilà pourquoi j’ai choisi le beau tableau de David et Goliath d’Orazio Gentileschi pour l’affiche de Question d’École 2026 dont le thème, cette année, est « L’Action lacanienne ». 

Du panache et de l’esprit contre l’obscurantisme scientiste, les communicants enrôlés au service de celui-ci et le complotisme relatif à la sournoise psychanalyse d’État qui empêcherait tout progrès dans la prise en charge des troubles autistiques et du neurodéveloppement en France ? Cette vision complotiste, d’après laquelle les psychanalystes auraient infiltré les institutions et les universités, n’est sans doute pas nouvelle, mais je ne l’avais jamais perçue aussi clairement qu’en prenant connaissance du compte rendu d’une commission d’enquête de l’Assemblée nationale où la présidente d’Autisme France était convoquée en octobre dernier. 

Dès lors, les développements précieux de Jacques-Alain Miller sur le complotisme, publiés dans La Cause du désir et accessibles dans une vidéo de Miller TV, sont une boussole indispensable dans le combat de l’action lacanienne présent et à venir.     

Le panache et l’esprit ne seront pas suffisants. Il faudra être malins, agiles, rapides, dotés d’une veille législative. Nous devrons informer les pouvoirs publics, députés et sénateurs, ministres et membres du gouvernement, chercheurs et laboratoires, étudiants et enseignants, centres de soins, institutions médico-sociales, et journalistes, entre autres, des enjeux politiques et épistémiques de ces fausses promesses scientistes et complotistes : celles des recommandations de bonnes pratiques basées sur le rapport obsolète de la HAS, comme celles des protocoles standardisés où le sujet souffrant dans son corps et sa pensée n’a pas son mot à dire. 

Concernant l’événement proprement dit de Question d’École, à peine les inscriptions ont-elles été ouvertes, il y a un peu plus d’une semaine, que vous avez été très nombreux à vous y inscrire. Plus de la moitié des places disponibles au Palais de la Mutualité sont déjà parties. Un autre élément est celui du programme dont le détail vous sera diffusé très prochainement. 

Chacune de ces séquences aura une durée suffisante pour promouvoir les échanges entre intervenants et présidents de séquence et les questions du public. 

L’Action lacanienne, c’est le 24 janvier à la Mutualité, mais c’est aussi en chacun ce qu’il faut pour ne pas faillir au devoir d’entendre ce qu’énonçait Jacques Lacan. La psychanalyse comme discours a du mal à passer, disait-il, à cause d’un nouveau rapport au savoir que celle-ci introduit dans le monde. Le savoir du sujet qui ne sait pas qu’il sait.

Allié à la pensée complotiste de la psychanalyse d’État, le scientisme ne tolère pas l’existence d’un tel savoir insu. L’inconscient échappe à la mesure et le désir et la jouissance ne sont pas localisables dans le cerveau. En outre, les politiques autoritaires accentuent l’identification du moi à des signifiants-maîtres, aux S1 des slogans, rejetant toute notion d’un savoir sans sujet. Le marketing contre la psychanalyse, ses éléments de langage éculés, devront ainsi être isolés et dénoncés comme tels. 

Nos détracteurs sont des fantômes du passé. 

Nous sommes l’avenir.     

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23 décembre 2025 – 15h30

Le Séminaire et l’École de la Cause freudienne

Jacques-Alain Miller

Le Seuil me confirme la date de la sortie du Séminaire : ce sera le 23 janvier. Bien. 

Question d’École se tiendra le lendemain. Rien ne serait plus facile à l’École que de prendre langue avec la diffusion du Seuil afin que le Séminaire soit disponible à l’achat lors de notre réunion.

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Question d’École 2026

Le programme pas à pas

Laura Sokolowsky

Chers collègues, 

Ce qui préside à la composition des séquences de Question d’École 2026 relève d’une réflexion ajustée à l’objet de son thème, à savoir l’action lacanienne. Une série de projets législatifs indésirables nous mobilisent, nous savons que ce n’est que le début, nous entrons dans une période de turbulences. Un tel ajustement mérite en outre d’expliciter le choix des collègues qui vont intervenir durant les six séquences du matin et de l’après-midi. En voici le détail. 

1) La première séquence du matin intitulée Points vifs donnera la parole aux deux analystes de l’École qui sont aujourd’hui en fonction, Catherine Lacaze-Paule et Pénélope Fay. Ayant présenté leur témoignage lors de la Journée de la passe en octobre dernier, elles s’exprimeront cette fois-ci à partir des points vifs que l’expérience de la passe leur permet d’envisager. Venant d’achever son mandat d’AE, Carolina Koretzky présidera cette séquence. 

2) Sous le titre Autodéfense, la deuxième séquence de la matinée sera présidée par Lilia Mahjoub dont l’expérience depuis la lutte contre l’amendement Accoyer est bien connue. L. Mahjoub a en outre accompagné la transition opérée par les CPCT au moment où ceux-ci ont été requis de modifier leur politique d’expansion. Ayant participé à plusieurs forums, engagés de longue date en faveur l’action lacanienne sur le plan éditorial, organisationnel et épistémique, Ève Miller-Rose et Laurent Dupont parleront de la façon dont les psychanalystes savent se défendre.

3) Épars désassortis est le titre de la troisième séquence que j’aurai plaisir à présider. Les collègues sollicités ayant décliné mon invitation, je communiquerai prochainement l’identité des deux intervenants. 

4) La quatrième séquence est aussi la première de l’après-midi consacré à la déclinaison de l’action lacanienne dans trois domaines distincts. À l’origine de la tribune «  Nous refusons une psychiatrie de vitrine » parue dans Le Monde le 11 décembre, Clément Fromentin interviendra avec Pierre Sidon sous le titre de l’Action en psychiatrie. Vous avez pu les entendre récemment dans la remarquable émission de Studio Lacan « Spéciale loi n°385. La psychiatrie attaquée ». Cette quatrième séquence sera présidée par Éric Laurent dont on connaît l’intérêt et le savoir quant à la psychiatrie. 

5) L’université prend part au combat pour la psychanalyse par des moyens spécifiques. Lesquels ? Pour le savoir, Sophie Marret-Maleval, professeur émérite au Département de psychanalyse de Paris 8 et Aurélie Pfauwadel qui dirige maintenant ce même département, présenteront l’Action à l’université. Professeur des universités, Hervé Castanet présidera cette cinquième séquence.

6) La dernière séquence nous fera entendre Sarah Camous-Marquis, membre du dispositif jeunesse, dont le texte a été diffusé dans « Le Débat de la Tribune et du Sénat 5 »surECF-Messager le 12 décembre. Nous saluons cette initiative de la part d’une membre sous condition en lui offrant la possibilité de prolonger sa réflexion. Puis la parole sera donnée à Anaëlle Lebovits-Quenehen dont l’intelligence institutionnelle et le courage ont marqué les esprits au moment de l’organisation express du premier forum sur l’amendement liberticide. Et quoi de plus actuel que son livre sur L’Actualité de la haine ? Cette sixième séquence sur l’Action de l’École sera présidée par Éric Zuliani, ancien président de l’École de la Cause freudienne. 

Chers collègues, j’aimerais que l’importance accordée aux titres des séquences de cet événement, leur cohérence, ainsi que le  choix des intervenants retienne votre attention. Chaque mot est pesé, chaque collègue sollicité s’engage à partir de son expérience, de son savoir-faire, de son désir. 

S’il n’y pas de tous qui vaille, il y a une cause commune, laquelle consiste à soutenir le discours psychanalytique quand celui-ci se trouve attaqué. 

PROGRAMME

Le programme complet avec les titres des interventions 

sera communiqué ultérieurement 

MATIN

10h – 10h10 Introduction 

Laura Sokolowsky, présidente de l’ECF

10h10 – 11h05  Points vifs 

Présidente : Carolina Koretzky 

Pénélope Fay & Catherine Lacaze-Paule

11h05 – 12h  Autodéfense

Présidente : Lilia Mahjoub 

Ève Miller-Rose & Laurent Dupont

12h – 12h55  Épars désassortis 

Présidente : Laura Sokolowsky

X… & X…

APRÈS-MIDI

15h – 15h55  Action en psychiatrie 

Président : Éric Laurent

Clément Fromentin & Pierre Sidon

15h55 – 16h50  Action à l’université 

Président : Hervé Castanet 

Sophie Marret-Maleval & Aurélie Pfauwadel

16h50 – 17h45  Action de l’École 

Président : Éric Zuliani 

Sarah Camous-Marquis & Anaëlle Lebovits-Quenehen

17h45 – 17h55  Conclusion 

Laura Sokolowsky & Angèle Terrier

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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