Lacan Quotidien
paraît par mail diffusé sur ECF Messager
Il est aussi publié sur son site
lacanquotidien.org
Avant la reprise du Débat, à partir du 12 janvier, nous publions une lettre.

Suggestion pour l’ECF
Nicolas Comyn
J’ai reçu voici deux jours la lettre remarquable que vous lirez ci-dessous, et dont l’auteur m’était inconnu. Celui-ci a bien voulu accepter qu’elle soit publiée ici même. Elle nous rappelle que le décryptage en cours de l’adversité que nous rencontrons, dans le champ politico-social, s’articule à la question de l’École. — J. A. Miller
Cher Jacques-Alain Miller,
Je vous écris car une phrase m’a arrêté dans « Tutti Quanti suite » : « une agression… pernicieuse… a invisibilisé son hostilité à notre endroit ».
Je ne suis pas d’accord. Je pense que la chose est tout à fait visible, évidente, comme le nez au milieu de la figure…
J’ai plutôt l’idée que l’École a détourné le regard à un certain moment, qu’elle n’a plus voulu voir ce qui était en train de se construire, une vision, un projet…
Certes, elle a créé des dispositifs pour promouvoir le point de vue de la psychanalyse dans le débat public, sensibiliser la société (Lacan Web TV, Miller TV, etc.), défendre la psychanalyse dans la pratique des psychologues (soutien à l’Association des psychologues Freudiens) et des professionnels du soin, de l’éducation (Journées de l’enfant…), à l’Université (Département de Psychanalyse) ou sur des sujets comme l’Autisme… je ne vais pas tout citer, il y a probablement d’autres actions (comme l’existence d’un site internet fonctionnel et régulièrement mis à jour, des publications nombreuses…). C’est très bien, c’est beaucoup, et pourtant…
L’École forme, rayonne, assure la formation d’analystes… mais elle est faible institutionnellement.
Elle ne l’est pas dans sa logique interne (forte cohérence interne), mais dans son positionnement vis-à-vis des autres institutions (elle n’est perçue que comme une simple « société savante »).
Or j’ai l’idée que l’École doit dialoguer avec les institutions, la société, y compris avec cette opinion qui n’est pas éclairée (une opinion ne l’est pas avant de l’être).
Quand l’École a-t-elle cessé de vouloir voir ? Je dirai vers 2005, avec l’arrêt de la publication du Nouvel Âne : il avait été question de créer un dispositif du genre réseau (de veille, je ne me souviens plus du nom donné, c’était comme toujours, à votre pertinente initiative), il y avait eu un appel (je m’étais positionné) et puis plus rien, pas de suite…
Pourquoi la « dynamique » des Forums s’est-elle arrêtée ? Je ne sais pas.
Mais je pense qu’elle aurait dû être maintenue, en mode léger, en mode « analyse des signaux faibles » comme on dit en management (Je travaille comme Directeur d’établissement dans le Social. Je suis par ailleurs analysant, membre – peu actif – de l’ACF Est et psychologue. Je n’ai pas de pratique d’analyste, mais je défends la pratique de la psychanalyse selon l’orientation de Lacan et la vôtre, dans la société, dans mon travail, sans m’afficher sous un étendard).
L’École n’a pas su voir ou elle n’a pas su suffisamment prendre en compte le fait que partout, le mot « cerveau » s’imposait comme la seule référence pour « expliquer » le fait psychique (à la place de celui d’inconscient, et plus généralement de psychisme), qu’il y avait une volonté, un projet, de refonder complétement une discipline en crise – la psychiatrie –, fragilisée, entre autres, par des querelles intestines (pour partie justifiées), à partir d’une approche basée sur le seul prisme des symptômes (tout cela est abondamment décrit, mais c’est la profondeur de cette refondation qui est mal perçue).
Accoyer et le rapport de l’Inserm, tout particulièrement le second, étaient les éléments d’une avant-garde, de ce projet de refondation de la prise en charge du fait psychique (j’étais en fac de psychologie à cette époque, j’ai entendu parler de ça par des universitaires : faire disparaître la « bubble psychology »).
Mais ce projet ne vise pas à l’éradication de la psychanalyse, il y conduit. Ce projet n’est pas « haineux », ce qui serait lui supposer un sujet. Il se veut un dispositif expérimental, basé sur le chiffre, la donnée et son maniement par le calcul. Paradoxe des temps, ce sont plutôt les défenseurs de la psychanalyse qui apparaissent haineux dans le débat public, à l’égard de ceux qui se prévalent de la science (voir Anaëlle Lebovits-Quenehen dans un récent Lacan Web TV).
Je le redis donc, car c’est le fond de ma proposition : l’École doit se mettre en situation de peser institutionnellement vis-à-vis des pouvoirs publics. Sans cela, la psychanalyse deviendra une pratique de contrebande.
Pour cela, elle doit se donner un but supplémentaire (sur le plan statutaire) à ses buts actuels (transmission de la psychanalyse, formation du psychanalyste, garantie de sa pratique), celui de défendre les conditions de sa pratique, hors et en institution, et sa pertinence comme référence dans ses champs connexes.
Pour cela, une piste opérationnelle est d’ouvrir l’École à des non-psychanalystes, amis et défenseurs de la psychanalyse. C’est une idée. Je pense que l’École ne peut pas rester dans son quant à soi (proposition envoyée à la Présidente, il y a quelques semaines).
J’espère que ces quelques mots, rapidement posés, trouveront votre oreille. C’est important.
Très respectueusement,
Nicolas Comyn
PS : j’avais du retard dans la lecture de mes mails… Je viens de lire le mail de la nouvelle Présidente et l’annonce du retour de Lacan Quotidien : excellent ! Mais ce ne sera pas suffisant.

