Lacan Quotidien n°45 – « On aurait dû dire non » – Elina Quinton

N°45
Protection de l’enfance : cheval de Troie de la HAS pour imposer ses RBPP, 
par Anne Colombel-Plouzennec
L’amour des livres
«On aurait dû dire non», par Elina Quinton

«On aurait dû dire non»
Elina Quinton

Sur Matin brun de Franck Pavloff.

Matin Brun est un tout petit livre de onze pages. Une histoire courte écrite par Franck Pavloff et publiée en 1998.

La contingence m’a amenée à relire cette fable au moment où les nouvelles recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) étaient annoncées à grand bruit. Un lancement quasi simultané d’articles de presse et d’interviews –ne contenant aucune dissonance– nous vantait les mérites soi-disant bienveillants de ce nouveau texte. Pourquoi donc user d’un tel déferlement pour indiquer que la science a des preuves? Aucun chiffre n’est annoncé, ni aucune contradiction énoncée. Les propos ne contiennent que règles, voire règlements de compte, et intimidations. De plus, la confusion règne dans les exemples donnés, toujours les mêmes d’ailleurs, telle une ritournelle qui voudrait s’insinuer dans «les profondeurs du goût[1]» de l’époque.

Matin Brun relate l’histoire de deux amis qui se voient régulièrement. Le narrateur a dû se séparer de son chat qui n’était pas de couleur brune car «d’après ce que les scientifiques de l’État national disaient, il valait mieux garder les bruns», du fait que : «Tous les tests de sélection prouvaient qu’ils s’adaptaient mieux à notre vie citadine[2]». Plus tard, son ami a dû se séparer de son chien pour la même raison, mais de toute façon, dit-on : «Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose[3]». Ainsi, de fil en aiguille, tout ce qui n’est pas brun ou pro-brun est exclu, interdit, poursuivi en justice[4]. Les deux compères ont pris l’habitude de rajouter «brun» après chaque nom commun car «après tout, le langage c’est fait pour évoluer[5]». Seulement, le langage ainsi modifié évacue la singularité du désir qui anime chaque sujet.

Cette conformité permettrait de garantir le sentiment de «sécurité[6]» des habitants. Les larmes de chagrin d’un enfant dont l’animal tant aimé a été euthanasié ne soucient personne puisqu’ensuite il «se sentirait en règle et oublierait vite l’ancien[7]». L’affection, les choix intimes et personnels n’ont aucune importance face à la norme imposée.

De manière métonymique, la première mesure a entrainé d’autres règles et l’application de ces lois est devenu de plus en plus coercitive. La peur, qui s’était infiltrée chez chacun, était de l’ordre de l’indicible. Comment auraient-ils pu résister davantage? – se demande le narrateur – «Ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non?[8]». Un peu comme l’histoire de la grenouille que l’on plonge dans une marmite d’eau froide et que l’on fait bouillir : lorsque l’eau devient sensiblement trop chaude, il est trop tard pour réagir.

Rappelons que Freud, rigoureux scientifique, indiquait l’importance de nommer les choses avec précision: «Tant que les concepts fondamentaux d’une science ne sont pas nettement délimités, on pourra discuter de leur signification[9]». Pourtant, sans preuves scientifiques établies, les méthodes approuvées par la HAS sont dites «scientifiques» contrairement à l’orientation analytique qui se voit balayée d’un revers de la main. Cette ineptie se justifie à grands renforts d’interviews ou d’articles de presse qui font état d’exemples qui ne concernent pas en tant que telles les pratiques orientées de la psychanalyse. Quel tour de passe-passe!

Aujourd’hui, le discours soi-disant scientifique de ces experts a recours à la puissance de la com’ pour faire avaler les recommandations de la HAS dont l’aspect autoritaire n’est même pas dissimulé. Pour quelle visée? Pour empêcher des citoyens d’avoir recours aux pratiques thérapeutiques de leur choix. Comment ne pas faire le parallèle avec Matin Brun?

Il n’est pas question de se cacher ou d’avoir peur, mais bien d’alerter du danger de l’usage de ce langage performatif qui ne masque ni sa violence ni sa haine. Prenons l’exemple de Florent Chapel, co-président de l’association Autisme info-services, qui, lors d’une interview pour Le Figaro télévision, dit de but en blanc: «Je rêve de traîner un de ces pontes de la psychanalyse devant les tribunaux. Maintenant, dès qu’on aura un signalement, on demandera à la famille de se porter partie civile et on l’accompagnera avec un cabinet d’avocats. Et ce sera devant les tribunaux! […] C’est pour ça que le Pr Lionel Collet [président de la HAS] veut absolument qu’elles [les recommandations de la HAS contre la psychanalyse] soient opposables.» Et il répète: «Je rêve de trainer un de ces pontes de la psychanalyse devant les tribunaux[10]».

Le petit livre se conclut par «on aurait dû dire non[11]». Cela résonne comme une mise en garde. Ne nous endormons pas, continuons d’alerter, d’informer et refusons de nous taire.

[1] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.765.
[2]  Pavloff F., Matin brun, Paris, Cheyne, 1998, p.2.
[3] Ibid., p.3.
[4] Cf. ibid., p.5.
[5] Ibid., p.6.
[6] Ibid., p.8.
[7] Ibid., p.8.
[8] Ibid. p.11.
[9] Freud S., « Pulsions et destins des pulsions », Œuvres complètes, t.13, Paris, PUF, p.164.
[10] Chapel F., «Points de vue», Figaro télévision, interview par A.-E. Isaac, 17 février 2026.
[11] Pavloff, F., Matin brun, op. cit., p.11.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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