N°43
Témoignage de précision, par Patricia Wartelle
Problème de vocabulaire, par Lionel Ménon

Témoignage de précision
Patricia Wartelle
«Je suis un être humain. On ne peut pas faire n’importe quoi avec le cerveau des gens», témoigne Géraldine, qui a bénéficié d’un bilan diagnostic dans un Centre expert du réseau de la fondation FondaMental, dans une enquête récente de Mediapart[1]. Parions que ce ne sera pas le seul témoignage. Il vient, pour qui peut l’entendre, montrer que faire l’impasse sur la parole du sujet au nom de la science relève moins de la précision que d’une forme de dévastation.
Passer par un centre expert : une enquête
L’enquête de Mediapart met en lumière, à travers le parcours de Géraldine (aujourd’hui âgée de 32 ans), les effets concrets de cette organisation standardisée au nom de la science que fabriquent les «ingénieurs du mental»[2].
Diagnostiquée bipolaire à 24 ans dans un centre expert de FondaMental, qui confirmait un diagnostic déjà posé, elle présentait initialement un état jugé sans gravité majeure par ces médecins[3]. Pourtant, Géraldine fait une tentative de suicide peu après, et un traitement par l’électroconvulsivothérapie (ECT) commence à ce moment-là, dit-elle. L’ECT est prescrite par le CHU de Grenoble qui héberge, au sein du Pôle de psychiatrie et neurologie, un centre expert des troubles bipolaires affilié comme tel à la fondation FondaMental.
Une dégradation est constatée dans son dossier médical et par ses amis, rapporte l’enquêtrice. Mais les ECT sont intensifiées: «Une semaine après sa sortie, le 4 décembre 2018, le médecin décrit dans son compte rendu médical une immédiate “dégradation thymique depuis quelques jours […], associant perte d’envie, souffrance morale et idéations suicidaires passagères”. En réponse, le médecin propose une hausse du dosage de son médicament et “une nouvelle séance d’ECT” dans la semaine». Son traitement a reposé en grande partie sur l’ECT et des médicaments. Leur inefficacité au bout de 52 séances est attribuée à « l’hygiène de sommeil » de la patiente (termes du médecin).
L’électroconvulsivothérapie (ECT) consiste à «provoquer une convulsion (crise comitiale) par un choc électrique exercé sur le crâne d’un patient anesthésié»[4] –elle était appelée sismothérapie ou traitement par électrochocs.
L’électroconvulsivothérapie spécialement promue par les centres experts FondaMental
Mediapart rapporte que l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) souligne «de fortes variations dans les taux de recours à l’ECT», pratiquée par un nombre limité de services. En revanche, de nombreux services affiliés à FondaMental y ont recours. Une étude menée par vingt-neuf psychiatres issus de douze centres experts FondaMental – dont certains du CHU de Grenoble où a été reçue Géraldine – a permis de mutualiser des données portant sur des patients âgés souffrant de dépression et traités par ECT. Elle conclue que «l’ECT constitue un traitement clé chez les personnes âgées dépressives, en raison de son efficacité et de sa sécurité, et que son recours intervient trop tardivement ». Dès lors, la fondation FondaMental préconise un usage plus fréquent et plus précoce de ce traitement[5].
Présentée par ses promoteurs comme particulièrement efficace dans les dépressions sévères, l’ECT reste néanmoins entourée de controverses majeures. Son mécanisme d’action demeure inconnu et les données scientifiques disponibles sur son efficacité à long terme sont limitées. À ce titre, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) souligne l’existence de débats importants concernant ses bénéfices et ses risques, insistant sur la nécessité d’un consentement libre et éclairé, notamment au regard des effets secondaires possibles, dont les troubles de la mémoire[6]. Le cas de Géraldine illustre ces incertitudes.
Persistance insensée
Soumise à 85 séances d’ECT sur dix-huit mois, parfois à intensité maximale, la patiente Géraldine rapporte aujourd’hui des pertes de mémoire massives et durables: disparition de souvenirs personnels, incapacité à se remémorer des événements marquants, atteinte à la continuité signifiante de son histoire subjective, détaille Médiapart. Les troubles de mémoire font partie des effets secondaires repérés des ECT et, au cours du traitement, la patiente indique percevoir des difficultés et des pertes de mémoire, mais sa parole n’est pas entendue.
Son dossier médical témoigne par ailleurs d’une absence d’amélioration significative au fil du traitement, malgré la poursuite, voire l’intensification, des séances. Notons que le nombre d’ECT recommandé par l’Agence nationale d’accréditation et d’évaluation de la santé (ANAES) varie entre 4 et 20 séances, et qu’il est préconisé de réévaluer le traitement en l’absence d’efficacité après 6 à 10 séances[7].
Aussi cette persistance thérapeutique interroge-t-elle: elle semble relever moins d’une évaluation empirique des résultats que d’une adhésion insensée à un protocole prédéfini. La parole de la patiente, lorsqu’elle évoque ses pertes de mémoire ou son sentiment de dépossession d’elle-même au médecin qui administre les ECT, apparaît peu prise en compte dans les décisions thérapeutiques.
Question éthique
Au-delà de la controverse scientifique, ce sont des questions éthiques fondamentales qui se trouvent posées: celle de la place de la parole du patient dans le dispositif de soin, mais aussi celle de la capacité du soignant à interroger sa pratique. Le cas de Géraldine met en évidence une dissociation entre la logique protocolaire et l’expérience subjective.
Or, l’éthique psychanalytique, telle qu’elle s’élabore depuis Freud, repose précisément sur un renversement de perspective: le symptôme n’est pas seulement un dysfonctionnement à supprimer, mais une formation porteuse d’une dimension inconsciente.
Dès lors, le soin réduit à l’application d’un protocole qui vaudrait pour tous connaît des limites quant aux effets thérapeutiques; cette dimension s’aborde par une écoute de la parole du sujet, dans sa singularité irréductible. Freud insistait sur le fait que le patient n’est pas un objet d’observation, mais un sujet parlant, dont la vérité ne peut être atteinte qu’à travers un travail avec la parole, le travail de l’association libre et du transfert.
Cette orientation est poursuivie par Lacan, dont la pratique et l’enseignement ont montré que ce que l’on appelle la souffrance psychique a partie liée avec notre part la plus intime et engage une dimension symbolique que seule la parole peut mettre en jeu. Elle ne peut donc être ni pleinement objectivée ni réduite à des paramètres communs. Dès lors, toute pratique qui tend à neutraliser cette parole, ou à la subordonner à des protocoles standardisés, risque de manquer ce qui fait le cœur même du soin, c’est-à-dire la clinique singulière.
Le modèle des centres experts apparaît en tension avec cette éthique. En objectivant le patient à travers des catégories diagnostiques et des scores, il privilégie une approche où le sujet est réduit à un ensemble de variables mesurables. La séparation entre diagnostic et traitement accentue encore cette logique: le patient est évalué dans un espace spécialisé qui ne produit que des recommandations générales, puis orienté vers des dispositifs où sa singularité peut être diluée dans cette généralité. Cette organisation tend à substituer à la rencontre clinique une gestion technicisée des symptômes appréhendés comme troubles.
Parler de sa vie volée
Le témoignage de Géraldine met en évidence les conséquences de cette évolution. La perte de mémoire qu’elle décrit ne relève pas seulement d’un effet secondaire mesurable: elle affecte le sentiment de la continuité de son existence, sa capacité à se raconter, à se reconnaître dans son histoire. «Je considère qu’ils m’ont volé ma vie», déclare-t-elle. Autrement dit, elle touche à ce que Lacan désigne comme la consistance de l’être parlant. Que cette atteinte puisse être relativisée ou insuffisamment prise en compte dans le cadre du traitement interroge la place accordée à l’expérience vécue et énoncée par la patiente.
Ainsi, pouvoir parler de sa vie volée auprès d’un psychiatre qui a su l’entendre et, selon Mediapart, «trouver le bon équilibre dans ses traitements» lui permet de trouver une place dans le monde et de reprendre ses études.
Le suivi apparaît indispensable: il implique sans doute de continuer à recueillir son témoignage essentiel, tout en adaptant son traitement médicamenteux.
Normalisation des comportements ou parole singulière?
Dans ce contexte, la disqualification de la psychanalyse dans le débat législatif apparaît moins comme une simple querelle théorique que comme un enjeu éthique majeur. En opposant une scientificité des approches standardisées à l’écoute du sujet singulier, elle repose sur une conception réductrice de la science, limitée à la quantification et à la reproductibilité. Or, comme le montre l’exemple de l’ECT, certaines pratiques promues au nom de cette supposée scientificité reposent elles-mêmes sur des bases empiriques discutables.
Ainsi, la situation actuelle invite à réaffirmer une exigence essentielle: celle de maintenir, au cœur du soin psychique, la reconnaissance du sujet parlant.
Disqualifier la psychanalyse?
L’éthique psychanalytique, loin d’être un vestige du passé, constitue à cet égard un point d’appui critique indispensable. L’orientation psychanalytique rappelle que la finalité du soin ne peut être seulement la normalisation des comportements, mais doit inclure la prise en compte de la souffrance singulière et de la parole qui en témoigne. C’est à cette condition que le champ psy peut rester fidèle à sa dimension clinique, et ne pas se réduire à une gestion technocratique de la vie humaine.
[1] Coq-Chodorge C., « Psychiatrie : une jeune femme subit 85 séances d’électrochocs et perd la mémoire », Mediapart, 28 mars 2026, consultable en ligne.
[2] Cf. « Les ingénieurs du mental », titre du numéro 1 de la nouvelle revue Forum des psys, avril-mai 2026, disponible en librairie et sur ecf-echoppe.com.
[3] Coq-Chodorge C., «Psychiatrie: une jeune femme…. », op. cit.
[4] Dr Mouaffac, « Électroconvulsivothérapie et dépression » in Le livre blanc de la dépression, article n°16-1, 2016, sur le site Fondation Pierre Deniker.
[5] Cf. Coq-Chodorge C., « Psychiatrie: une jeune femme…. », op. cit.[6] Guide de l’OMS, p. 58.
[7] « Indications et modalités de l’électroconvulsivothérapie », ANAES, 1997. Etablir des critères de validation des indicateurs de qualité et sécurité des soins (IQSS) relatifs aux ECT ne semble pas inscrit au programme de travail de la Haute autorité de santé (HAS).

