N°34
Contrer la propagande avec dignité, par Anaëlle Lebovits-Quenehen

Contrer la propagande avec dignité
Anaëlle Lebovits-Quenehen
L’heure est grave. La psychanalyse est menacée de prohibition dans le champ de la santé mentale. Sa dignité même est en cause. Son honneur est bafoué. Freud et Lacan sont trainés dans la boue. La publication des nouvelles recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) pour l’autisme et les troubles du neurodéveloppement (TND), le 12 février dernier, en est la dernière manifestation(1). Les diagnostics d’enfants étant dorénavant très largement inclus dans les TND, on comprend que l’éviction de notre orientation est massive – elle le serait plus encore si ces recommandations devenaient juridiquement « opposables ».
Cette éviction est promue par une propagande qui parle au nom de la science et prétend imposer l’absorption du psychisme dans le cerveau pour mieux condamner au silence les patients relevant de la psychiatrie. Ce scientisme grossier sert notamment une stratégie nationale à visée économique – de courte vue. C’est déjà sous l’effet d’un souci économique qu’on a récemment vu fermer les cliniques de La Borde et La Chenaie, tandis que la reconfiguration de la Fondation Vallée est en cours – Aline Lefèbvre, qui appelle le délégué interministériel Etienne Pot(2) par son prénom, y est installée en bonne place comme chef de service, tandis qu’on vide la Fondation de ses patients.
L’Agence régionale de santé (ARS) semble être un agent de cette propagande implacablement réformatrice sur le terrain, considérant que les patients gravement atteints qui y sont reçus relèveraient du médico-social et non du sanitaire. Si la plupart des enfants qui y sont accueillis se retrouvaient sans solution de soin, inexorablement renvoyés dans leur famille, nous savons qu’ils ne trouveront aucune place dans les institutions relevant du médico-social, ni demain, ni plus tard. En effet, d’une part, le médico-social est déjà en manque cruel de places pour accueillir les enfants et, d’autre part, ces patients présentent des symptômes bien trop lourds pour les capacités du médico-social. Les patients qui basculent dans le médico-social sont supposés mobiliser bien moins de personnel soignant et coûter ainsi moins cher. Certains considèrent, semble-t-il, que plus économique encore que réduire le nombre de soignants par malade, serait de renvoyer ces jeunes patients dans leur famille car alors, pense-t-on, ils ne coûteraient plus rien, ou quasi.
L’inspection de la fondation Vallée a servi à enfoncer le clou par un tour de passe-passe malicieux. L’inspiration analytique est subitement associée et faite responsable de l’enfermement d’enfants hospitalisés pour « troubles » sévères en psychiatrie : Quelle calomnie ! Quel mensonge éhonté ! La diffusion de cette idée relève d’un savant circuit: mobilisée par E. Pot, l’ARS constate des dysfonctionnements de la Fondation, L’Express laisse entendre que la psychanalyse en est responsable, c’est ensuite Franck Ramus qui l’affirme franchement(3). De là, E. Pot annonce tout à la fois qu’il entend à bon droit remettre de l’ordre, et l’arrivée de nouvelles recommandations de bonnes pratiques pour les TND de la HAS excluant toute inspiration psychanalytique, comme l’évidence imposée par l’inspection qu’il a diligentée.
Voilà comment la propagande anti-psychanalyse accompagne la volonté absolue d’une reconfiguration de la santé mentale. Mais si propagande il y a, c’est que : 1/ le scientisme ne s’impose pas avec l’évidence de la science, 2/ les soins qu’il promeut sont sans effets bénéfiques sur les patients dont les traitements ne sauraient raisonnablement se réduire à un diagnostic suivi d’un traitement médicamenteux assortie d’une prise en charge éducative, et enfin 3/ parce que, politiquement, il n’est pas vendeur d’affirmer : nous souhaitons imposer le bâillon dans le champ de la santé mentale pour faire des économies et mieux gérer les populations – car de gestion des populations, il est aussi question dans cette affaire.
Nos outils (la parole et son interprétation, l’accueil du sujet) sont aussi restreints qu’ils offrent de possibilités afin qu’un corps puisse dire ou présenter quelque chose d’assez réel pour porter à conséquences. Concédons que, pour cela, il faut des humains, du personnel de soin doté d’une solide formation. C’est en effet cette formation qui permet d’accueillir chacun avec le plus grand respect. Cette considération de la singularité de chacun est au fondement même de la psychanalyse et des pratiques qui y puisent une orientation, pour l’accueil comme pour le traitement. Les pouvoirs publics décident aujourd’hui d’en priver les plus fragiles de nos concitoyens. Prenons-en acte : cela coûtera très cher, aux plus fragiles d’abord, et à tous, ensuite.
Quoi qu’il en soit, nos détracteurs nous imputent « sans ambages(4) » (pour reprendre la formulation d’E. Pot lui-même) : culpabilisation des mères, criminalisation des victimes, retards diagnostiques, « pertes de chance », maltraitance des autistes, emprise, effet placebo – j’en passe –, toutes choses que nous savons aussi loin de notre pratique quotidienne que possible.
Bien sûr, nous avons à répondre sur chacun de ces points. Nous ne saurions nous laisser accuser sans mot dire, car qui ne dit mot consent, c’est-à-dire cède à la propagande, et la sert ce faisant. Une propagande, aussi déterminée soit-elle, appelle une réponse digne et une défense serrée. Il ne s’agit certes pas de convaincre les propagandistes eux-mêmes, mais l’opinion qui tendra l’oreille, et de faire valoir la dignité du discours dont nous avons à répondre et son efficace.
Nos adversaires ne savent pas tous ce qu’ils visent – la disparition du discours analytique. Ils ne sont pas tous au fait de la jouissance du bâillon qui les habite. Certains d’entre eux sont même peut-être authentiquement convaincus de faire avancer le monde en scientifiques et en humanistes – pour se trouver beau, on peut se convaincre de l’être, même quand on fait des ravages : il n’empêche qu’on en produit.
Nous savons que demain, les affligeantes recommandations de la HAS dans le champ psy seront rendues juridiquement opposables. Alors, que faisons-nous de ce discours qui a juré notre perte ? Lui oppose-t-on la force du nôtre et la vitalité de nos actes ? Ou se résigne-t-on à le laisser triompher ?
(1) Cf. HAS, « Autisme : les nouvelles recommandations pour le nourrisson, l’enfant et l’adolescent », communiqué de presse, 12 février 2026, disponible sur internet
(2) Délégué interministériel à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement (TND). Cf. Les contrepoints de la santé, 27 mars 2025, disponible sur YouTube.
(3) Par message sur les comptes à son nom sur les réseaux sociaux, dont Facebook, 26 janvier 2026.
(4) E. Pot, délégué interministériel à la stratégie nationale aux TND, intervention du 9 décembre 2025, 2e journée du Cercle de documentation et information pour la rééducation des infirmes moteurs cérébraux.

