L’avenir de la psychanalyse dépend du réel
Esthela Solano-Suarez
Patatras !
Nous vivions dans un engagement sans faille et dans la mise en acte d’un désir décidé pour la Cause analytique, aux effets d’enthousiasme manifestes lors de la permutation de la présidence de l’ECF, quand un sac poubelle nous est tombé sur la tête.
La poubellication provenait de quelques sénatrices et sénateur, plus précisément de ce qu’on appelle dans une démocratie constitutionnelle le pouvoir législatif. Le contenu de la poubelle, des lectures fondées en raison l’ont éclairé : il s’en dégage une prise en main de la santé mentale sous une modalité répondant aux principes scientistes, propices au soutien d’une conception managériale conforme à l’esprit de l’entreprise et répondant aux impératifs aveugles de « précision » et « efficacité » dans le champ de la psychiatrie.
Après l’instant de surprise et même de sidération, s’imposa à nous le constat du retour du même, mais cette fois-ci s’agissant d’un projet minutieusement programmé, visant dans le champ de la santé mentale la forclusion du parlêtre, voire de l’inconscient et de la parole. Ce qui reste comme produit de l’opération, c’est l’individu numérisé, décortiqué à coups de questionnaires, dont les données viendront alimenter le corpus des big data.
L’action lacanienne
Prendre acte de ce qui se dessine à l’horizon concerne au plus haut point la psychanalyse. Sans tarder l’École s’est donné les moyens d’en répondre. Sous l’impulsion de sa présidente, Laura Sokolowsky, l’Action lacanienne met à contribution le programme de l’événement Question d’École, aussi bien que la reprise de la publication de Lacan Quotidien.
L’enjeu est de taille, puisqu’il y va de l’avenir de la psychanalyse. Du point de vue de l’Action lacanienne, il n’est pas question d’un problème de société, mais des effets et conséquences des discours.
Lacan nous a légué la formalisation des discours en tant que modes distincts dont la structure « s’appareille », caractérisant les modalités du lien social propres à chaque discours. La mutation introduite dans le discours du maître par le discours capitaliste vient transmuer d’une façon inédite le malaise dans la civilisation. Comme Jacques-Alain Miller le signale, le discours du maître, établissant une barrière entre le sujet barré et l’objet a plus-de-jouir, impose que la jouissance du sujet s’inscrive dans le cadre de la satisfaction procurée par la réalité du fantasme, tandis que le discours capitaliste, en levant cette limite, produit un « court-circuit, une connexion entre l’objet a et S barré(1)», le sujet barré, en conséquence de quoi l’objet a ne soutient pas seulement la réalité du fantasme, mais il est en passe de soutenir la réalité comme telle.
La science combinée au discours capitaliste apporte les gadgets contribuant au « plus-de-jouir déréglé(2)», gadgets grâce auxquels, le sujet libéral du capitalisme trouve le moyen de rentabiliser la jouissance et de manipuler le désir. Dans cette perspective, la santé mentale peut être intégrée comme une valeur rentable, aussi bien que l’idéal d’un « bien-être », pendant que, plus loin, aux frontières obscures de ladite civilisation, faisant partie des trafics en usage, le marché des corps et le marché des organes prospèrent.
L’avenir de la psychanalyse
L’« avenir de la psychanalyse dépend de ce qu’il adviendra [du] réel(3) », énonce Lacan dans La Troisième. Comment pouvons-nous lire cette proposition ?
D’une part, il serait question du réel relevant du discours de la science : réel dont la science a pu extraire, grâce à l’usage du nombre et de petites lettres, un savoir écrit en termes de lois, lesquelles vont dénaturer la nature.
Or J.-A. Miller signale que de nos jours : « On touche au réel de tous côtés selon les avancées du binaire capitalisme–science, de manière désordonnée, hasardeuse, sans que puisse se récupérer une idée de l’harmonie(4) ». Lacan indique à ce propos que, lorsque les savants eux-mêmes sont saisis d’une angoisse, cela signe bien « le symptôme-type de tout avènement du réel(5)» – ce fut le cas chez Oppenheimer.
D’autre part, Lacan pointe que « si donc la psychanalyse réussit, elle s’éteindra, de n’être qu’un symptôme oublié(6)». Dans ce cas de figure, relatif à la réussite de la psychanalyse, il serait question de son succès vis-à-vis d’une demande selon laquelle elle réussirait à se débarrasser du symptôme et du réel(7).
Nous devons prendre en compte à ce propos les indications énoncées par Lacan à cette occasion, relatives à l’interprétation du symptôme. La voie du sens nourrit le symptôme par sa prolifération ou son extinction, mais le sens du symptôme étant réel, il comporte donc le hors-sens. En conséquence, Lacan pose, pour traiter le symptôme, la voie de l’équivoque, des équivoques qui convoquent lalangue, et non pas les lois du langage. Cette voie est susceptible de faire coupure au niveau du voile du vouloir-dire et de l’élucubration de savoir, afin de faire valoir la lettre de jouissance, trace hasardeuse de la rencontre de lalangue avec le corps faisant troumatisme. Lacan nous indique la voie du motérialisme de lalangue pour traiter le symptôme et cerner le réel du sexuel chez les parlêtres. Réel qui traduit ce qui ne s’écrit pas comme loi d’un savoir inscrit dans l’organisme.
De ce fait les parlêtres sont livrés au régime de la contingence de la rencontre sexuée. À ce niveau-là, la psychanalyse échoue, puisqu’elle ne livre pas un savoir sur le réel du sexuel, et elle ne fait que réduire le symptôme à l’Un, qui itère à titre de sinthome, sans l’effacer. C’est à ce prix que la psychanalyse ne devient pas une religion.
Des compromissions glissantes
En conséquence, nous pouvons déduire que ce qui est attendu du psychanalyste de l’École, c’est de ne pas glisser vers des compromissions avec les principes d’utilité et de rentabilité instaurés par le discours capitaliste. De faire opposition à la loi sadienne qui gouverne les parlants depuis les discours dominants, se positionnant selon les exigences de l’acte analytique à l’opposé de la loi du surmoi, comme impératif de jouissance – ce qui implique de renoncer aux identifications. De ne pas glisser dans sa pratique vers la psychothérapie, opérant à l’aide du sens. Peut-être aussi de ne pas céder à l’utile en faisant appel aux gadgets dans l’exercice de sa praxis, soustrayant les corps pour les réduire à l’image sur un écran.
Nous pouvons souhaiter en conséquence que le désir de l’analyste en acte soit le fer de lance de l’avenir de la psychanalyse, désir de l’analyste qui, selon la proposition de J.-A. Miller, « n’est pas un désir pur dit Lacan, pas une pure métonymie infinie, mais qui nous apparaît comme un désir d’atteindre au réel(8)».
L’Action lacanienne joue la partie.
(1) Miller J.-A., « Jouer la partie », La Cause du désir, n°105, février 2020, p. 27-28.
(2) Ibid.
(3) Lacan, « La Troisième » in Lacan J., La Troisième & J.-A. Miller, Théorie de lalangue, Paris, Navarin, 2021, p. 47. En titre : intertitre introduit par J.-A. Miller qui a établi ce texte de Lacan.
(4) Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle », La Cause du désir, n°82, mars 2012, p. 93.
(5) Lacan J., « La Troisième », op. cit., p. 23.
(6) Ibid., p. 21.
(7) Cf. ibid.
(8)Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle », op. cit., p. 94.

L’aliéniste qui veut éradiquer la folie
Leander Mattioli Pasqual
L’Aliéniste est une œuvre de l’écrivain brésilien Joaquim Maria Machado de Assis, publiée à partir de 1881, initialement sous forme de feuilleton. L’intrigue se déroule au XIXe siècle, dans le village fictif d’Itaguaï, où le docteur Simon Bacamarte s’installe après un long séjour d’études en Europe. Le docteur est un homme respecté, cultivé et profondément dévoué à la science. Après avoir étudié la médecine en Europe, il revient au Brésil déterminé à mener une enquête approfondie sur la folie, qu’il considère comme un phénomène encore mal compris.
L’aliéniste et les atypiques
Le Dr Bacamarte propose donc à la municipalité d’Itaguaï de créer un asile d’aliénés et, par là, d’épouser la modernité scientifique de son temps. Le projet Bacamarte illustre parfaitement la future devise brésilienne Ordre et Progrès, qui trouve dans cette institution asilaire une application concrète. Au début, son asile –qu’il appelle Casa Verde – est destiné à recueillir et à étudier tous les individus considérés comme mentalement perturbés. Cependant, à mesure que Bacamarte approfondit ses études, ses critères pour définir la folie deviennent de plus en plus larges et arbitraires. La taxinomie à laquelle se livre le docteur pour sérier les « cas » de démence qui l’intéressent finit par contaminer l’ensemble de la communauté d’Itaguaï, qui voit ses citoyens les plus émérites envoyés entre les quatre murs de l’asile de Bacamarte. Ceux-ci manifestent des inclinations extravagantes – l’amour des mots, des vieilles pierres ou des bijoux – que le savant juge incompatibles avec le comportement sain et vertueux qu’il convient d’adopter pour le maintien de l’ordre social.
Au fil du temps, presque tous les comportements atypiques –vanité excessive, avarice, timidité, générosité extrême, rigueur morale – sont considérés comme des signes de folie. Il en résulte qu’une grande partie de la population d’Itaguaï se retrouve enfermée à la Casa Verde, et si jusqu’alors la folie « était une île perdue dans l’océan de la raison(1) », le médecin en vient à soupçonner qu’il s’agit en fin de compte de tout un continent.
La vérité scientifique sur la folie
Dans sa quête de la vérité scientifique, le spécialiste du trouble mental sème ainsi le chaos et provoque une révolte dans la ville, suscitant des réflexions sur le pouvoir de la science et ses limites. Le thème central de l’œuvre tourne autour de la frontière ténue entre la santé mentale et la folie, questionnant jusqu’où le pouvoir scientifique peut aller sans franchir les limites de l’éthique.
Machado critique également la manière dont la société traite la différence et montre comment la science peut être instrumentalisée afin de légitimer des pratiques autoritaires.
Constitué de courts chapitres, L’Aliéniste se laisse lire sans difficulté et ouvre avec humour quelques voies de réflexion sur des thèmes universels d’une grande actualité. La fin, inattendue, confronte le docteur à la question : « Si tant de gens, dont nous estimons qu’ils ont du jugement, sont enfermés en tant que déments, qui nous assure que l’aliéné n’est pas l’aliéniste lui-même ?(2) »
En effet, qui peut nous assurer que ce n’est pas la folie du docteur que de voir partout la maladie à éradiquer ? Avec l’élan progressiste d’une psychiatrie de plus en plus tournée vers l’IA détectrice d’anormalités, c’est aussi la question à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, presque un siècle et demi après la parution de L’Aliéniste.
(1) Machado de Assis J.-M., L’Aliéniste, Paris, Métailié, 2015, p.40.
(2) Ibid., p. 59.

Avec cette contribution,
Lacan Quotidien
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Une lecture analytique (2000 signes)

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