Lacan Quotidien n°18 – Marie-Hélène Brousse – Jean-Pierre Klotz

Marie-Hélène Brousse

Lacan Quotidien commence une nouvelle vie, a annoncé Laura Sokolowsky le 10 janvier 2026. Ma contribution au débat qu’il permet d’instaurer se situe sur l’axe de «l’analyse, [du] décryptage, [de] la “déconstruction” de l’idéologie qui inspire la tentative actuelle de reconfigurer le champ de la santé mentale»(1) aux dépens de la psychanalyse et au profit d’un avatar d’un behaviourisme vaguement remis au goût du jour.

Ce qui est attaqué est au cœur de la psychanalyse; c’est d’une part la parole et le langage, et d’autre part la singularité de chaque être parlant. C’est d’autant plus paradoxal que les moyens de communication sont aujourd’hui planétaires et que chacun semble y aller de sa parole sur son téléphone mobile. Mais ce qui a reculé, c’est l’écoute. On donne son opinion et on compte ses followers. Être écouté veut dire être suivi, ce qui paradoxalement renvoie à la foule désindividualisée et non à la singularité.

De plus, le secret, qui est au cœur de l’écoute analytique, semble avoir disparu. Je dis «semble» car, fût-il de Polichinelle, le secret demeure en chacun, dans les rêves, les cauchemars, les actes manqués, dans le choix des mots qui surgissent lorsque nous parlons. Pourquoi ai-je utilisé cette expression, ce mot et pas un autre? Ce secret est l’un des noms de l’inconscient.

La psychanalyse est une discipline qui repose sur le destin absolument singulier de chaque être parlant. En cela, elle permet à chacun d’ordonner son histoire individuelle. Celle-ci est faite du souvenir enfoui des traumas infantiles, lesquels sont autant de marques à l’origine des symptômes dont le sujet pâtit. Il n’est donc pas de sujet parlant sans histoire qui lui soit propre.

Au niveau collectif, il n’est pas non plus de société humaine sans histoire. En témoignent depuis la préhistoire les traces laissées, telles les pierres taillées, les tombeaux, les peintures, les monuments. C’est pourquoi, dès les années 1960, le paléontologue Leroi-Gourhan intitula les deux volumes de ses recherches(2), Technique et Langage pour le premier, La Mémoire et les Rythmes pour le second, mettant en évidence le nouage entre le biologique, soit l’apparition de l’augmentation du cortex, et l’exercice des fonctions symboliques et leurs conséquences. Langage et mémoires sont les traits fondamentaux du lien social humain.

L’histoire contre la dictature
Toute attaque contre la psychanalyse est donc une attaque contre le travail de mémoire. Elle relève d’une volonté d’amputation de cette dimension propre aux êtres parlants. Tous les régimes dictatoriaux censurent l’histoire, collective ou individuelle, passée ou en train de se produire.

À Paris a lieu actuellement une exposition très importante du peintre Gerhard Richter. Une salle est consacrée à l’œuvre qu’il a réalisée à partir de quatre photos prises, en cachette, de l’extermination par les nazis de femmes internées dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Les nazis cachaient les atrocités qu’ils étaient en train de commettre.

La volonté de restreindre, d’interdire, d’éradiquer contre la psychanalyse, quelles que soient les formes qu’elle ait prise par le passé ou qu’elle prenne aujourd’hui et demain, participe d’une visée portant atteinte aux libertés individuelles ou collectives.

Rappelons l’indication de Lacan: «L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge: c’est le chapitre censuré.(3)» La psychanalyse repose sur la mise en évidence de ces chapitres censurés, car l’histoire de chacun est écrite en lui-même, fusse à son insu. Elle est écrite dans le symptôme dont souffre le sujet, dans « les souvenirs de [son] enfance», dans «l’évolution sémantique [qui] répond au stock et acceptions du vocabulaire qui [lui] est particulier», dans «les traditions, voire les légendes qui sous une forme héroïsée, véhiculent [son] histoire».

Le diktat qui avait été proposé récemment au Sénat sous la forme d’un amendement(4) était donc de l’ordre d’une tentative d’éradication de ce dont est faite la singularité de chacun. Certes, il a été retiré, mais il a été nécessaire à l’École de le combattre.

L’écoute et le silence de l’analyste, la coupure sur un mot de l’analysant, clef de l’interprétation, lui permettent de donner place à l’inconscient qui le constitue, à cette part qui le détermine d’autant plus qu’elle lui échappe.

Toute tentative de faire disparaître la psychanalyse des offres de santé renvoie à l’ombre d’une double dictature: dictature juridique et économique dans le monde du soin et dictature sur l’individudans sa liberté individuelle de choisir de construire sa propre histoire, car la mémoire est une des forces vivantes des parlêtres.

(1) Cf. «Déclaration d’intention», Lacan Quotidien, 10 janvier 2026, disponible sur lacanquotidien.org .
(2) Cf. Leroi-Gourhan A., Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1965.
(3) Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.259.
(4) Amendement 159 au Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS 2026) proposé au Sénat, porté par la sénatrice Jocelyne Guidez, et retiré.

Jean-Pierre Klotz

Le diagnostic, pourvoyeur du nom donné à une « pathologie », tient de la médecine. Il est supposé indiquer une attitude à suivre, aujourd’hui volontiers protocolisée. Importé en psychanalyse de la nosographie psychiatrique classique, il n’est pas impératif, mais orientateur – il s’agit d’être toujours prêt à en changer, au cas par cas, selon Freud. L’évolution contemporaine des pratiques psychanalytiques a d’ailleurs fait évoluer sa place et son usage.

Un sujet data center
Une grande part de la psychiatrie, suivant les biais d’une médecine identifiée à la science, donc désubjectivée, vise à la « précision » sur le mode objectivant. Elle récuse ainsi l’interprétation, cette latitude constitutive du sujet, lequel se dit, jamais sans lacunes – de même qu’il n’y a pas d’articulation de mots sans trou entre les mots. Il est de ce fait impossible au sujet de certifier ce à quoi on l’identifierait, il est, dans l’absolu, inqualifiable, et donc irréductible à ce qui le « diagnostique ».

Or l’ambition de toute officine contemporaine visant à dégager des données sur le mode data center, œuvrant à l’avenir radieux d’une psychiatrie de précision désubjectivée, est de balayer les miasmes imprécis de l’interprétation. L’interprétation ne peut pourtant faire sans le sujet, quel que soit son passage à travers quelque moulinette. L’incompatibilité reste constitutive entre le sujet qui s’interprète et les données que l’on peut entrer dans la plus perfectionnée des machines concevables.

Intelligence artificielle versus connerie naturelle
Le diagnostic ainsi conçu est sa propre fin, puisque sa production a pour conséquence « automatique » la réalisation d’un protocole. Celui-ci sera certes infiniment perfectible, mais ce sera toujours sous des modalités comptables. Il ne prend pas en considération ce qui ne se compte pas.

L’intelligence artificielle (IA), avec toute sa puissance potentielle, n’arrivera jamais à rejoindre, sinon asymptotiquement, la connerie naturelle (CN). C’est avec la CN que nous travaillons, il n’y a pas d’impact sur la « vie » du sujet sans elle, et c’est le praticien qui la porte, l’assume et se fait responsable de sa présence. Ce qui ne va pas sans les lacunes, qui ne manquent jamais à un sujet en tant qu’il ne peut que se dire, mais qu’il ne le fait que comme habitant d’un corps sans lequel il n’est pas.

Cette affaire de CN est plus sérieuse que son aspect de boutade ne le laisse entendre. Il ne s’agit pas de nier, de récuser, ni la science moderne, ni les étonnantes possibilités des développements de l’IA dans de multiples domaines où le sujet peut être intéressé. Mais le trou qui fait la CN n’est identifiable que de ses berges, il ne peut être identifié que par ce qui le traverse, le surplombe, le décrit, soit par des modes d’interprétation. Ce n’est pas faute d’essayer, dans le monde contemporain, de forcer l’identification, d’être sous le règne du Je suis ce que je dis, mais cela n’évacue en aucun cas le trou.

Le diagnostic identitaire
Voilà ce qui me fait parler d’« obsessions diagnostiques » : c’est ce qui pousse infiniment à nommer l’innommable, à s’efforcer de combler les trous à coups de machineries complexes sans y parvenir autrement qu’en décrétant « données » ce qui prétend les effacer – en vain.

Le diagnostic comme fin – de plus en plus raffinée, mais réductible à une donnée – confine aux « obsessions identitaires » d’aujourd’hui dans tous les champs humains où rien n’est supposé échapper aux investigations – débouchant sur des nominations qui se veulent équivalentes aux choses mêmes. Il y a longtemps que Lacan avait prédit que les conséquences en seraient non de progrès et de bien, mais d’abord de ségrégation et d’exclusion(1).

La jouissance du corps
Dans une table ronde avec des médecins datée du 16 février 1966, Lacan se présentait comme le « missionnaire du médecin(2) », en tant qu’à côté de la science du corps, il y a la jouissance du corps qui peine de plus en plus à être considérée. Ce n’est pas « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », rabelaiserie qui fit disserter les écoliers français, ce serait plutôt « science sans jouissance n’est que mortification des corps » ! La « mission » de la psychanalyse auprès de ces corps en psychiatrie n’est-elle pas de faire valoir que ces corps parlent, un par un, dans les failles de quelque protocole que ce soit, car les restes insistent et, s’ils sont laissés à la porte, ils rentrent inévitablement par la fenêtre ?

L’amour, une fin ?
Dans le monde d’aujourd’hui plein de bruits et de fureurs, où la question des fins ne cesse de frapper aux portes maintenues closes, on entend souvent que la fin dernière, le rêve d’harmonie, ce serait l’amour, absolu et universel, avec toutes ses déclinaisons. La psychanalyse transmise par Lacan nous a appris que l’usage de l’amour n’est pourtant pas celui d’une fin, plutôt d’un moyen, qui ne va pas sans que du non-identifié, propre à chacun, jamais automatique, n’y insiste et frappe sans préméditation, datation ou autre chiffrage. Ce n’est jamais tout cuit, quelles que soient la sophistication, la puissance, la visée d’absolu de la machine fondée sur les données ou les « preuves », comme on aime à dire aussi.

Ce non-identifié singulier est abordable à qui veut, par l’expérience de la psychanalyse.

(1) Cf. Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, n°89, Paris, Navarin, mars 2015, p. 8.
(2) Lacan J., « Psychanalyse et Médecine », Lettres de l’École freudienne de Paris, n°1, février-mars 1967, p.51.

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Lacan Quotidien

Lacan Quotidien est une publication de l'Ecole de la Cause Freudienne

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