La liberté scientifique ou l’ordre scientiste?
Deborah Gutermann-Jacquet
Dans une intervention de 2020, le juriste et professeur émérite au Collège de France, Alain Supiot, rappelait les prétentions du scientisme à organiser la société pour le pire, selon une vue dogmatique du vrai, tandis que la science et ses progrès ne peuvent que se soutenir de la République des Lettres(1).
Rappel nécessaire au moment où, déclarée grande cause nationale, la santé mentale est destinée à être davantage intégrée aux politiques publiques et qu’un débat législatif accompagne ce mouvement.
Opposer d’un côté le scientisme adossé aux régimes autoritaires et la science qui ne se soutient que de la République des lettres est une boussole pour la politique de la recherche et pour les législateurs aujourd’hui convoqués, non seulement à statuer sur l’avenir de la psychiatrie, mais par ce biais à dire quelle société ils veulent et quelle république ils entérinent ou destituent.
Si c’est dans le moment où la démocratie bat de l’aile que les prétentions scientistes se font plus pressantes, elles répondent elles-mêmes à une demande implicite ou explicite d’un régime politique qui se veut toujours plus pragmatique à mesure qu’il n’a plus les moyens d’une politique aux principes ambitieux.
Alain Supiot rappelle ainsi ce fait, enseignant : les régimes politiques qui ont entendu «fonder le gouvernement des hommes sur les lois de la science, que ce soient celles de la biologie, de l’histoire ou de l’économie, ont été les plus hostiles à la liberté scientifique, ainsi que les plus meurtriers».
Et il ajoute: «Aujourd’hui le rêve d’un gouvernement scientifique de la Cité a ressurgi, avec l’imaginaire cybernétique d’une mise en pilotage automatique des sociétés humaines, qui conduirait le politique non plus à agir, mais à rétroagir à des signaux chiffrés, ainsi substitués à la représentation démocratique de la diversité des expériences et des points de vue»(2).
Une alerte en forme de constat: la liberté scientifique est incompatible avec l’instrumentalisation unilatérale de la science par le pouvoir politique. Dès lors qu’il s’en prévaut, il l’érige en système et contribue à en ruiner le fondement, si ce n’est pas le système déjà prêt à penser et prêt à l’usage qui lui tend les bras, comme FondaMental nous en donne l’exemple dans ses prétentions outrancières.
À cet égard, cette fondation présente toutes les allures de symptôme viral qui affecte la recherche au temps des vaches maigres: lorsque les universités sont aux abois, la vocation des chercheurs peut se dévoyer et les modalités de la recherche se voir modifiées par la subordination de la fin aux moyens. Répondant davantage à des appels d’offre et à des objectifs chiffrés qui conditionnent le financement au Problem solving(3),la recherche perd sa liberté et se fait esclave du marché.
Vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, gonfler ses résultats, comme en témoigne l’article paru en juin 2025 dans Le Monde(4), faire une publicité assertive de résultats non obtenus participe de cet esprit qui respire l’asservissement et l’intégration du principe de concurrence mortelle.
Ce dernier rigidifie le débat sous couvert de l’assouplir: prenons l’exemple de la tribune parue sous le titre «La psychiatrie n’a pas besoin de querelles inutiles, mais de progrès scientifiques(5)». Le titre, derrière l’affichage sympathique d’un appel à l’apaisement, dessine deux camps: d’un côté, les querelleurs disqualifiés du débat scientifique, et de l’autre, le progrès.
C’est précisément ce type de rhétorique qui permet de reconnaître les sirènes du scientisme: elles prônent le débat quand elles le tuent, elles font l’éloge de la pluralité quand elles la nient. Elles crient « Liberté ! » quand elles imposent un ordre de fer.
(1) Supiot A., «Les politiques de recherche entre science et scientisme», Fondation Res Publica, 22 février 2021, disponible sur internet.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Cf. «La communication de la Fondation FondaMental épinglée pour embellissement de résultats scientifiques», Le Monde, 3 juin 2025, disponible sur internet : « Dans une étude publiée le 28 mai par Social Science Medicine – Mental Health, huit chercheurs et médecins jugent cet espoir infondé. Selon eux, il est la conséquence de l’intense activité de plaidoyer de la Fondation FondaMental, portée par un usage discutable, voire “trompeur”, de données scientifiques à des fins de communication.»
(5) «La psychiatrie n’a pas besoin de querelles inutiles, mais de progrès scientifiques», Marianne, 25 novembre 2025, disponible sur internet.

Un bastion pour le savoir non advenu
Katell Le Scouarnec
L’amendement 159 a été retiré, mais il nous a fait entendre sa visée: toute écoute psychanalytique pourrait être chassée des lieux dédiés à l’accueil des étudiants en souffrance dont font partie les Services Santé des Étudiants (SSE) présents dans chaque université publique française. J’exerce dans l’un d’eux. L’institution psychiatrique exsangue, notamment de s’être séparée de ses cliniciens au profit de techniciens de la cotation, et les services d’urgences somatiques qui reçoivent régulièrement des étudiants dans des moments de crise –le plus souvent suicidaire– nous les adressent toujours plus massivement, eux-mêmes ne disposant pas de structure pour un suivi. Ils confient l’accompagnement de ces étudiants, sur un temps plus ou moins long, à nos consultations au sein de l’Université, pourtant hors champ sanitaire.
Une première question me vient: qui sera là pour accueillir et écouter ces jeunes si les cliniciens orientés par la psychanalyse sont chassés de ces institutions?
Les étudiants de 2025 qui viennent à nous sont de cette génération –née après 2005 et les lois sur l’inclusion– qui, au motif de difficultés scolaires, comportementales ou de concentration ont accédé facilement aux instruments de mesure, sont passés au tamis des échelles d’intelligence, des tests diagnostiques et ont bénéficié, au besoin, d’aménagements scolaires. Ils sont nombreux à avoir reçu un diagnostic, voire plusieurs. Certains ont déjà expérimenté différentes thérapies, des TCC aux méthodes corporelles, avec plus ou moins de succès.
Mais voilà que le diagnostic comme le traitement symptomatique ne suffisent pas, soit qu’il faille qu’il se poursuive pour continuer d’être opérant, soit qu’il ne traite pas le nœud de l’affaire. C’est sans grande surprise puisqu’il s’agit là de difficultés éminemment complexes, qui appellent à la plus grande modestie thérapeutique.
Alors, les étudiants –pour certains suivis depuis l’enfance– viennent nous voir pour parler de ce qui leur arrive, avec parfois la demande expresse d’une écoute non standardisée, sans exercices à faire à la maison –ils en ont déjà assez comme ça!–, sans conseils qui achèvent de les désespérer quand ils les ont déjà appliqués –bien dormir, apprendre à s’ennuyer, faire de la cohérence cardiaque, rejeter ses idées négatives…
Fait marquant: ils se présentent à nous sans que l’étendard d’un diagnostic –pourtant reçu– ne les empêche de venir avec leurs propres questions. Beaucoup sont à un moment de leur vie où les questions bourgeonnent et se pollinisent les unes les autres, comme dans un éveil du printemps généralisé qui excède la sphère du sexuel. Mais c’est un éveil rendu plus vif encore par la solitude acutisée propre à l’astudé. Celui-là qui a à produire quelque chose(1), comme le définit Lacan, apprend qu’il doit s’y coller seul –«Personne ne peut faire mon mémoire à ma place, même pas ChatGPT», se désole ainsi l’un.
Leur rapport au savoir, des questions intimes les confrontent à une certaine solitude, d’autant qu’ils emportent parfois la nécessité de faire un choix. Medley: «J’aime pas mes études, mais qu’est-ce que je peux faire d’autre? Qu’est-ce que je vais faire de ma vie?»; «J’aime ce que je fais, mais éthiquement c’est moyen. J’sais pas si je dois continuer.»; «Ce sont les études que mes parents ont choisies pour moi, ce n’est pas ce que j’aurais aimé faire. Pourquoi je préfère leur faire plaisir?»
Ces questions appellent à un savoir fait d’une étoffe spéciale: un savoir qui n’a pas de réponse préétablie, un savoir qui n’est qu’à advenir et qu’il leur revient de construire. Un savoir auquel aucun test psychométrique ou marqueur biologique ne peut répondre. Ces questions touchent au désir, à son éthique, dont la psychanalyse est le bastion.
Les dilemmes qui déchirent, envahissent, immobilisent, ébranlent, parfois jusqu’à ce qui faisait tenir dans l’existence –questions qui dépassent largement la stricte thérapeutique–, à qui les étudiants pourront-ils les adresser, si demain nous n’y sommes plus? Comment pourrions-nous continuer à faire accueil à leurs questionnements? Par quels moyens la psychanalyse pourrait-elle se faire lieu d’adresse pour cette jeunesse, de plus en plus précaire et isolée, qui la méconnait? Des CPCT-Étudiants, Centres psychanalytiques de consultations et de traitements dédiés à cet accueil, verraient-ils le jour?
(1)Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p.121.

