N°37
Les ogres, par Pénélope Fay
L’amour des livres
Réarmer les mots, par Manon Verrier

Les ogres
Pénélope Fay
Un pas de plus est fait par la Haute Autorité de santé (HAS) pour bannir l’orientation analytique des pratiques de soins. Une décision autoritaire, puisqu’il s’agit, par le pouvoir que sa fonction lui confère, de soumettre les professionnels à sa décision. À défaut de pouvoir le faire par la loi, elle entend le faire par la peur.
Rappelons que l’autorité, par définition, c’est le «pouvoir de se faire obéir», tout autant que la «créance qu’inspire un homme ou une chose»(1).
Sur quels éléments s’appuie cette haute autorité ? Qu’est-ce qui, de la psychanalyse, est « non recommandé » ?
Cherchez la psychanalyse
Si des éléments concernant l’orientation analytique se trouvent sur le site de la HAS, ils sont bien cachés. Moultes « recommandations de bonnes pratiques » y figurent. Et ces deux lignes-ci: « Méthodes sans preuves, preuves insuffisantes ou méthodes inefficaces dans le cadre du TSA : Doman Delacato, Padovan, SonRise, 3i, psychanalyse, Snoezelen, neurofeedback, Tomatis, Packing, etc.(2) » Il est curieux qu’à chacune des attaques contre la psychanalyse, pourtant présentée comme prédominante, rien de notre orientation ne s’y trouve aisément, ni dans les textes des législateurs, ni dans les médias.
Il y circule en revanche un mot vide de signification, qui sert nos détracteurs sans qu’ils ne semblent savoir à quoi ils s’opposent: lapsychanalyse. Lapsychanalyse est non recommandée, lapsychanalyse est d’un autre temps, lapsychanalyse n’est pas prouvée scientifiquement… À la place, pour servir la guerre contre lapsychanalyse: des expériences particulières (la plus criante ces derniers temps étant celle de Mme Guidez, parlant pour sa sœur, et pleurant pour elle) et quelques accusations pour faire monter une sauce bien peu scientifique. La propagande est en marche – comme l’a justement nommée Anaëlle Lebovits-Quenehen(3).
Un puissant refus de savoir
Est-ce que nos opposants savent quoi que ce soit de l’approche psychanalytique? Que nous observons qu’un sujet autiste se défend? Que nous prenons soin de cette défense qui est une réponse à ce dont il souffre, à savoir «une pathologie de la rencontre(4)»? Aussi, nous considérons chaque enfant autiste comme «un sujet au travail». Est-ce que nos opposants ont seulement l’idée que, pour que la rencontre soit supportable, fructueuse, nous ajustons notre présence en fonction de l’«insupportable» pour l’enfant: regard, voix, etc.? Autant d’aspects de notre abord clinique de l’autisme clairement présentés par Daniel Roy dans les colonnes de Lacan Quotidien.
Le refus de savoir est puissant. Et lorsqu’il arrive que ceux qui critiquent lapsychanalyse découvrent ne serait-ce que cet abord de la clinique de l’autisme, effectivement fondé dans l’orientation analytique, ils ne cachent pas leur étonnement.
Il convient d’en déduire que la haine et la volonté d’extermination de certains de nos détracteurs se nourrit d’un mot vide.
Et pour cause. Il faut bien un espace vide pour affamer la machine à produire lestéhènedé(5). Lestéhènedé sont en effet insatiables. Comme il paraît qu’ils grignotent les enfants, il est nécessaire de les démasquer. Et comme ils sont parfois bien cachés, il a fallu établir des critères. Pour que la croyance en ces critères devienne une certitude, il faut encore former les parents(6), les médecins, les enseignants, les accompagnateurs à ces signes permettant de repérer lestéhènedé.
Des fiches ont été confectionnées, avec des items à cocher. Des plateformes unifiées et unifiantes sont mises en place, afin d’éviter «toute errance diagnostique». Il faut encore que des professionnels se forment afin de diagnostiquer lestéhènedé et entrer, en tant que professionnel libéral, dans le réseau des plateformes dites PCO(7), et gonfler la machine affamée.
Gare aux troubles
Avant d’être dirigés vers la PCO, il faut aux parents lire les fiches, remplir les questionnaires, s’en inquiéter et faire appel à un médecin pour les enfants de six ans, dès qu’il y a trois «non» dans deux domaines différents. On trouve pour la «socialisation», les items suivants: «Reconnaît l’état émotionnel d’autrui et réagit de manière ajustée (sait consoler son/sa camarade)», «Sait se faire des amis et les garder», «Montre des intérêts diversifiés par rapport à son âge (n’a pas d’intérêt restreint très particulier […])» Par conséquent, si, à six ans, vous changez souvent d’amis, vous ne consolez jamais vos camarades, et si vous êtes un collectionneur, votre développement peut être repéré comme «inhabituel». Et si, en plus, vous avez du mal à vous endormir («troubles durables et quasi quotidiens du sommeil») et que vous êtes dans une «opposition forte et assez systématique aux adultes»(8), votre cas s’aggrave.
Il y a un os. Oublierait-on au passage les observateurs? L’entourage serait-il une simple boîte d’enregistrement? Comme une IA consignant les faits objectifs sans aucune subjectivité, désir ou idéal qui biaiserait le regard? Quelle considération a-t-on alors pour ces parents qui sont hommes, femmes, êtres parlants avant d’être scribes ou éducateurs? Et ces enfants que l’on scrute, comment répondent-ils à ceux qui les examinent de si près?
Souvenons-nous de Piaget qui pointait un moindre niveau de compréhension chez un enfant à qui il avait expliqué le fonctionnement d’un robinet. Lacan pointait alors que la perte était du côté de Piaget qui ne s’intéressait pas à ce qui agitait cet enfant-là méconnaissant « totalement ce qu’il y a d’intéressant pour un enfant dans un robinet comme cause, ce sont les désirs que le robinet provoque chez lui, à savoir que, par exemple, ça lui donne envie de faire pipi, comme chaque fois que l’on est en présence de l’eau(9)».
Pour nourrir les ogres, mieux vaut ne pas trop s’intéresser à ce qui agite les objets consommables. Fermez les yeux et bouchez-vous les oreilles messieurs-dames les experts…
(1) «Autorité» dans Le Littré, disponible sur internet.
(2) HAS, «Autisme: les nouvelles recommandations pour le nourrisson, l’enfant et l’adolescent », communiqué de presse, 12 février 2026, disponible sur internet.
(3) Cf. Lebovits-Quenehen A., «Contrer la propagande avec dignité», Lacan Quotidien, n°34, 18 février 2026, disponible sur lacanquotidien.org.
(4) Roy D., «L’abord clinique de l’autisme», Lacan Quotidien, n°33, 17 février 2026, disponible sur lacanquotidien.org.
(5) Les TND : troubles du neurodéveloppement.
(6) Cf. Mollé M., «Former les parents ?» à paraître dans Lacan Quotidien.
(7) Plateforme de coordination et d’orientation : centres experts pour enfants qui feront l’objet d’un signalement d’un «écart» de développement.
(8) Délégation interministérielle à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement: Autisme, Dys, Tdah, Tdi «Détecter les signes d’un développement inhabituel chez les enfants de moins de 7 ans», janvier 2024, disponible sur handicap.gouv.fr.
(9) Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 334.

