{"id":1641,"date":"2026-09-24T07:00:07","date_gmt":"2026-09-24T06:00:07","guid":{"rendered":"https:\/\/lacanquotidien.org\/?p=1641"},"modified":"2026-09-23T12:56:37","modified_gmt":"2026-09-23T11:56:37","slug":"lacan-quotidien-n53-quel-monde-voulons-nous-dalila-arpin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lacanquotidien.org\/index.php\/2026\/09\/24\/lacan-quotidien-n53-quel-monde-voulons-nous-dalila-arpin\/","title":{"rendered":"Lacan Quotidien n\u00b053 &#8211; Quel monde voulons-nous ? &#8211; Dalila Arpin"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-text-color has-link-color has-medium-font-size wp-elements-1 wp-block-paragraph\" style=\"color:#f9610f\">LQ N\u00b053<br>Quel monde voulons-nous ?, <br>par Dalila Arpin<br>L\u2019amour des livres<br>Les bonnes notes, <br>par Nathalie Georges-Lambrichs<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-thumbnail is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"29\" src=\"https:\/\/lacanquotidien.org\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Tiret-1-150x29.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-834\" style=\"aspect-ratio:23.34841628959276;width:467px;height:auto\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les derni\u00e8res tentatives pour retirer tout financement public aux institutions orient\u00e9es par la psychanalyse, ou dont des professionnels sont form\u00e9s dans cette orientation, nous am\u00e8nent \u00e0 nous poser une question de taille: Quel monde voulons-nous? Un monde sans paroles, un monde o\u00f9 l\u2019on n\u2019ait plus rien \u00e0 (se) dire, un monde o\u00f9 ce qui fait l\u2019exil de chacun du rapport qui n\u2019existe pas, et qui le rend unique, soit tu ou ni\u00e9 \u00e0 jamais?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00abEn sa mati\u00e8re, l\u2019artiste toujours le pr\u00e9c\u00e8de et [le psychanalyste] n\u2019a donc pas \u00e0 faire le psychologue l\u00e0 o\u00f9 l\u2019artiste lui fraie la voie[1]\u00bb, dit Lacan \u00e0 propos de Marguerite Duras. Deux films sortis r\u00e9cemment t\u00e9moignent des dimensions raval\u00e9es de la parole. La parole r\u00e9duite \u00e0 la communication par la Haute autorit\u00e9 de Sant\u00e9 (HAS) serait-elle la r\u00e8gle dans le monde qui vient?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-link-color wp-elements-2 wp-block-paragraph\" style=\"color:#f9610f\"><strong>Manipulation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le Mage du Kremlin<\/em> <em><\/em>d\u2019Olivier Assayas met en sc\u00e8ne, sous une forme romanc\u00e9e, l\u2019un des <em>spin-doctors<\/em> de Poutine, appel\u00e9 Vadim Baranov dans la fiction. Inspir\u00e9 de faits on ne peut plus r\u00e9els, le long-m\u00e9trage bas\u00e9 sur l\u2019excellent ouvrage de Giuliano Da Empoli, lui-m\u00eame ancien spin-doctor de Mateo Renzi, r\u00e9v\u00e8le les pouvoirs de la parole \u00e0 des fins de manipulation politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il retrace la trajectoire d\u2019un jeune qui \u00e9volue dans les sph\u00e8res underground de la Russie post-sovi\u00e9tique, mu par des id\u00e9aux de gauche. Il entre facilement dans le syst\u00e8me m\u00e9diatique, travaillant dans la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9, o\u00f9 il d\u00e9couvre qu\u2019avec la parole on peut infl\u00e9chir l\u2019opinion des gens. Il est alors pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 un officier du KGB, que les magnats pr\u00e9parent pour succ\u00e9der \u00e0 Eltsine, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9clinant, au point qu\u2019on l\u2019attache par une ceinture \u00e0 sa chaise pour le faire parler en public.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vadim Baranov exerce ses talents de manipulateur en conseillant ce successeur qu\u2019on appelle d\u00e9j\u00e0 \u00able tsar\u00bb. \u00c0 ses d\u00e9tracteurs, il annonce, avec calme et d\u2019un ton monocorde, qu\u2019ils ne sont plus les bienvenus, voire qu\u2019ils doivent s\u2019exiler de la Russie. Et il lui souffle de mener la guerre en Tch\u00e9tch\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-link-color wp-elements-3 wp-block-paragraph\" style=\"color:#f9610f\"><strong>Parler, une affaire de famille<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Father, Mother, Brother, Sister<\/em> de Jim Jarmusch, qui a remport\u00e9 le Lion d\u2019or \u00e0 la Mostra de Venise, fait valoir un statut diff\u00e9rent de la parole, qui s\u2019ab\u00eeme dans le silence. On assiste \u00e0 des r\u00e9unions familiales o\u00f9 personne n\u2019a rien \u00e0 se dire. Les participants ne sont que des coquilles vides. <em>Famille<\/em> appara\u00eet comme un signifiant vide. La famille n\u2019en reste pas moins \u00e0 la fois le lieu de \u00abla langue que l\u2019on parle\u00bb et \u00abunie par un non-dit\u00bb<a href=\"#_edn2\" id=\"_ednref2\">[<\/a>2], comme le pointe Jacques-Alain Miller. La parole devient suspecte, chacun guettant chez l\u2019autre les traces d\u2019une v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le premier \u00e9pisode intitul\u00e9 <em>Father<\/em>, au cours de la conversation qu\u2019engagent le fr\u00e8re et la s\u0153ur sur le trajet d\u2019une rare visite au p\u00e8re, nous apprenons que celui-ci cache bien son jeu et cherche \u00e0 soutirer de l\u2019argent \u00e0 son fils, sous pr\u00e9texte de travaux indispensables dans sa maison. Chez le p\u00e8re, l\u2019ambiance est tendue et la moindre parole trahit le mensonge paternel, par bouts, entre les lignes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9pisode <em>Mother<\/em> <em><\/em>est introduit par une s\u00e9ance t\u00e9l\u00e9phonique de la m\u00e8re avec sa psy, seul moment o\u00f9 une parole pleine parvient \u00e0 se dire: \u00abOui, je vois encore mes filles\u2026\u00bb S\u2019entend l\u2019intenable. Pourtant, le th\u00e9 avec ses filles est une c\u00e9r\u00e9monie qui se r\u00e9p\u00e8te tous les ans, \u00e0 l\u2019identique. Une fois attabl\u00e9es, aucune conversation n\u2019est possible. L\u2019absence de paroles est saisissante, et l\u2019on devine que la m\u00e8re, qui d\u2019embl\u00e9e interdit \u00e0 ses enfants de parler de son travail d\u2019\u00e9crivain \u00e0 succ\u00e8s, ne peut rien leur dire qui ne les g\u00eane ou qui ne touche des points de sensibilit\u00e9, aussi vifs qu\u2019inexplor\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la troisi\u00e8me histoire, \u00e0 la suite du d\u00e9c\u00e8s de leurs parents, <em>brother and sister<\/em> <em><\/em>se retrouvent dans l\u2019appartement o\u00f9 ils ont grandi. Ils se parlent affectueusement et sans difficult\u00e9s, mais d\u00e9couvrent \u00e0 quel point leurs g\u00e9niteurs leur \u00e9taient \u00e9trangers. Des documents que le fr\u00e8re a sauvegard\u00e9s d\u00e9voilent des aspects de leurs vies m\u00e9connus jusqu\u2019alors. La parole n\u2019a rien transmis \u00e0 propos de ces papiers et le myst\u00e8re de leurs ascendants demeure. Restent de vieux meubles dont ils ne savent que faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-link-color wp-elements-4 wp-block-paragraph\" style=\"color:#f9610f\"><strong>Mages derri\u00e8re l\u2019image<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les derni\u00e8res conclusions de la HAS cherchant \u00e0 \u00e9liminer la psychanalyse de l\u2019ensemble des pratiques recommand\u00e9es dans la prise en charge de l\u2019autisme mettent en jeu les deux statuts de la parole \u00e9voqu\u00e9s par ces productions artistiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elles se pr\u00e9sentent comme bienveillantes, alors qu\u2019en vrais <em>mages<\/em>, elles manipulent l\u2019opinion publique en lui faisant croire que si une pratique n\u2019est pas scientifique au sens de la HAS, elle n\u2019a aucune valeur, pas d\u2019efficacit\u00e9, et pourrait m\u00eame \u00eatre n\u00e9faste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut d\u00e8s lors avoir l\u2019impression qu\u2019on applique \u00e0 la psychanalyse une rigueur inconnue pour d\u2019autres pratiques professionnelles. Si une mauvaise rencontre avec un praticien peut arriver, et aussi qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re se d\u00e9tourner de la discipline qu\u2019on lui attribue, cela justifierait-il que la HAS \u00e9vince toute pratique qui s\u2019en inspire, quelles que soient les bonnes rencontres dont t\u00e9moignent la plupart des patients? <em>A\u00efe, ce dentiste m\u2019a bless\u00e9<\/em> <em>\u2014Interdisons les soins dentaires!<\/em> \u00e0 qui b\u00e9n\u00e9ficierait une telle conclusion?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les sciences dures, on consid\u00e8re une efficacit\u00e9 scientifiquement prouv\u00e9e lorsqu\u2019on applique un traitement \u00e0 un groupe exp\u00e9rimental et qu\u2019on le compare \u00e0 un groupe t\u00e9moin qui ne l\u2019a pas re\u00e7u. On reproche \u00e0 la psychanalyse de ne pas prendre appui sur ce mod\u00e8le. Mais la praxis analytique ne s\u2019inscrit pas dans la d\u00e9marche des sciences dures: elle ne fait pas appel \u00e0 des protocoles, en tant qu\u2019elle tient compte de la singularit\u00e9 de chacun \u2013sans que cela d\u00e9note une comp\u00e9tence r\u00e9duite ou moins bien orient\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-link-color wp-elements-5 wp-block-paragraph\" style=\"color:#f9610f\"><strong>Sourde oreille<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un autre statut de la parole, mis en \u00e9vidence cette fois-ci par le film de Jarmusch, n\u2019est pas moins r\u00e9v\u00e9lateur quant aux propositions actuelles de la HAS. Dans le film, la parole semble r\u00e9duite \u00e0 des \u00e9changes conventionnels, comme si les personnages s\u2019effor\u00e7aient de suivre un protocole de la bonne conduite \u00e0 tenir en famille, \u00e9ludant des questions plus \u00e9pineuses. Sans l\u2019exp\u00e9rience analytique, la difficult\u00e9 de dire reste dans l\u2019impasse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ne pas entendre ce que des malaises diffus ou des sympt\u00f4mes constitu\u00e9s ont \u00e0 dire concourt \u00e0 faire la sourde oreille \u00e0 ce qu\u2019une douleur a de plus intime, d\u2019in\u00e9dit, pour se satisfaire de l\u2019observer et de la comparer \u00e0 des groupes t\u00e9moins participant \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation scientifique. Sans doute est-il plus ais\u00e9 de ranger les patients dans des cases \u2013qui sont elles-m\u00eames le fruit de statistiques\u2013 que de s\u2019orienter \u00e0 partir du r\u00e9el auquel chacun est confront\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019un des enseignements de la psychanalyse, que nous veillons \u00e0 ne pas taire, est justement de tenir compte de la rencontre d\u2019un sujet qui parle, avec la jouissance, rencontre qui est traumatique. Il en r\u00e9sulte un sympt\u00f4me qui prend \u00e0 sa charge l\u2019it\u00e9ration de ce Un de jouissance hors sens. La rencontre avec un psychanalyste donne la chance d\u2019assumer le \u00abnon-sens de cet Un qui, dans le sympt\u00f4me, it\u00e8re sans rimes ni raison[3]\u00bb et de s\u2019en servir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-link-color wp-elements-6 wp-block-paragraph\" style=\"color:#f9610f\"><strong>L\u2019indomptable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Emp\u00eacher les praticiens orient\u00e9s par la psychanalyse de recevoir les patients sans l\u2019interm\u00e9diation de questionnaires[4] reviendrait \u00e0 fermer la porte au bien dire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parions sur le sympt\u00f4me et son insistance pour nous rappeler qu\u2019on parle pour faire signe \u00e0 cette jouissance indomptable et pour tenter de la rendre plus vivable. Il n\u2019y a que la psychanalyse et son orientation pour en tenir compte et s\u2019en occuper. Si nous ne voulons pas d\u2019un monde manipul\u00e9 ou b\u00e2illonn\u00e9, il nous revient de rester vigilants \u00e0 ces tentatives de ravaler ce que la parole a de plus pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">[1] Lacan J., \u00abHommage fait \u00e0 Marguerite Duras, du Ravissement de Lol V. Stein\u00bb, <em>Autres \u00e9crits<\/em>, Paris, Seuil, 2001, p.192-193.<br>[2] Cf. Miller J.-A., \u00abAffaires de famille\u00bb, in Sommer-Dupont V. &amp; Vanderveken Y. (s\/dir.), <em>Enfants terribles et parents exasp\u00e9r\u00e9s<\/em>, Paris, Navarin, 2023, p.163-164.<br>[3] Miller, J.-A., \u00abL\u2019orientation lacanienne. L\u2019Un-tout-seul\u00bb, enseignement prononc\u00e9 dans le cadre du d\u00e9partement de psychanalyse de l\u2019universit\u00e9 Paris 8, in\u00e9dit. Le texte de ce cours du 4&nbsp;mai 2011 a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans <em>Quarto<\/em>, n\u00b0124, mars 2020, p.12.<br>[4] Rezki C., \u00abD\u00e9clenchement et \u00e9mergence\u00bb, Intervention \u00e0 la Section Clinique Ile-de-France, le 20&nbsp;f\u00e9vrier 2026, in\u00e9dit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LQ N\u00b053Quel monde voulons-nous ?, par Dalila ArpinL\u2019amour des livresLes bonnes notes, par Nathalie Georges-Lambrichs Les derni\u00e8res tentatives pour retirer tout financement public aux institutions orient\u00e9es par la psychanalyse, ou dont des professionnels sont form\u00e9s dans cette orientation, nous am\u00e8nent \u00e0 nous poser une question de taille: Quel monde voulons-nous? 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